Société

Femmes de la résistance, les oubliées de l’histoire

Par Jamal Eddine HERRADI | Edition N°:5228 Le 13/03/2018 | Partager
Peu d’hommages leur sont rendus et elles ne figurent même pas dans les manuels scolaires!
Leurs actions ont été déterminantes
117 femmes tuées à Bougafer
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Photo datée du 26 novembre 1955 de feu le Roi Mohammed V accueillant une des délégations de femmes venues au Palais royal de Rabat afin de lui rendre hommage après son retour d’exil et le début des négociations avec la France en vue de la proclamation de l’indépendance du pays (Ph. AFP)

Elles font rarement l’objet de rencontres ou de forums. Elles ne figurent même pas dans les manuels scolaires. Leurs parcours et profils sont peu connus des jeunes générations. Rares sont les boulevards et rues de nos villes qui portent leurs noms au même titre que leurs pairs Mohamed Zerktouni, Allal Ben Abdallah, Houmane Al Fatouaki, Rahhal Al Meskini ou autres Brahim Roudani et Moha ou Hammou Zayani.

Ce sont ces femmes qui, chacune à sa manière, selon ses possibilités et capacités, et aussi son domaine d’activité et lieu de résidence, ont activement pris part à la lutte pour l’indépendance du Maroc.

Armées de leur seul courage et de leur foi inébranlable en la liberté, elles ont mené la vie dure au colonialisme. La résistance marocaine, commencée avant même l’établissement du protectorat en 1912 avec la conquête d’Oujda en 1907, avait pris des formes diverses et, malheureusement on ne le dit pas souvent, beaucoup de femmes y ont participé. Et de plusieurs manières: elles approvisionnaient en eau et en nourriture les combattants, chargeaient les fusils et même remplaçaient des morts au front.

Selon bon nombre d’historiens (dont, on ne sait pourquoi, peu de Marocains), elles marquaient aussi les lâches qui fuyaient les combats avec du henné pour les ridiculiser et les marginaliser. Elles surveillaient également les mouvements des troupes ennemies et renseignaient les combattants. Des terrasses de leurs maisons, elles jetaient des pierres, de l’eau chaude ou de l’huile bouillante sur les membres des forces de police et des troupes coloniales.

Elles étaient aussi
à la guerre du Rif

Des historiens espagnols rapportent que dans le Rif, tandis qu’une patrouille militaire désarmait les habitants d’un douar de la tribu des Beni Arous, un officier s’appelant Valdivia fut tué par la sœur d’un résistant assassiné par les forces espagnoles. Ils rapportent aussi qu’un grand nombre de femmes ont participé à la guerre du Rif dirigée par Mohamed ben Abdelkrim Al Khattabi. C’est le cas de Aïcha bent Abi Ziane qui aurait joué un rôle assez important dans la bataille d’Anoual en 1921 où les Espagnols furent écrasés et refoulés jusqu’à Melilia. On cite aussi les noms de Mamat Al Farkhania, Aïcha Al Ouarghalia et Haddhoum bent Al Hassan.

Dans le Moyen Atlas, c’est aux côtés de son père Moha ou Hamou Zayani qui dirigeait la résistance contre les Français, qu’Itto a mené la lutte. Une lutte qu’elle avait continué même après la mort de son père jusqu’à ce qu’elle soit tuée à son tour.
Mêmes faits d’armes dans le sud du pays où des femmes ont aussi participé directement aux combats. C’est le cas d’Aïcha Al Amrania, de la tribu des Aït Ba Amrane. Elle fut l’une de celles qui ont été tuées dans la guerre d’Assak en 1916.
Dans la bataille de Bougafer dans la montagne du Saghro (entre janvier et mars 1933), 117 femmes ont été tuées aux côtés de 210 combattants.

«Sœurs de la pureté»

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La résistance marocaine, commencée avant même l’établissement du protectorat en 1912 avec la conquête d’Oujda en 1907, avait pris des formes diverses et, malheureusement on ne le dit pas souvent, beaucoup de femmes y ont participé. Et de plusieurs manières (Ph. L’Economiste)

La lutte contre le colonialisme s’est poursuivie par la création d’un mouvement politique. Celui-ci avait surtout un caractère urbain et a commencé dans les années 30. Pacifique au début, ses précurseurs militaient pour obtenir des réformes de 1930 à 1944, puis pour l’indépendance de 1944 à 1953. Après la déposition du sultan Mohamed ben Youssef, le mouvement décide de recourir à la force. Là encore, on parle peu du rôle des femmes tout en sachant qu’elles ont effectivement participé au mouvement notamment à travers les actions qu’elles ont menées au sein des associations féminines. En 1944, le Parti de l’Istiqlal crée l’Association des femmes indépendantes.

En 1947, le parti démocrate de l’Indépendance crée l’Association Akhaouat Assafa («sœurs de la pureté»). D’autres associations naissent également dans la région du Nord sous protectorat espagnol et toutes bénéficient de l’aide et du soutien du sultan Mohammed V. Ces associations avaient pour objectif principal d’encourager l’instruction des femmes grâce à des programmes d’alphabétisation et aussi d’apprentissage d’un métier (broderie, couture…).

Ainsi, notent certains historiens, des femmes de différentes catégories sociales et de toutes les régions du Royaume se sont engagées très tôt dans le mouvement nationaliste. Toutefois, leur rôle a été, on ne sait pour quelle raison, marginalisé, voire occulté. Sauf quand il s’agit de le récupérer à des fins d’instrumentalisation politique. Quoi qu’il en soit, trois femmes, et non des moindres, ont pu émerger du lot et marquer l’histoire de la résistance. Il s’agit de Malika Al Fassi, née au début des années 20 et sœur de Allal Al Fassi, fondateur du Parti de l’Istiqlal (voir encadré).

Elle fut une des premières femmes à adhérer au mouvement nationaliste en 1937. En tant que membre de l’Association des femmes indépendantes, elle s’était occupée de la mobilisation des femmes bourgeoises alors que d’autres femmes comme Touria Sekkat ou Zhor Zarqa s’occupaient des femmes de milieu populaire. En 1944, elle a été l’unique femme à signer le Manifeste de l’indépendance à la préparation duquel elle avait participé.   

Les armes sous les djellabas
et dans les paniers à légumes

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Les femmes des tribus Smala agitent des drapeaux blancs pour demander l’«Aman» (pardon) au général Franchi, commandant de la région militaire de Casablanca, le 28 août 1955, après les massacres perpétrés le 20 août par les hommes de ces tribus à Oued Zem, au Maroc. Les émeutes ont éclaté le jour anniversaire de la déposition par le gouvernement français du sultan Mohamed ben Youssef (Ph. AFP)

Quant à Fatima Ben Slimane, née en 1928, elle fut une des premières femmes à obtenir le baccalauréat et à poursuivre ses études universitaires à l’Institut des Hautes Etudes créé par Lyautey. Elle adhéra, elle aussi, très jeune au mouvement nationaliste. Fatima organisa en juillet 1953 la première colonie de vacances pour les filles de Salé. Elle fit partie de celles qui manifestèrent contre le décret promulgué le 16 mai 1930 par le Résident général Lucien Saint visant à séparer les arabes et les berbères, le fameux Dahir berbère. Elle exhorta les femmes à descendre dans la rue pour exprimer leur refus du Dahir. Elle incita également les commerçants à observer une grève et à boycotter les étrangers du protectorat.

Autre exemple de femmes de la résistance, Daouya Al Kahli. Née dans les années trente à Temara d’une famille modeste nationaliste, elle participa à la guerre de libération de 1953 à 1956. Après l’exil du sultan Mohamed ben Youssef et l’emprisonnement d’un grand nombre de militants, elle fit partie d’une cellule armée clandestine connue sous le nom de «Compagnons de Mohamed V». Elle assurait la liaison entre les résistants de sa cellule. Elle se déplaçait beaucoup à Larache, ville sous occupation espagnole, pour faire passer les armes sous sa djellaba ou dans un panier rempli de légumes.

Ce sont là seulement trois cas de femmes, parmi tant d’autres, qui ont servi la cause de la résistance marocaine au colonialisme français. Hélas, qui en parle ne serait-ce que pour leur rendre l’hommage qu’elles méritent?

                                                                                       

Malika El Fassi: Manifeste de l’indépendance,
 droits et vote des femmes...

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Unique femme parmi les 66 signataires du Manifeste de l’indépendance du 11 janvier 1944, Malika El Fassi, née en 1919 à Fès et décédée en juin 2007, incarnait la lutte pour la promotion des droits de la femme. A cette époque, la fille n’avait pas à se prévaloir du droit à l’éducation. Une injustice qu’elle allait dénoncer par sa plume sur les colonnes de la revue «Al Maghrib». Ce fut le premier pas triomphal du journalisme féminin au Royaume.

Malika El Fassi a rejoint le Mouvement nationaliste au sein d’un comité secret, connu sous le nom de Taïfa en 1937 et participe activement à l’élaboration du Manifeste de l’indépendance. Le 11 janvier 1944, elle appose sa signature auprès de celle de ses compagnons du Mouvement nationaliste. Bien avant l’indépendance, elle a joué un grand rôle pour la promotion des droits de la femme notamment le droit à l’éducation et à l’enseignement. Elle a même présenté une motion au sultan Mohamed V concernant le vote des femmes. Elle fut adoptée sur le champ. Son combat contre l’analphabétisme lui a valu une médaille de l’Unesco.

Elle a été également décorée par SM le Roi Mohammed VI du Grade de Grand Commandeur du Ouissame Al Arch le 11 janvier 2005.

 

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