Economie

Entre intelligence artificielle et inégalités… le futur incertain du monde

Par Stéphanie JACOB | Edition N°:5214 Le 21/02/2018 | Partager
L'économiste Daniel Cohen débat des scénarios possibles
Pronostic prudent sur le retour de la croissance
Economie réelle ou loi de Moore… qui aura le dernier mot?
daniel_cohen_014.jpg

Grand spécialiste de l’économie et auteur de plusieurs ouvrages de référence, Daniel Cohen était invité à la Mamounia de Marrakech par le groupe Cartier Saâda pour parler du retour de la croissance (Ph. AFP)

Deux scénarios s’offrent à nous. Soit devenir une société pyramidale et très inégalitaire où 1% des personnes très inventives et très riches vont dominer. Soit une société où tous les échelons et tous les emplois auront su se réinventer. Depuis à peine 10 ans, le deep learning ouvre un nouveau monde. L’intelligence artificielle sait aujourd’hui rivaliser avec le cerveau humain, auto-apprendre, comprendre le langage parlé ou reconnaître le contenu d'une image.

Effrayant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Grand spécialiste de l’économie et auteur de plusieurs ouvrages de référence, Daniel Cohen était invité au débat à la Mamounia de Marrakech par le groupe Cartier Saâda, qui fête cette année ses 70 ans. «Mais je n’ai aucune réponse à ce futur qui nous attend. C’est encore trop tôt pour des affirmations», prévient-il. Le mieux est donc de revenir sur le passé pour envisager quelques pistes.

Le retour de la croissance semble pointer le bout de son nez. En effet, c’est aujourd’hui la fin de ce que l’on appelle la «décennie perdue» faite de longues périodes de crises financières. «Si nous entrons dans un nouveau processus, la prudence reste de mise. La récente panique sur les places boursières mondiales en est un exemple», continue l’économiste français. Il n'empêche que le commerce mondial a rebondi en 2017 avec un rythme de croissance de 5%.

Avant cette éclaircie, la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers avait précédé une chute de 20% du commerce international. «Du jamais vu depuis les années 1930», continue Cohen. Mais la coopération internationale a fait front. Pendant ce temps, quand la crise de 2008 est arrivée en Europe, les politiques conservatrices qui ont suivi ont nettement contribué à l’aggraver, jusqu’à voir la Grèce en faillite.

Depuis, les politiques monétaires et budgétaires se sont relâchées. «Ce qui est l’un des ingrédients de cette reprise de la croissance en Europe» pour l’économiste. Pour autant, s’il est aisé d’apprécier la croissance en termes de cycles, ça l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’apprécier les tendances sur les 10, 20 ou 30 prochaines années.

Cohen choisit alors d’opposer 2 visions. Celle de Robert J. Gordon. Ce chercheur s'appuie sur la forte croissance américaine entre 1870 et 1970 qui a été une exception, les innovations qui ont eu lieu depuis 1970 génèrant moins de croissance que par le passé. En effet, pour l’économiste américain, les nouvelles technologies, comme le smartphone, n’ont rien de révolutionnaire comparées aux transformations radicales du siècle dernier.

«Une transformation qui s’est accompagnée d’une série d’innovations inédites comme l’électricité, le transport, la radio, le cinéma ou les antibiotiques, nous faisant passer de la paysannerie à un monde urbain. Là oui, nous pouvons parler de révolution. Qui d’ailleurs voudrait aujourd’hui échanger le confort de l’électricité contre un téléphone?», s’amuse-t-il.

Le potentiel de croissance de nos économies actuelles étant donc, pour Gordon, bien moindre que celui de nos économies du passé. L’explosion inédite des inégalités aux Etats-Unis parlant d’elle-même. Le 1% des ménages américains les plus riches détenait, dans les années 80, 10% du revenu total, contre 20% aujourd’hui. Pendant que 50% des plus pauvres gagnaient 20% du revenu total dans les années 80 et 10% aujourd’hui.

fortunes_014.jpg

Le nombre de personnes dont le patrimoine correspond à celui de la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne cesse de se réduire depuis 2010. Ils étaient 388 à se partager le gâteau en 2010 et 62 seulement 5 ans plus tard. Un phénomène qui risque bien de continuer à creuser les écarts dans les 30 années à venir

Ce 1 point des plus riches gagne 100 fois plus que les 50% des plus pauvres. «L’explosion de ces inégalités entraîne la stagnation de la croissance, qui n’est pas portée par la dynamique connue au siècle dernier. Il n’y a plus de gras à partager», continue Cohen.

Après la thèse, l’antithèse. Les économistes les plus optimistes sont, quant à eux, inspirés par les lois de Moore, des lois empiriques qui ont trait à l'évolution de la puissance de calcul des ordinateurs et de la complexité du matériel informatique. En d’autres termes, la puissance de calcul des processeurs double tous les 18 mois.

«A ce rythme, en 2045, toute l’intelligence du cerveau humain pourra être stockée sur une clé USB». Vertigineux. Face à ce nouveau monde, où l’humain quitte son enveloppe de chair pour devenir une information à traiter par l'intelligence artificielle, les questions sont nombreuses.

Comment vivre avec des robots et logiciels plus intelligents que nous? Quelles conséquences pour le travail humain? Le 1% de la population mondiale pourrait en sortir ultra-riche et super-puissante avec une intensité décroissante pour le reste de la société, sauf si, et c’est là le grand défi des jeunes générations, nous sommes capables de tout réinventer opérant un travail de complémentarité avec ce deep learning aussi excitant qu’effrayant.

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc