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Economie Internationale

Voyage dans la bureaucratie de l'OMC

Par L'Economiste | Edition N°:672 Le 31/12/1999 | Partager

· Malgré l'échec cuisant de Seattle, l'Organisation continue à prôner haut et fort l'ouverture des frontières et la liberté des échanges

· Certains, sous le couvert de l'anonymat, admettent que l'institution devrait être réformée, d'autres vont jusqu'à penser à sa disparition


L'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a mal à son ego. Elle avait débarqué fin novembre à Seattle avec une obligation de résultat: avancer. Elle est revenue à son siège genevois avec une obligation de résultat: se réformer. Entre photocopieuses surchauffées et étagères multilingues émerge le porte-parole, Keith Rockwell. «Voyez, vous n'êtes pas dans l'antre du diable. Il n'y a pas d'hydre qui nous protège. Pas même un seul garde. On est ouvert», assure-t-il.
Depuis le 3 décembre, l'OMC parle beaucoup «d'ouverture». Créée en 1994 pour lever les obstacles qui jugulent le commerce, l'institution intergouvernementale essuie un tir de barrage nourri. De toutes parts, des libéraux comme des radicaux. Vilipendée comme «chien de garde des puissants», brocardée pour sa «commercialisation de l'humanité» ou fustigée pour sa culture «du complot et du secret», elle se cherche. «On débriefe», serine-t-on à l'envi. Et on veut dé-dra-ma-ti-ser. «Ce n'est pas la fin du monde, sourit Andrew Stoler, l'un des quatre adjoints d'un Mike Moore, le président parti «se ressourcer». «Ce n'est pas la première fois qu'une conférence interministérielle avorte.» Reste à savoir pourquoi et comment le sommet s'est transformé en trou noir. Au bord du lac Léman, les tentatives d'explications ne manquent pas. La plus prisée: avoir été pris entre le marteau des manifestants et l'enclume des gouvernements. Et d'incarner, au choix, un «boucémissaire facile», l'«exutoire rêvé» ou le «symbole évident» de la douleur du monde. Même si, concède Rockwell, «les questions posées par les manifestants étaient bonnes». Avant de se raidir un brin: «mais résoudre les problèmes est toujours plus compliqué que de les poser».
L'échec de Seattle n'a pas été digéré. S'interroger sur ses causes peut se faire mais sous couvert d'anonymat («sinon, c'est par ici la porte», autre leitmotiv maison).

L'ouverture des frontières dogmatisée


Si bien que des doutes taraudent parfois les 500 OMCiens, une seule certitude reste immuable: l'abrogation de tout obstacle au commerce serait la condition sine qua non de la prospérité. C'est plus qu'un postulat de départ. Un dogme. «C'est vrai, concède Clemens Boonekamp, l'un des directeurs de l'OMC. Des échanges plus libres favorisent la croissance et le développement. C'est l'un des principes les plus évidents des théories économiques: cela n'a rien d'idéologique.» Dans son équipe, aux 20 nationalités différentes, il n'a recruté personne qui remettrait en cause l'équation commerce=richesse. «Moi, je suis internationaliste, pas nationaliste, jure ainsi un économiste indien. Tous les poujadistes de la terre sont anti-OMC. Il faut ouvrir le monde.» Il ajoute aussi: «Le commerce n'est pas une fin en soi. C'est au contraire un moyen de développement durable». «Le bénéfice du commerce n'est pas clair pour tout le monde, reconnaît Clemens Boonekamp. En revanche, les inconvénients le sont. Quand un travailleur avec cinq enfants se retrouve sur la touche, on hurle. Quand on achète des pneus meilleurs et moins chers, personne ne s'offusque». L'économie doit-elle être au service des citoyens ou l'inverse? Cette question, le Néerlandais Boonekamp la balaie d'un menton inquisiteur. «Non, non, à terme, tout le monde sera gagnant». En attendant de vérifier la durée du terme en question, les inégalités se creusent, entre Sud et Nord, à l'intérieur des frontières des pays censés profiter de la manne. Réponse: «Nous ne sommes pas des redistributeurs. Aux gouvernements d'affronter cette nécessité-là».

«Nécessité». Sur ce point-là, au moins, l'OMC n'a rien de monolithique.
On trouve parfois dans ses murs des partisans d'Etats plus interventionnistes. Des pro-régulateurs de firmes multinationales. Des opposants à la violence des «ajustements» de la mondialisation. Des idéalistes qui pensent «qu'on va trop vite. Qu'on écrase tout». Le fossé entre pays riches et pays pauvres, loin de se tarir, augmente («c'est pis qu'avant», concède un officiel). Car l'accès à la connaissance est une des armes de la guerre commerciale. Qu'opposent les PMA aux armadas de juristes, économistes, financiers qui fourmillent à Genève entre les différentes institutions? Une politique de la chaise vide. Malgré eux. Une trentaine n'a toujours pas les moyens de siéger à Genève. «Pis, s'offusque un juriste de l'OMC, les Etats membres ont refusé de voter une aide technique de 10 millions de Dollars qu'on voulait leur apporter». Beaucoup de pays en développement ont pas mal donné sans rien recevoir en retour. «Qu'on applique déjà les engagements du cycle de l'Uruguay en leur faveur, notamment en textile», dit Rockwell. «On ne peut que mieux faire pour la bonne et simple raison que l'on a encore rien fait», résume un financier. D'autres, à l'instar du PNUD pensent que l'échec de Seattle est peut-être une chance. «De nouveaux joueurs sont apparus sur le terrain. Et l'arbitre doit en tenir compte. Ils n'ont pas seulement mis un pied sur le terrain. Ils se sont incrustés. Et ça, c'est irréversible.»

Se réformer ou disparaître?


Le rôle de l'OMC, ces jours-ci, tient plus du regard sur son nombril que sur le monde. Se réformer. Car, répète-t-on dans les couloirs sombres, «l'échec n'est pas venu de l'extérieur (les manifs), mais de l'intérieur». Des Etats sûrement de l'OMC elle-même, assurément. Un OMCien lucide: «On a implosé. On avait une bombe à retardement qui remonte à plus d'un an». Incapacité de se mettre d'accord sur un ordre du jour, instabilité et lutte du pouvoir à sa tête, et sous-estimation du besoin d'expliquer son rôle et ses limites. Reste une autre question, plus existentielle mais non moins essentielle: doit-on supprimer l'OMC? «Non, implore un Anglais. On est mieux que rien. Une OMC émasculée serait une perte pour tout le monde» Parce qu'il y a cette certitude, expédiée par Rockwell: «La mondialisation est là. On ne fera pas rentrer le génie dans la bouteille. Tous le reconnaissent. Et l'OMC, jure-t-on avec de grands accents de sincérité, n'est pas sourde aux critiques. Mais tout ne serait, selon elle, qu'une question de malentendus. Il n'y a qu'à lire une brochure imprimée à la hâte avant Seattle. Intitulée «Dix malentendus fréquents au sujet de l'OMC», elle contient un savoureux préalable: «L'OMC est-elle un outil permettant aux riches et aux puissants d'exercer une dictature? Détruit-elle des emplois? Ignore-t-elle les préoccupations de santé, d'environnement et de développement? La réponse est résolument non». Un tel argumentaire changera-t-il avec l'arrivée à la tête de la maison-OMC, dans deux ans, du Thaïlandais Supachaï à la place du Néo-Zélandais Moore? «Non, se marre Stoler. Un riche d'un pays pauvre remplacera seulement un pauvre d'un pays riche. Point barre».


Sentiment d'impuissance


"L'OMC a été prise dans quelque chose qui la dépasse totalement, explique un juriste. A travers elle, les manifestants dénoncent la passivité des Etats, leur absence de volonté politique face aux multinationales. Ils disent leur sentiment d'impuissance d'un monde qui ne serait régi que par la seule loi du marché.» «Les décisions ou les non-décisions de l'OMC ont parfois un effet direct, parfois terrible, dans la vie, ajoute un économiste. Quand on arbitre le conflit sur la banane, on prend des coups. Quand on pénalise l'Europe sur le boeuf aux hormones américain, on passe pour des tueurs potentiels.» Quand on ne s'en remet qu'à la seule logique économique, on s'expose à n'être qu'un opérateur de la mondialisation. «Peut-être, avoue un haut fonctionnaire. Mais bon, notre mandat nous impose une seule mission: ouvrir les frontières, supprimer les barrières douanières. Et ça, c'est la seule condition pour créer des richesses».


Les Américains, des protectionnistes éguisés


La sortie de Clinton sur «les sanctions» pour les pays qui ne satisferaient pas à des «normes sociales minimales» a fait l'unanimité à l'OMC... contre. «J'ai été surpris, concède l'Américain Andrew Stoler. On m'avait toujours expliqué dans l'administration Clinton que les sanctions ne devaient pas être liées à la politique économique.» «Sait-il seulement de quoi il parle?, brocarde-t-on au Bureau International du Travail (BIT). Ce sont les mêmes qui parlent d'éthique et continuent leur vente d'armes. Les mêmes qui avancent les normes sociales et ont mis 50.000 enfants sur la touche au Pakistan. Les mêmes qui veulent universaliser les droits de l'Homme et ouvrent des accords bilatéraux avec la Chine. Belle morale». «Ce n'est que du protectionnisme déguisé, le désir de saborder les négociations», résume un ambassadeur d'un pays émergent. Officiellement, les 135 pays membres sont tous égaux. Certains sont seulement plus égaux que d'autres. «Et alors, s'insurge l'Américain Andrew Stoler, tout sourire. L'égalité parfaite est un doux rêve. N'oubliez pas que les deux tiers du commerce mondial viennent des Etats-Unis, de l'Europe et du Japon.» Et que les pays les moins avancés (PMA) (12% de la population mondiale) ne se partagent que les miettes (moins de 0,5%).

Christian Losson, envoyé spécial à Genève
Syndication L'Economiste-Libération (France)

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