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Turquie, la guerre chez le voisin
Par le colonel Jean-Louis DUFOUR

Par L'Economiste | Edition N°:2728 Le 05/03/2008 | Partager

Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet dont «La guerre au XXe siècle», Hachette 2003; «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», Editions Complexe, 2004Vendredi 29 février, l’armée turque est rentrée chez elle après huit jours d’opérations en Irak; sa mission consistait à punir les miliciens du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) coupables d’avoir fomenté des attentats contre ses soldats(1). Pour Ankara, et sous réserve de recommencer si besoin est, la mission est terminée, les positions du PKK ont été réduites, les pertes, 23 militaires tués, sont mesurées. Tout va bien? Eh bien, non! En 2008, un Etat candidat à l’entrée dans l’ensemble démocratique européen mène une action de guerre dans un Etat voisin sans lui demander son avis. Comme la Turquie est un allié, les Etats-Unis ont seulement accepté une opération de courte durée, approuvée dans son principe, et facilitée par eux en fournissant tous les renseignements disponibles. Soucieux de prévenir les critiques, l’envahisseur s’est fait agneau. L’Irak, a-t-on affirmé à Ankara, n’est pas visé, surtout pas les civils kurdes(2), mais les «terroristes» qui s’y réfugient.Face à semblable action de force, deux niveaux d’analyse sont requis, tactique puis stratégique. Des aspects tactiques de l’opération, on ne sait presque rien. L’état-major turc a sans doute surpris ses adversaires par une offensive en plein hiver. La troupe a dû souffrir. Observant le retour des unités turques, le correspondant de l’AFP notait l’«air fatigué» des hommes. Plusieurs soldats, selon le PKK, seraient morts de froid. La télévision a montré un escadron de chars censé avoir participé aux opérations. Curieuse idée d’employer des chars dans un terrain aussi chaotique, sinon pour offrir des objectifs aux guérilleros. Mais passons puisque nulle source indépendante n’a pu observer les combats. La transparence, chez les héritiers de l’Empire ottoman, n’est pas le premier souci. Le niveau stratégique, en revanche, mérite un double commentaire, d’abord sur le but réel de l’opération, ensuite à propos d’un possible refroidissement des relations entre Washington et Ankara.. Le véritable objectifPour le gouvernement régional du Kurdistan, comme pour nombre d’observateurs, l’objectif d’Ankara va très au-delà de la punition à infliger au PKK. La Turquie souhaite déstabiliser le Kurdistan dont le nom seul résonne à ses oreilles comme une hérésie. Aujourd’hui, dans cette région relativement pacifiée et prospère, unique, de ce fait, en Irak, les Kurdes ont un gouvernement, une assemblée, un territoire où l’armée irakienne n’a pas droit de séjour; ils possèdent un drapeau, une armée disciplinée -les fameux Peshmerga-, un patrimoine culturel et linguistique fondement d’une nation, autant d’apparences d’une indépendance insupportable aux nationalistes turcs. L’irruption des généraux d’Ankara entend prévenir cette évolution. Cependant, l’opération n’est pas sans risque. Bagdad crie à l’agression. Les miliciens chiites de Moktada el-Sadr se sont aussitôt proposés pour défendre l’Irak où la Turquie, d’ailleurs, ne cache pas son intention de laisser derrière elle plusieurs positions tenues par ses unités. Washington a vite appelé au retrait des Turcs tout en prônant l’arrêt des bombardements dont sont victimes les civils, et qui détruisent ponts, routes, habitations. Les Etats-Unis doivent ressentir le ridicule de leur situation. Eux, les protecteurs auto proclamés de l’Irak, les voilà en train d’indiquer à ses agresseurs où frapper, la manière de se battre et combien de temps ils doivent le faire. Du coup, les Turcs font les fiers, les Irakiens pensent que l’Amérique se moque d’eux. . La tentation de l’OrientComme en 2003, quand le gouvernement turc avait refusé aux Américains d’emprunter son territoire pour envahir l’Irak, Ankara ne craint pas de déplaire aux Etats-Unis. Ceux-ci, il est vrai, sont devenus moins indispensables et plus compromettants. D’où la réponse abrupte des Turcs à Robert Gates, secrétaire US à la Défense, qui, de New Delhi, le 26 février, les appelait à «faire vite»: «L’opération durera le temps nécessaire pour éliminer toute présence du PKK en Irak». Washington avait de bonnes raisons pour redouter l’expédition turque. On pouvait craindre des combats entre Turcs et Peshmergas, une exploitation de la situation par les djihadistes étrangers ou les milices chiites, des relations rendues encore plus complexes avec l’Iran. Pour l’heure, la volonté d’Ankara de voir pérennisée sa présence militaire au Kurdistan ne va pas faciliter les discussions à venir avec la secrétaire d’Etat, Mrs Rice, et les autorités irakiennes. La Turquie change au gré des circonstances. La Russie pousse à nouveau ses pions au Caucase, mais la menace présentée par Moscou a bel et bien disparu. Puisqu’à l’Ouest, l’Europe renâcle à l’accueillir, la Turquie se tourne vers l’Orient. L’Irak n’est plus militairement dangereux. L’Arabie saoudite n’a pas les moyens d’une politique extérieure agressive. L’Egypte manifeste un intérêt renouvelé pour son environnement géostratégique. Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition, Ankara perçoit une opportunité de réévaluer sa politique étrangère à l’aune de ses intérêts proprement nationaux. A court terme, il lui faut s’assurer une présence permanente au nord de l’Irak, par le biais d’un accord politique et économique qui reste à négocier. Puis la Turquie voudra prendre toute sa place dans la normalisation avec l’Iran. Discrètement, Washington ne cesse d’y œuvrer dans l’espoir d’aboutir à la paix. Ankara afficherait alors son ambition d’apparaître comme la puissance régionale essentielle à l’équilibre du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie centrale. On n’en est pas là. Le PKK n’a pas désarmé. La guerre continue en Irak. Toute la région doit encore être réorganisée et stabilisée. Vaste programme qui pourrait voir la Turquie s’opposer aux Etats-Unis à propos d’objectifs politiques divergents, la première voulant contrôler l’évolution du Kurdistan, les seconds souhaitant s’arranger avec Téhéran pour mieux créer en Irak un environnement stable et propice au retour des «boys» à la maison. Toutefois la tâche serait encore plus difficile à mener si les Etats-Unis devaient voir s’éloigner d’eux la Turquie, cet ami de cinquante ans. Sa défection serait alors à inscrire dans la longue liste des échecs américains causés par leur désastreuse équipée irakienne. ----------------------------------(1) Voir «Le retour des Ottomans», L’Economiste, 31 octobre 2007.(2) «Kurdish civilians in Iraq not targets, Turkey says», The Associated Press, 26 février 2008.


Quelques déclarations 

- 26 février - Robert Gates, secrétaire d’Etat à la Défense, déclare approuver le principe de l’opération menée par les Turcs mais les invite à «faire vite».- 27 février - Le gouvernement irakien déclare: «Nous condamnons fermement l’intrusion militaire turque et nous la considérons comme une violation de notre souveraineté».- Aux objurgations américaines d’avoir à terminer rapidement leur incursion en Irak, les Turcs répondent qu’ils s’en retireront quand ils l’auront décidé et non parce qu’un autre pays le leur aura demandé.


L’allié turc

UN demi-siècle durant, la Turquie est demeurée fidèle aux Etats-Unis après avoir rejoint les forces alliées à la fin du second conflit mondial. Dès 1950, en Corée, la Turquie est l’un des cinq grands contributeurs aux forces des Nations unies, aux côtés des Etats-Unis, avec la Grande-Bretagne, l’Australie et le Canada. En 1952, le pays devient membre de l’OTAN de plein exercice. Ceci permet à l’Alliance atlantique de contrôler étroitement les accès soviétiques à la Méditerranée à partir de la mer Noire. De même, le rôle d’Ankara apparaît essentiel pour couvrir l’OTAN face aux velléités d’expansion du Kremlin en direction de l’Iran et du Golfe persique, via le Caucase. Le premier véritable accroc survient en février 2003 quand la Turquie refuse aux Américains le droit d’utiliser son territoire pour envahir l’Irak.

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