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Travail: La fin de la sécurité

Par L'Economiste | Edition N°:473 Le 30/03/1999 | Partager

· Les changements des pratiques de travail créent plus de problèmes qu'ils n'en résolvent
· L'absence du "long terme" désoriente les employés et leur famille


"C'est l'heure de déchanter", m'a déclaré un agent de change, l'air maussade. L'indice Dow Jones continue de chuter. La rengaine des années 90 s'est toujours voulue rassurante, célébrant le triomphe du capitalisme global. Mais peu importe ce qui se passe sur les marchés aujourd'hui. Il est grand temps de jeter un coup d'oeil désabusé sur notre manière de travailler. Le boom économique des dernières années a provoqué des changements radicaux du système de travail, entraînant de sérieux dégâts personnels et sociaux.
"Pas de long terme". Telle est la devise du travail moderne. Les entreprises, à la recherche de nouveaux marchés internationaux, préfèrent des employés flexibles qui savent prendre les risques au lieu de s'encombrer d'employés qui se contentent de gravir l'échelle hiérarchique petit à petit. Les entreprises, elles-mêmes, sont devenues instables; elles se scindent en permanence. Mais l'absence du "long terme" peut désorienter les individus et leur famille. Ces institutions, semblables aux caméléons, exigent souvent de leurs employés plus d'engagement et de sens du risque, ce qui les déprime au lieu de les motiver.
L'entreprise flexible est toutefois plus viable que l'ancien modèle de l'entreprise bureaucratique. De plus, il n'est plus possible, du point de vue économique, de revenir en arrière à la recherche de plus de sécurité dans le travail même si nous le souhaitions. Les changements sont intervenus d'une manière irrationnelle (comme c'était le cas pour les marchés boursiers). Aujourd'hui, les employés tentent de mieux comprendre ces changements.
Quand j'ai commencé à recueillir l'opinion des ouvriers, dans
les années 70, l'impact de cette stabilité de travail était évident. D'une
part, les employés se plaignaient de la routine, d'autre part ils ont
réussi à séparer leur vie privée de leur travail. Un snob pourrait mépriser ce rythme de travail et le juger ennuyeux. Mais il donne, même aux employés les plus pauvres, la possibilité de gagner leur vie.
Aujourd'hui, il n'est plus possible d'aller tranquillement de l'avant. A ma connaissance, un jeune Américain, doté d'un diplôme universitaire au moins, peut changer de travail plus de 10 fois tout au long de sa vie. Robert Reich, ex-secrétaire américain au Travail, affirme que les compétences requises pour le travail changent constamment. La formation donnée à un jeune universitaire (entre vingt et trente ans) n'est plus celle dont il aura besoin à l'âge de quarante ans.
A l'origine, le mot anglais "career" (carrière) signifie une route empruntée par des véhicules. Il a été utilisé plus tard pour désigner un emploi occupé par une personne pendant toute sa vie. Aujourd'hui, le "boulot" remplace la carrière. C'est pourquoi les agences d'emplois temporaires prospèrent de nos jours. De même, les employeurs préfèrent de plus en plus recourir à la sous-traitance et aux contrats à durée déterminée pour des travaux accomplis auparavant dans leur entreprise.
Cet esprit règne désormais dans les entreprises. Un cadre supérieur de la firme ATT affirme: "A ATT, nous devons promouvoir le concept du travail occasionnel, bien que la majorité de notre personnel temporaire se trouve à l'intérieur de notre compagnie."
Sous de pareilles conditions, l'emploi précaire enlève tout sens à la vie. Considérons la notion de risque. Une femme d'âge mûr m'a affirmé: "Je ne sais plus où j'en suis". Elle avait quitté une petite entreprise pour se risquer dans une grande boîte de publicité. La firme était très flexible et le travail organisé sous forme de groupes, passant rapidement d'un projet à l'autre. Mais il n'y avait aucun point de repère, comme c'était le cas dans son emploi précédent, pour mesurer les succès ou les échecs.
Les personnes les plus habiles, et les moins performantes, évoluent rapidement, alors que les employés réguliers, voire excellents, ne reçoivent aucune rétribution pour leurs efforts.
Il est de plus en plus difficile de se situer, dans nombre d'entreprises modernes, si l'on n'obéit pas au diktat du changement en l'absence de tout repère fiable et durable. Concrètement, la plupart des personnes perdent plus de ressources qu'ils n'en gagnent en changeant de poste. Aux Etas-Unis, 34% subissent des pertes considérables, alors que seuls 28% en tirent des bénéfices. Ces changements de travail créent une inégalité de revenu. Il est toutefois difficile de prévoir les variations du revenu lorsqu'une personne change constamment de poste.
Ce qui m'a frappé le plus, en discutant avec des employés de niveau moyen, c'est qu'ils appréhendent le risque et pensent qu'il provoque des dépressions, au lieu d'être un élément stimulateur, contrairement aux dirigeants qui ne se soucient guère du risque.
La vie quotidienne dans les entreprises flexibles n'est pas aussi performante que l'on pourrait le croire d'après les campagnes publicitaires. En effet, en dehors du secteur industriel, la productivité des firmes américaines a baissé radicalement depuis les années 50.
Les problèmes d'ordre humain apparaissent lorsque les entreprises déclinent toute responsabilité relative à leurs propres performances et au sort de leurs employés. Un responsable à ATT a affirmé, pour se disculper suite aux récents licenciements: "Nous sommes tous victimes de notre époque." Ceci implique que dorénavant les individus ne doivent plus compter que sur eux-mêmes et voguer au gré des vents.
Les gens ont déjà été confrontés à l'instabilité et à l'irrationnel dans le temps. J'ai découvert, en discutant avec des personnes au cours de la dernière décennie, que les années 90 sont à la fois une période de dynamisme économique et de conservatisme social. Ces deux aspects sont en fait liés.
Ce lien paraît évident en ce qui concerne les valeurs familiales. L'absence de "long terme" ne favorise pas l'éducation des enfants. Nous devons, entre autres, leur apprendre à être des personnes loyales. Un consultant en management m'a affirmé qu'il s'est senti "ridicule" en expliquant à son fils le sens de l'engagement, car lui-même ne s'impliquait pas entièrement dans son travail, changeant souvent de postes.

Richard SENNETT (Financial Times)
Traduction: Aziza El Affas
L'Economiste


Le risque de l'âge


Cette absence de "long terme" préoccupe les gens sur leur devenir. Ils s'attendent à subir plus de préjudices avec l'âge.
Un article paru récemment dans la revue "California Management Review" a confirmé que les employés les plus âgés évitent le risque, car ils sont bien installés dans leurs habitudes. Selon un trader à Wall Street, "les employeurs pensent qu'à l'âge de 40 ans vous n'êtes plus capable de réfléchir et qu'au-delà de 50 ans vous avez épuisé toutes vos forces." Il existe une explication logique à ces préjugés relatifs à l'âge. Dans une entreprise flexible, les habitudes du passé sont l'ennemi à bannir. Avec l'évolution rapide des compétences requises par les employeurs, les personnes sont vite dépassées. Certains ingénieurs informaticiens m'ont avoué qu'ils ont l'impression de commencer à prendre de l'âge à partir de 35 ans.
De nos jours, les gens mènent une vie active de plus en plus longue. Mais les préjugés relatifs à l'âge sont extrêmement blessants et désavantageux pour les employés. En effet, plus une personne prend de l'âge, plus son expérience et son savoir-faire perdent de leur valeur économique.

R. S.


Après le reengineering


Les préjudices portés à l'expérience ont marqué les années 90. Les procédures de reengeneering et de réduction d'effectifs ne récompensent pas les employés les plus performants ou les plus engagés dans l'entreprise. Pis, les survivants aux opérations de reengeneering ont le même sentiment d'amertume que les employés licenciés.C'était notamment le cas d'IBM, à Hudson Valley, au début des années 90. Anthony Sampson, un journaliste anglais, avait constaté que plusieurs survivants, suite aux licenciements massifs, n'avaient plus confiance en IBM et conservaient un goût d'amertume de cette expérience traumatisante. Ils craignaient d'être les victimes d'une prochaine vague de licenciements. Un responsable avait déclaré: "Ici l'atmosphère a radicalement changé. Le personnel est inquiet". Le reengeneering provoque des changements irrationnels du travail moderne. "Contrairement à IBM, qui a réalisé des profits grâce aux efforts de reengeneering, la majorité de ses opérations tombent à l'eau", affirme Eric Clemons, analyste dans le domaine des affaires. Ces échecs sont largement dus aux dysfonctionnements des entreprises au cours de ces opérations de reengeneering des process.

R. S.

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