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L'entreprise à l'heure de la spéculation financière mondialisée
Par Bernard GINISTY

Par L'Economiste | Edition N°:1540 Le 16/06/2003 | Partager

La mondialisation et la «financiarisation» du monde exigent de plus en plus des chefs d'entreprise de devenir d'abord des réalisateurs de performances boursières bien supérieures à la réalité de la vie économique de leur entreprise. Quitte parfois, comme on l'a vu récemment dans de grandes entreprises américaines ou européennes, à trafiquer quelque peu leurs comptes. Les responsables politiques, devant des flux mondiaux qu'ils commentent à défaut de les réguler, se livrent à l'exercice immortalisé par la phrase fameuse de Jean Cocteau dans “Les Mariés de la tour Eiffel”: «Ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs!» Déréalisation du politique et de l'économique au nom des jeux monétaires posés comme la raison ultime du monde et la religion de son destin: voilà ce qui nous est proposé comme évidence de la richesse. A des entreprises, dont certaines sont sommées par leurs actionnaires de fournir des bilans grandioses tous les 3 ou 6 mois, ne reste-t-il comme finalité que de fournir une rente à leurs actionnaires?. Les errements de la “productivité”Ce que nous avons appelé «productivité» a consisté à séparer au maximum ce que le «marché» reliait traditionnellement, à savoir l'échange humain et le commerce des marchandises. C'est ce que m'avait fait comprendre une employée de banque, il y a une quinzaine d'années. Chaque semaine, une petite vieille venait voir si sa pension trimestrielle était arrivée et cette guichetière pensait important d'accepter ce prétexte pour échanger durant quelques minutes avec une personne âgée qui n'avait pas souvent l'occasion de le faire. Depuis, les auditeurs internes formés dans les meilleures écoles de la République ont dû mettre bon ordre à ces dérives. Ils ont ramené à la logique de la productivité la guichetière ayant étourdiment mêlé un échange interpersonnel et une activité économique. Quant à la personne âgée, elle est priée d'utiliser sa carte de crédit pour vérifier, plusieurs fois par jour si elle en a envie, l'arrivée de sa pension. Et si elle est en manque d'échanges humains portés par le «commerce» de sa pension, il ne lui reste plus qu'à devenir un «gisement d'emplois» pour «service de proximité». Des métiers enfermés dans la dureté de «l'économique» juxtaposés à des métiers du «social» chargés du lien humain en dehors de tout acte économique, voilà le résultat de la productivité à tout prix. On fera ensuite venir de nouveaux consultants dans l'entreprise pour s'interroger gravement sur “l'enrichissement des tâches des salariés!”On nous a expliqué que la productivité, au niveau d'un poste de travail, consiste à éliminer au maximum la subjectivité humaine dans l'acte de production. De même, toute régulation politique de la gestion des flux financiers serait “néfaste”. Il faudrait laisser la logique financière mener l'économie et le vivre ensemble, puisque le politique ne pouvait être qu'un “gros bêta” qui viendrait mettre ses gros souliers dans la spéculation mondiale. Et pour éviter tout débat citoyen dans la gestion financière, on l'a confiée aux machines.. Le soi-disant “temps réel”Il y a une expression que je trouve très dangereuse. C'est celle de temps réel, popularisée par les informaticiens. Dans l'entreprise, réagir en temps réel, c'est répondre immédiatement. Pour être dans le «temps réel», ce n'est pas la peine d'avoir un cerveau, il suffit d'avoir une moelle épinière: c'est l'arc réflexe. Or, le vrai «temps réel» d'un homme, c'est le temps du débat, le temps du travail d'équipe, c'est prendre du temps (et donc “perdre du temps” pour les obsédés du «time is money») pour se mettre d'accord, pour respecter l'autre et prendre le temps de l'écouter. Le temps réel de la machine se définit sinon par de l'inhumain tout au moins par de “l'a-humain”Ce type de réflexion apparaîtra comme des fadaises humanistes d'une autre époque aux maîtres des flux financiers. L'âge du politique serait fini, c'est l'âge de la «gestion en temps réel». Et surtout qu'il ne soit pas parasité par les problèmes humains. Et donc, laissons faire les machines. En termes religieux, ça s'appelle une idole, c'est-à-dire une construction inventée par l'homme et qui lui revient de façon violente comme un boomerang sous la forme d'un destin. Et la forme du destin a pris aujourd'hui l'expression chère à bien des gestionnaires: «c'est incontournable!» Cela conduit à une double déconnexion: entre le politique et l'économique et entre l'économique et le financier. Dans le capitalisme traditionnel, la logique du capital était entrepreneuriale. Celui qui avait de l'argent investissait dans une entreprise et admettait que le retour sur investissement ne soit pas en temps réel, mais dans la logique du temps spécifique de l'activité économique de l'entreprise. Aujourd'hui, la volonté de générer des profits dans l'immédiat du profit à travers le système financier, a déréalisé non seulement le politique mais aussi l'économique. En temps réel, les investisseurs et notamment les fonds de pension vont et viennent dans les entreprises au hasard des “bons coups” financiers spéculatifs à réaliser. Ce qui évidemment atteint de plein fouet les logiques de l'entreprise.. Une société de supermarchésCe n'est pas vrai que nous soyons dans une société de marché. Nous sommes dans une société de supermarché. Quelle est la différence? Nous pourrions évoquer ces marchés où le plaisir d'échanger est lié à l'achat des produits. Ou encore, ces longues palabres dans les pays du Sud où le temps de marchander fait partie de l'art de vivre. Par contre, essayez d'engager une conversation avec une caissière d'un supermarché et vous verrez fondre sur vous les lois de la productivité sous la forme d'un petit chef grincheux!Nos sociétés ont cru que le marché, assorti de la protection de l'Etat providence, faisait définitivement de nous des «électrons célibataires» de la mondialisation. L'individu devrait se sentir libre de tout lien affectif pour la grande épopée de l'économie. La rupture totale de l'économique et du social, de la marchandise et du lien humain crée alors des situations «barbares». L'économie financiarisée se déploie sans régulation humaine au gré des spéculations. Le lien social, coupé de toute économie, devient errant pour se transformer peu à peu en gisement d'emplois. Alors que le marché mêlait étroitement l'échange de choses et l'échange entre les hommes, le supermarché élimine l'humain pour la seule gloire de la marchandise. Il n'y a plus de culture autour de l'objet commercialisé dans la logique de supermarché. Au niveau de l'entreprise, les emplois deviennent des variables d'ajustement au gré des fusions, délocalisations, reconversions.. Le crédit est d'abord de la croyanceCette situation est extrêmement fragile. Beaucoup d'entre vous avez un compte en banque. Vous avez deux colonnes: crédit-débit. Et vous êtes comme moi: si votre colonne crédit est plus importante que la colonne débit, vous êtes plutôt content. Je me permets de vous rappeler qu'en latin, le mot crédit veut dire «il croit», et débit signifie «il doit». Si un jour une forte minorité “n'y croit plus”, ce que vous avez dans votre colonne «crédit» ne vaut plus grand-chose. Et pour la colonne “il doit”? Si le débiteur dit: “Je ne peux plus rembourser, ça ne vaut plus rien!” Si un certain nombre de citoyens perdaient la “foi” dans leur compte en banque, commençaient à avoir des doutes et allaient chez leur banquier en disant: “Je ne crois plus aux chiffres de mes relevés bancaires, je veux de la réalité, en espèces”. Cela risque de conduire rapidement à un crack. Ce que l'on appelle un crack, c'est quand la croyance ne marche plus. Ce que l'on nous dit être la vérité objective du monde n'est qu'un système de croyance. Ce qui veut dire finalement que le lien entre les hommes géré à travers les institutions politiques reste la condition de possibilité de toute entreprise.La dérive spéculative qui emporte économies et entreprises conduit à ce que Jacques Attali appelle l'économie de la panique: “La panique n'est pas un dérèglement de l'économie de marché, mais sa substance même, un facteur déterminant de la croissance. C'est la panique, la peur de ne pas en être, qui fait que le consommateur se précipite sur l'objet à la mode ; que le travailleur s'accroche à un emploi sous-payé (...) que l'épargnant se rue sur les produits qu'on lui recommande. (...) La globalisation des marchés lèvera les ultimes barrières à la propagation de la panique. (...) Cette panique, que les institutions internationales croient avoir calmée par des reports d'échéance, pourrait rebondir, au point de devenir fatale au monde entier».La reconquête par les citoyens du pouvoir politique sur une spéculation financière sans foi ni loi constitue une priorité. C'est faire notre devoir d'homme et de citoyen car l'humanité et la citoyenneté ne sont jamais définitivement conquises sur la barbarie. Et l'entreprise est un des lieux de ce combat contre la “ panique ” dans la mesure où elle s'attache à créer à la fois de la richesse, du lien social et du sens.


Un philosophe de l'économie sociale

Philosophe français, Bernard Ginisty travaille d'abord dans le domaine de la prospective de l'économie sociale et la formation des travailleurs sociaux avant de devenir directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Témoignage Chrétien jusqu'en 1991. Il enseigne à l'Institut catholique de Paris. Il est cofondateur de l'association Démocratie et Spiritualité, dont il a été le président, et a participé à la fondation de l'Association pour la taxation des transactions financières et pour l'aide aux citoyens (la célèbre association ATTAC), dont il est actuellement membre du Conseil scientifique.



La spéculation contre l'entreprise

Il s'échange aujourd'hui plus de 1.500 milliards de dollars par jour et 80% de ces allers-retours de transactions de changes ont une durée de 8 jours ou moins. Dans la plupart des cas, ces allers-retours ont lieu dans la journée. Autrement dit, la grande majorité des transactions financières n'ont rien à voir avec des activités économiques. Ce sont des jeux en «temps réels» pour essayer de spéculer sur telle ou telle variation monétaire. L'économiste américain James Tobin raconte ainsi sa discussion avec un opérateur sur les marchés financiers: «Ecoutez, monsieur, pourriez-vous avoir une vision à plus long terme?» La réponse fut la suivante : «Ecoutez, cher ami, mon long terme à moi, ce sont les dix prochaines minutes». C'est là-dessus que l'on voudrait construire l'équilibre de l'entreprise!Je voudrais réfléchir un instant sur ce mot de spéculation. Spéculer renvoie au narcissisme du miroir. On dit d'un intellectuel qu'il “spécule” lorsque sa parole ou ses écrits se déconnectent de la réalité pour se réduire à une sorte d'autosatisfaction narcissique. L'argent n'est ni dieu, ni diable. C'est un outil nécessaire au fonctionnement des entreprises. Or, il est devenu spéculatif. D'outil, il devient peu à peu la seule finalité de l'entreprise. Ce n'est plus l'argent qui sert à faire du business, c'est le business qui sert à faire de l'argent. Peu importe le business, pourvu qu'il fasse de l'argent. Ce triomphe de la spéculation a été décrit de façon prémonitoire par le grand économiste Keynes, il y a plus de 60 ans: «Au fur et à mesure que se perfectionne l'organisation des marchés d'investissement, le risque augmente de la domination de la spéculation. Les spéculateurs ne sont sans doute pas dangereux en tant que bulle sur un courant régulier d'activité de l'entreprise». Ecoutez la suite: «mais la situation devient grave si l'entreprise devient une bulle sur le tourbillon de la spéculation». Le capitalisme entrepreneurial a laissé la place à un capitalisme spéculatif.Les seules fautes impardonnables sont les fautes contre la réalité. La première erreur majeure de la spéculation, avant d'être une faute morale, politique, citoyenne, est d'abord une faute contre la réalité. Quand il s'échange chaque jour cent fois plus de monnaie que de réalité économique, le jour où comme dit Keynes, l'entreprise devient “une bulle sur le flux spéculatif”, c'est toute l'économie qui est en danger.Un des orfèvres en matière de spéculation s'appelle Georges Soros, financier américain d'origine hongroise. A l'époque du serpent monétaire européen (système qui permettait de limiter les fluctuations de changes, il y a plus de 10 ans), il y eut une attaque spéculative contre la livre sterling. John Major, Premier ministre britannique de l'époque, avait demandé à la Banque d'Angleterre d'intervenir pour défendre la monnaie britannique. L'attaque a continué, menée essentiellement par un groupe de spéculateurs dont le principal était Georges Soros. Ce groupe a été plus fort que la Banque centrale de la quatrième puissance économique du monde. Les spéculateurs ont gagné. En une nuit, Soros a “gagné” un milliard de dollars et la livre a décroché du serpent monétaire européen.G. Soros écrit aujourd'hui des livres pour dire: “Je reconnais qu'il y a quelque chose d'obscène dans le fait qu'on puisse, comme moi, gagner autant d'argent avec de l'argent par comparaison avec le salaire d'un ouvrier. C'est un système qui doit être amendé. J'ai joué en respectant les règles, mais je pense qu'il faut changer ces règles”. Sans commentaires!

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