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    Politique Internationale

    Soirées ramadanesques en copas et chbada : Les petites angoisses du joueur de cartes

    Par L'Economiste | Edition N°:117 Le 17/02/1994 | Partager

    Les tournois de cartes ont rejoint la harira et la chabakya dans les traditions de Ramadan. Au-delà de l'aspect ludique de passe-temps, les jeux sont chargés de signes virils. Les joueurs crient, s'imposent, achètent, battent des adversaires. Observation d'un phénomène social. C'est une des rares activités de distraction qui a survécu à la télévision.

    Ils sont patrons, commerçants, cadres supérieurs ou simples salariés, mais le soir, unanimes, ils s'adonnent au même jeu, "le Tijari": le commerce. Enraciné dans la culture marocaine. ce jeu connaît son heure de gloire chaque Ramadan. Car le nombre des pratiquants est décuplé. Les soirées ramadaniennes étant propices aux veillées prolongées et régulières, "Touti" ou "Tijari" en deviennent le centre.

    "Darat" est organisée dans tous les milieux. Un certain nombre de proches ou d'amis constituent un cercle qui se fait inviter à tour de rôle par ses propres membres. Dès que les ventres sont remplis et que les fut meurs se sont délectés de leurs premières cigarettes, "la" table de jeu est mise en place. Car la tradition exige qu'il y ait une seule table et que les "paires" se succèdent autour, les perdants quittant le jeu à chaque fin de partie.

    Poker-menteur

    Si l'on excepte les parties "intéressées" somme toute assez rares, les enjeux sont d'abord ludiques. Le jeu lui-même se rapproche de la belote.

    Le joueur annonce le nombre de points qu'il pense - en collaboration avec son coéquipier-atteindre et la couleur atout qu'il choisit. S'il l'atteint, ce nombre est inscrit à son actif. Dans le cas contraire, c'est l'équipe adverse qui l'engrange.

    La surenchère, au début de la partie, constitue le moment fort. Les règles sont définies auparavant: "clyado" veut dire que les partenaires ne communiquent pas entre eux. Sinon, un code particulier permet aux partenaires d'échanger des informations sur leurs mains respectives. Les surenchères sont alors affichées en fonction de ces annonces. Mais cette dernière règle diminue l'intérêt du jeu. En général, les enchères sont effectuées au hasard. La personnalité du joueur devient prépondérante dans ce poker-menteur. L'optimiste de nature surenchérira en étant convaincu que I' As qui lui manque est celui annoncé par son partenaire. Un modéré évitera de dépendre d'une telle projection aléatoire.

    L'objectif de la surenchère n'est pas nécessairement d'"acheter" et de devoir mener le jeu. Il peut tout simplement signifier rendre l'opération difficile aux adversaires, en les obligeant à annoncer un total de points qu'il leur sera difficile d'obtenir.

    Mais dans tous les milieux, la "triche" est omniprésente. Des gens, fort respectables dans la vie, se comportent en vulgaires tricheurs dans une activité qu'ils considèrent assez importante pour mériter 30 soirées de leur vie chaque année. Clins d'oeil, grimaces, gesticulations, le code de la tricherie est bien connu. Le jeu exige une grande complicité entre les coéquipiers. Quand celle-ci n'est pas intuitive, les joueurs "s'arrangent" pour l'obtenir à coups de signaux, contestés par la partie adverse qui n'en fait pas moins.

    Le châtiment des perdants

    Cette attitude, qui peut paraître puérile, révèle l'importance des enjeux. Ceux-ci ne sont pas matériels mais peuvent être difficilement supportables. Les sarcasmes des adversaires et des spectateurs sont le premier "châtiment" des perdants. La défaite est l'occasion de commentaires peu charitables, (il faut l'éviter, ne serait-ce que pour cela) et tous les moyens sont bons.

    Refusant de reconnaître la force du hasard, le perdant se retourne en général contre son partenaire. De solides amitiés ont été brisées par une partie de cartes perdue. Car ne peuvent jouer plusieurs heures d'affilée que ceux qui s'investissent entièrement dans le jeu. L'autre enjeu, plus objectif celui-là, est le "purgatoire" des perdants. La partie perdante est obligée de se transformer en spectateurs, en attendant son tour. Regarder les autres jouer, faire quelques commentaires, vite réprimés en général, n'apporte pas les mêmes satisfactions .

    L'autre aspect est que les femmes, tolérées dans ces soirées, saisissent l'occasion de la mise à la retraite anticipée du mari pour réclamer le retour chez elles. Le mari est ainsi privé de son espoir de revanche. A moins qu'il ne préfère une scène de ménage à une "humiliation" non vengée.

    Les perdants transformés en spectateurs ont presque tous la même attitude: rejouer les parties qui se déroulent devant eux. Jeu jugé trop "facile" par ceux qui sont encore attablés.

    La réponse fuse : "tu aurais dû jouer comme ça quand tu avais les cartes en main". Ce rituel des commentaires fait partie du jeu, philosopher sur une partie est aussi un exercice de l'esprit auquel s'adonnent volontiers les "commerçants" des cartes espagnoles. Montrer une maîtrise supérieure du jeu, pour ceux qui sont out, est une manière de rehausser leur image de perdant.

    Le jeu polarise l'attention de tous les présents, joueurs et spectateurs. Contrairement aux autres jeux de société, il est rare qu'on discute affaires autour d'une table de "Touti". Seules les femmes se permettent certains "écarts" en parlant "chiffons" ou "bouffe".

    La présence des femmes

    La présence des femmes est d'ailleurs un élément de pression sur les joueurs. Aucun homme digne de ce nom n'accepte la défaite devant sa femme. Les sarcasmes qui accompagnent la défaite sont plus durs à avaler dans ces conditions.

    La présence féminine est d'ailleurs un signe de l'évolution sociale. Il y a 20 ans, ces soirées étaient exclusivement masculines. Dans les millions populaires ou conservateurs, ces parties interminables ont lieu au café du quartier, ou chez un célibataire. Cette présence à une soirée de cartes devient un alibi pour éviter les interrogatoires serrés au petit matin sur l'emploi du temps de la soirée. L'obligation même d'un alibi démontre un rapport de forces plus équilibré au sein des ménages.

    Ces soirées épuisantes nerveusement ne sont pas sans effet sur la productivité des intéressés. Le jeûne à lui seul n'explique pas le sommeil persistant de certains "décideurs"; leur vie nocturne ramadanienne est compensée par l'apathie diurne que l'on peut rencontrer ici et là. Oros, copas, chbada et bastos, devises reines du mois de Ramadan, occupent entièrement l'esprit de leurs adeptes. Mais comme par enchantement, cet engouement disparaît, le plus souvent avec l'Aïd El Fitr. Il n'y a pas d'accoutumance au phénomène, et comme le Ramadan ne dure que 30 jours, les dames n ' ont qu'à se montrer patientes.

    J. B.

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