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Culture

Salon du livre de Paris, Foire du livre de Turin
Faut-il boycotter ou pas?
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2729 Le 06/03/2008 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.«Moi, je ne rencontrerai pas et je ne serrerai pas la main à des gens qui refusent de reconnaître l’existence d’Israël». Voilà ce qu’affirmait il y a quelque temps le président français Nicolas Sarkozy au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives. Partant de cette logique, il faut alors tolérer que beaucoup n’aient aucune envie, à leur tour, de serrer la main à des gens qui fêtent, dans un salon littéraire, l’anniversaire de création d’un Etat criminel et raciste qui dénie à l’Autre, son droit à l’existence. Depuis le mercredi dernier, à la suite de la mort d’un habitant de Sderot par un tir de Qassam, Israël a froidement abattu près de 120 Palestiniens dont plusieurs femmes et enfants devant le silence des consciences. Vendredi dernier, le vice-ministre de la défense Matan Vilnai a annoncé, sur la radio de l’armée israélienne, une intensification à l’encontre des Palestiniens de la bande de Gaza, de ce qu’il a appelé, la «Shoah», terme traduit dans la presse internationale par «Holocauste». Bref, loin d’être un vieux souvenir, ce qui se fête dans la joie, entre Israël et ses amis, dans le Salon du livre de Paris, du 14 au 19 mars 2008, commémorant soixante ans de sa création, porte le nom de la Nakba pour les Palestiniens, catastrophe qui les a dépossédés de leur terre et qui ébranle chaque jour notre conscience.Nous aurions rêvé, bien entendu, un salon du livre comme pont de dialogue entre les hommes et les cultures, promoteur du langage de la paix, non un espace de propagande. Que vient faire dans un salon littéraire, l’anniversaire de création d’un Etat qui dénie aux Palestiniens leurs droits élémentaires et bafoue leur dignité humaine, en violation du Droit international et des Conventions de Genève? Or, comble de la duplicité intellectuelle ou de l’ignorance, voilà qu’on accuse les adeptes du boycott de ramener la politique dans la culture. Mais qui a ramené la politique dans la culture, si ce n’est les organisateurs du salon et les autorités françaises, parties prenantes dans le choix de l’Invité d’honneur, mettant initialement en avant la célébration du soixantième anniversaire de la création d’Israël? Si ce n’est pas là un détournement hautement politique d’un événement littéraire, alors éclairez nos lanternes!C’est un fait que chaque année, depuis des lustres, un pays est proclamé invité d’honneur au Salon du livre de Paris. L’année dernière, c’était l’Inde; en 2006 c’était, «Le printemps à la russe»... Mais c’est la première fois qu’on associe ce salon, à un événement politique, de surcroît dans une conjoncture de graves massacres de civils et de blocus inhumain de Gaza, vouée aux feux de Tsahal.Par un extraordinaire «hasard» de calendrier, la Foire du livre de Turin, qui se tiendra du 8 au 12 mai, a choisi également Israël comme invité d’honneur. Question timing, la double coïncidence est, avouons-le, plutôt troublante. Cette affaire attise en tous les cas la polémique au sein de l’intelligentsia italienne. D’autant que c’est l’Égypte qui avait été préalablement sélectionnée comme invitée d’honneur, avant d’être congédiée en faveur d’Israël, collant ainsi à son anniversaire.Comme par hasard aussi, l’on assiste pour la première fois de l’histoire de la Foire du livre de Turin à une inauguration officielle par le président de la République. Idem pour la France qui annonce une inauguration officielle de la part de l’homme de toutes les ruptures, le président Nicolas Sarkozy, en compagnie de son homologue israélien, Shimon Peres, tandis que les années précédentes, c’était le Premier ministre français qui assurait ce rôle.Bien sûr, le texte web du Salon du livre de Paris parle de «reconnaissance d’une littérature dynamique, d’une immense richesse, à l’image d’une société multiculturelle». Pour rester logique et honnête avec les slogans et pour illustrer ce multiculturalisme, il fallait alors convier les autres facettes de la littérature israélienne. Or, dans un pays où les deux langues officielles sont l’hébreu et l’arabe, pourquoi avoir limité le salon à la littérature en langue hébraïque, excluant d’office la littérature israélienne arabe, qu’elle soit musulmane ou chrétienne? Certains n’hésitent pas à parler, à ce titre, de racisme ou tout au plus, de retour à une vision religieuse monolithique. Mais à cette question, les défenseurs d’Israël avancent des critères strictement linguistiques et vont jusqu’à accuser ceux qui osent poser ce genre d’interrogations, de nier à l’Israël son droit à l’existence.D’innombrables organisations, de gouvernements, de partis politiques, d’éditeurs et d’intellectuels arabes, européens ou même israéliens ont décidé de ne pas participer à ces deux manifestations et ont appelé au boycott. L’Organisation islamique de l’éducation, des sciences et de la culture regroupant cinquante pays musulmans a appelé au boycott du Salon du livre de Paris dans un communiqué où il ressort que «les crimes contre l’humanité perpétrés par Israël dans les territoires palestiniens (...) le rendent indigne d’être l’invité d’honneur d’un salon international du livre organisé par une instance gouvernementale française à Paris». Au Maroc, c’est la ministre de la Culture, Madame Touria Jabrane qui a annoncé dans un discours lapidaire mais sans équivoque, dans la foulée de la clôture du Siel, la décision du gouvernement de ne pas participer au Salon du livre de Paris. Plusieurs autres pays musulmans ont également opté pour la non-participation comme l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, la Jordanie, le Liban, le Yémen, l’Iran, l’Arabie saoudite...D’innombrables intellectuels, et non des moindres, arabes, américains, européens et même israéliens sont montés au créneau dès le départ. Le premier à avoir provoqué une tempête médiatique est le grand poète israélien Aharon Shabtai qui a justifié ainsi son refus d’assister au salon dans sa réponse aux organisateurs: «Je ne pense pas qu’un Etat qui maintient une occupation, en commettant quotidiennement des crimes contre des civils, mérite d’être invité à quelque semaine culturelle que ce soit. Ceci est anti-culturel; c’est un acte barbare travesti de culture de façon cynique. Cela manifeste un soutien à Israël, et peut-être aussi à la France, qui appuie l’occupation. Et je ne veux pas, moi, y participer».Dans une interview à Il Manifesto, Aharon Shabtai dit encore à propos du salon: «Je considère qu’il ne s’agit que d’une occasion de propagande, dans laquelle Israël va s’exposer comme un Etat qui a une culture, des poètes, et en cachant qu’en ce moment même il est en train d’accomplir de terribles crimes contre l’humanité. Le président Shimon Peres lui-même, responsable du massacre à Kfar Kana (Liban) il y a dix ans, y participera. Pour moi il aurait été impossible d’aller lire mes textes à Paris», avant de vilipender dans des propos peu amènes, certains auteurs israéliens dont Amos Oz ou David Grossman qui «A l’étranger (ils) donnent une image d’un Israël libéral, mais ils font partie intégrale du système».De son côté, l’écrivain et responsable des pages littéraires du quotidien Haaretz, Benny Ziffer, qui avait mené auparavant une tonitruante campagne contre le Mur d’annexion de Bilin en Cisjordanie dénoncé par la Cour internationale de justice de La Haye, avait déclaré, dans Libération, trouver “indécent que des écrivains israéliens viennent à Paris recevoir des honneurs pendant que des mères palestiniennes restent coincées dans le froid aux check-points”.Il serait trop long d’énumérer toutes les prises de position et pétitions appelant au boycott du Salon du livre de Paris et de la Foire de Turin. Mais bien sûr, certains n’ont d’yeux que pour Tariq Ramadan transformé en victime expiatoire. Au programme: désinformation et déformation de propos dans des procédés peu dignes sur le plan intellectuel, notamment sur des blogs de célébrités comme Pierre Assouline, tandis que les déclarations de Tariq Ramadan sont claires et disponibles sur le Net venant démentir cette surenchère de mini-polémiques.Les procédés employés pour empêcher le débat sont désormais récurrents et relèvent du terrorisme intellectuel, entre amalgames, désinformation, mensonges, diabolisations, chantage à l’antisémitisme et appels lacrymogènes, aux tonalités tantôt bibliques, tantôt moyenâgeuses. Dans ce registre, l’écrivain Marek Halter est imbattable. A en juger par sa tribune, insultant l’intelligence humaine, publiée dans Le Monde du 15 février, avec un titre évocateur: «Au secours, On brûle les livres» où se côtoient pêle-mêle, Caligula, Saint Louis, Hitler et «l’idéologue» Tariq Ramadan.Mais de livres brûlés en réalité, il n’y a que Marek Halter qui en fabrique depuis la titraille. Car, à aucun moment, les livres, la littérature ou la liberté d’expression n’ont été remises en question par les adeptes du boycott, mais plutôt le choix indécent et cynique, eu égard à la conjoncture moyen-orientale, de cet invité d’honneur indigne d’honneur, dont l’anniversaire sera célébré en grande pompe dans un salon littéraire, transformé pour l’occasion, en un temple de la propagande.Evidemment, ce dernier avis n’est pas partagé par tout le monde, ici comme ailleurs, pour le Salon de Paris comme pour la Foire de Turin. Tahar Benjelloun dans son site officiel, rejoint Marek Halter, en focalisant sur les livres brûlés, offrant l’image d’un autodafé médiéval, détournant ainsi le sens du débat sur la cause essentielle du boycott des deux manifestations culturelles qui est la célébration du 60e anniversaire de la création d’Israël: «Si je comprends bien la logique de ceux qui lancent une campagne de boycott du prochain salon du livre de Turin, il faudra que je jette ces deux livres et peut-être même les brûler. Pourquoi? Parce qu’ils sont écrits par des Israéliens. Du même coup, le public israélien devrait lui aussi jeter mes livres traduits en hébreu et les condamner à l’exil. (…) Cela est contraire à l’esprit de la civilisation arabe et ne pourrait produire que des catastrophes, élever le mur de l’incompréhension, de la peur et de la haine».Au Maroc, côté éditeurs, certains tout en disant respecter la position gouvernementale déplorent une «décision hâtive», non concertée avec les professionnels du livre. Une politique de la chaise vide qui nuirait, selon eux, autant aux intérêts du secteur, à la cause palestinienne, qu’à la crédibilité du Maroc proposée en tant qu’invité d’honneur à Paris en 2013.D’ici-là, conclurions-nous, beaucoup d’eau coulera sous les ponts. Le plus urgent reste ailleurs: démontrer de manière pacifique, responsable et solidaire que le militantisme culturel ne consiste pas à la commercialisation de quelques ouvrages, à l’étoffement de son portefeuille clientèle et au troc de son éthique contre des clins d’oeil corrupteurs.


Quelques cas de boycotts et d’indignations sélectives

Portant sur des produits ou des événements, le boycott enregistre, dans cette dernière catégorie, quelques opérations d’envergure, tel que le boycott par les Etats-Unis des jeux Olympiques de Moscou en 1980, afin de protester contre l’intervention soviétique en Afghanistan. Quatre années plus tard, c’est l’Union soviétique et treize autres pays qui lui retournent la pareille en boycottant les jeux Olympiques de Los Angeles.Toujours dans la catégorie sport, signalons le boycott récent du réalisateur américain, Steven Spielberg des jeux Olympiques de Pékin, accusant la nomenklatura chinoise de ne pas faire assez de pression sur son allié soudanais pour mettre un terme aux violences du Darfour. Dans ce cadre, le philosophe français Bernard-Henri Lévy avait pris position pour l’utilisation du boycott comme moyen de pression sur le gouvernement chinois, afin qu’il cesse de soutenir le régime de Khartoum. Ce en quoi, François Bayrou a ajouté: «Si ce drame ne cesse pas, alors la France s’honorera de refuser de participer aux jeux Olympiques».Loin de l’idéal olympique cette fois, côté cinéma: rappelons le boycott du film Da Vinci Code pour des raisons religieuses et philosophiques, de même que le film de l’acteur et non moins fervent scientologue Tom Cruise pour des raisons de «propagande sectaire».Comment conclure, sans mentionner le boycott par toute la communauté internationale de l’Afrique du Sud, en raison de l’Apartheid. Une politique discriminatoire que d’aucuns ne manquent pas de comparer au ségrégationnisme de l’Etat hébreu notamment par l’ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter dans son dernier ouvrage «Peace, not Apartheid».Faut-il ranger, enfin, dans la catégorie boycott, l’isolement infligé aux populations de Gaza par la communauté internationale? C’est ce que pense en tous les cas, le poète israélien Aharon Shabtai qui a déclaré sans ombages: «Vous, les Européens, vous avez décidé de boycotter le peuple occupé de Palestine parce qu’ils ont élu démocratiquement le gouvernement Hamas; et voilà que maintenant, vous continuez à boycotter la population de Gaza et à collaborer avec Israël contre le peuple palestinien et contre son gouvernement!»


Ils ont dit

- Le poète israélien, Aharon Shabtai: «Les Salons de Paris et de Turin ne sont qu’une énième occasion, pour Israël, de faire de la propagande et de se gagner un surcroît de soutien à son occupation militaire».- Le penseur suisse, Tariq Ramadan: «Le boycottage ne signifie pas nier l’existence d’Israël: je ne nie pas cette dernière, mais je m’oppose à la politique d’occupation et de répression des gouvernements israéliens successifs (…). Je n’accepte pas le chantage auquel des politiciens, des intellectuels et certains médias nous soumettent». - Le philosophe italien Gianni Vattimo: «Les partisans d’un boycottage ne veulent pas empêcher les écrivains israéliens de parler, mais ils refusent qu’ils viennent comme représentants d’un Etat qui fête son anniversaire par le blocus de Gaza».- L’historien israélien Ilan Pappé: «La décision d’associer le Salon du livre, cette année, à la célébration des soixante années d’Indépendance d’Israël ont amené beaucoup d’écrivains et d’artistes progressistes, Palestiniens et plus généralement Arabes, à s’en retirer, et à boycotter cette manifestation. On est fondé à supposer que les agressions génocidaires récentes d’Israël contre la bande de Gaza ne pourront qu’amener beaucoup de leurs collègues à faire de même».

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