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    Rigoberta Menchù Prix Nobel de la Paix : "Là où quelqu'un passe, il reste une trace profonde"

    Par L'Economiste | Edition N°:145 Le 15/09/1994 | Partager

    Rigoberta Menchù, prix Nobel de la Paix 1992 et 9ème femme à avoir reçu ce titre, est porte-parole des populations indiennes menacées. Cette Guatémaltèque de 35 ans se confond avec les drames de cette population. Réfugiée au Mexique depuis 1981, après le massacre de sa famille et de 100.000 Indiens du Guatemala elle a trouvé asile chez Carlos Payan Velver, directeur du journal mexicain La Jornada.

    Question: Ton livre a pour titre "Je m'appelle Rigoberta Menchù", pourtant ton véritable prénom est Mi In...

    Rigoberta Menchù: Eh bien oui. je ne me suis pas toujours appelée Rigoberta Menchù. Jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, tout le monde me connaissait dans le village sous le nom de Mi In, ou plutôt Li Min. Li c'est une sorte de diminutif, une marque de tendresse envers la personne à qui l'on s'adresse. Min, signifie jour tranquille, jour clair, serein. Je devais ressembler beaucoup aux jours fériés ou aux jours de fête et mes parents m'ont appelée Min à ma naissance. Quand mes parents ont dit aux autorités municipales que je m'appelais Min, aussitôt celles-ci ont dit que ce n'était pas possible et qu'il fallait chercher un prénom de saint...

    - Un prénom chrétien...

    -...Et donc papa a commencé à chercher dans la liste immense des saints pour voir lequel me correspondait le mieux.

    Finalement il a trouvé Ritoberta, un prénom singulier. très long et très laid. mais il l'a trouvé à son goût. Le 4 janvier. Sur l'état - civil, aucun enfant du nom de Mi In ou de Menchù n'est mentionnée.

    En fait mon père pensait que j'étais née le neuf janvier. Et à cette date, il y a une Riroberta Menchù Tum. Parce que ma mère est une Tum et mon père un Menchù. Alors ce ne pouvait être que moi.

    - Je crois que nous n'avons jamais autant pleuré que tous ces samedis que nous passions ici, à la maison, à bavarder. Quand tu commençais à nous raconter ta vie à toi, la vie de ta famille, la vie de ton peuple, alors nous fondions en larmes.

    - Je pense que c'est là l'origine de mes premiers poèmes. Si c'était des poèmes. Je me souviens qu'un jour je vous ai dit que j 'avais un texte dont je ne savais pas si l'on pouvait appeler cela de la poésie.... je veux parler de ma Terre Mère.

    - Et moi j'ai dit que c'en était et je l'ai publié.

    - Et c'est ainsi que mon premier poème fut édité.

    - Te souviens-tu du poème ?

    - Je ne sais pas si je me souviens de tout. mais il s'appelle Terre Mère: Terre Mère,

    Terre Patrie.

    Ici reposent les ossements et les souvenirs de mes ancêtres.

    Sur ton échine. on a les grands-parents. les petits-enfants et leurs enfants.

    Ici se sont amoncelés les ossements des tiens. os après os.

    Les os de ces adorables gamins qui amendaient le maïs. les yuccas. Les malangas, les chayotes, les courges. les acoyes et les güisquiles.

    C'est ici que se sont formés mes os.

    C'est ici que mon cordon ombilical est enfoui.

    C'est pourquoi je resterai ici, an née après année, génération après génération.

    Terre qui est mienne, terre de mes aïeux,

    Tes torrents de pluie, tes rivières limpides,

    Ton air libre et caressant,

    Tes vertes montagnes et la chaleur ardente de ton soleil.

    Ont fait croître et se multiplier

    Le mats sacré qui a formé les os de cette petite fille.

    Terre qui est mienne! Mère de mes aïeux.

    Je voudrais caresser ta beauté, contempler â sérénité et accompagner ton silence.

    Je voudrais pleurer tes larmes.

    En voyant tes enfants dispersés de par le monde,

    Quémandant l hospitalité sur des terres lointaines

    Sans joie,

    Sans paix,

    Sans Terre Mère,

    Sans rien.

    Nous autres avions très peur des autorités en général. Nous ressentions un effroi terrible face à l'autorité... Un jour, j'ai senti que six policiers m'attrapaient et me tiraillaient qui par-ci, qui par-là... (par chacun de mes bras). J'avais les bras tout froids, les doigts... Ma mère m'avait dit qu'il fallait regarder les gens dans les yeux. Les yeux sont une grande fenêtre sur le coeur, mais aussi l'expression de la sagesse humaine. Alors, j'ai commencé à regarder les policiers dans les yeux et ils ont tous baissé la tête. Ils se sont mis à baisser les yeux à détourner le regard. Cela m'a donné une grande force, ce fut comme un pouvoir qui commençait à naître en moi, un grand pouvoir.

    - Je me souviens aussi que tu venais de quitter le Guatemala, désespérée, brisée, avec comme une envie de ne plus vivre, après la mort de tes parents. Et une nuit, pendant ton sommeil ton père est apparu. Et que t'a-t-il dit dans ce rêve ?

    - Bon, ça c'est passé à Chantla, dans la région de Huehuetenango. J'étais à Chantla depuis la mort de papa depuis quinze jours je ne man geais ni ne buvais j'avais des problèmes j'avais beaucoup de difficultés! un ulcère: bref je vivais des moments pénibles et c'est alors que papa m est apparu dans un rêve. J'ai toujours cru aux rêves. Pour moi ils sont une source de sagesse très importante. Ils m'ont accompagnée depuis lors jusqu'à aujourd'hui. Je tais très souvent de jolis rêves. Mais à ce moment-là, j'ai rêvé de mon père, avant sa mort J'en ai rêvé et il est mort. Après, j'ai rêvé que mon père arrivait, très joyeux et qu'il me disait: "Mija, qu'es-tu el1 train de faire ? " Et quand il m'a vue, comme il était ennuyé! Papa, comme s'il était très en colère, m'a dit: "Qu'est-ce que tu fabriques ? Et pour quoi me suis je donné de la peine pour toi, et pourquoi t 'ai-je confié du travail si tu ne le fais pas ? Je ne veux plus jamais te revoir". Et mon père s'est éloigné dans mon rêve. Le ton qu'il avait pris et sa semonce m'ont fait réagir profondément. Et je me suis dit: "C'est vrai, si Papa était ici et qu'il me voyait de nouveau ?" Je le sentais comme s'il était vivant, tout comme si je le recevais et le voyais normalement. A partir de là, beau coup de choses ont changé pour moi; je suis revenue à la réalité et plus tard j'ai dit "je veux partir". En vérité, à Chantla. je pensais que la vie ne valait pas la peine d'être vécue. mais finalement je suis partie sans savoir où aller ni ce qui se passait et j'ai atterri soudain au Chiapas, où j'ai rencontré des gens adorables. Et ensuite est née l'histoire des réfugiés. C'est là que débute leur mémoire. C'était le commencement de beaucoup de choses: là où quelqu'un est passé il reste toujours une trace profonde.

    Propos recueillis par Carlos Payan Velver (La Jornada)

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