×
  • L'Editorial
  • régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Le prix de L’Economiste pour la recherche en économie, gestion et droit
    Politique Internationale

    "L'Amant": un conte de fées dans la moiteur d'Indochine

    Par L'Economiste | Edition N°:31 Le 28/05/1992 | Partager

    Nul besoin d'être "durassolâtre" ou nostalgique de l'ère coloniale pour apprécier ce film d'Annaud qui sait montrer comme personne la passion à l'état "brut".

    Depuis "la guerre du feu" et "l'ours", Annaud est l'un des réalisateurs les plus intriguants du cinéma français d'aujourd'hui. Le "surdoué" de sa catégorie, a mis plus de deux ans pour l'adaptation du chef-d'oeuvre de Marguerite Duras à l'écran. Le film ne fait donc pas exception et se révèle étonnament complexe et fascinant.

    Résultat: un film photographié à l'encontre des conventions habituelles des couleurs naturelles, une reconstitution de l'Indochine, ou presque. La cathédrale de Saïgon repeinte. Pas un pousse-pousse ne manque à l'appel. Il manque, heureusement, le pittoresque. Il reste l'essentiel: l'union et la passion de ces deux êtres.

    Le film débute par la plume de l'écrivain qui se laisse glisser et couler sur le papier... 1930: l'Indochine.

    Dans la moiteur de l'Asie, des paysans sont entassés sur un bac qui traverse le fleuve Mékong.

    Le pied négligemment posé sur la rambarde du ferry-boat, l'air désinvolte, un tant soit peu provocant, la jeune fille (interprétée par la fragile et délicate Jane March) feint de ne pas remarquer la grosse voiture noire, à l'intérieur de laquelle se cache un riche, beau et puissant chinois, (interprété par le très séduisant Tony Leung). Lui aussi l'a remarquée. Il s'approche, fume une cigarette... Premier échange de paroles, premier contact, première rencontre. Le début d'une passion. Affaire de peau, affaire de coeur. Elle est blanche et pauvre, il est jaune et riche. C'est cendrillon en Indochine. Seul paradoxe, le blanc y est pauvre et "l'indigène" y est riche. Elle appartient à la Communauté Française, il est de la colonie chinoise de Saïgon. Affaire de caste, affaire de classe. Le moteur du drame commence alors à se jouer.

    La fille d'une institutrice est promise, pour son retour en France. Le jeune Dandy chinois, doit obéir à sa famille et épouser la fiancée désignée.

    L'intrigue de "l'Amant" se révèle alors. Au coeur du quartier Cho-lon de Saigon, la garçonnière du Chinois sera le théâtre de leurs passions, pendant quelques mois.

    C'est le début d'une histoire, d'une passion brève, brûlante, impossible. D'une histoire vécue. Celle de Marguerite Duras. Cette histoire cherche une histoire... Sur fond de nostalgie coloniale, deux êtres vont s'aimer, se repousser, découvrir la passion jusqu'à la déchirure, la souffrance. L'ambiguïté de cette histoire hors du commun fascine. Et puis il y a cette voix off, celle de Jeanne Moreau, qui nous enveloppe, nous envoûte. Voix forte et grave. Pudeur, innocence, insolence, conjugaison des silhouettes, chaleur des sens qui n'empêche pas, la froideur des sentiments, c'est toute la magie et l'intrigue de "l'atmosphère durassienne".

    Par son jeu de correspondances, Jean-Jacques Annaud fait se répondre des scènes et s'attache seulement à suggérer l'Indochine par quelques plans larges sur le Mékong ou le port de Saïgon.

    Annaud montre, surtout comment le désir d'écrire de l'auteur est né de cet amour perdu, de cet état de manque, mais aussi de ce besoin vital de venger une mère injustement abandonnée et tombée dans une odieuse déchéance. Pitoyable la vie de ces petites colonies démunies! à juste titre, par son talent et sa rigueur dans le travail, le réalisateur J.J. Annaud insiste sur les contrastes, mettant en valeur le contrôle entre le "masque oriental" et la passion occidentale.

    Nadia ELBAZ

    Une rencontre renouvelée

    MAURICE Nadeau, critique littéraire, évoquant un précédent roman de Marguerite Duras, écrivait que "sa réussite voulait l'inaccomplissement".

    L'Amant, paru en 1984 aux Editions de Minuit, a obtenu la même année le prix Fémina. Il constitue bien cette rencontre sans fin, vécue dans l'attente, le désir sans cesse renouvelé, l'impossibilité de sa réalisation. Parce que Elle, la petite fille jamais nommée, pauvre et de race blanche, ne peut épouser un homme chinois, même riche. Parce qu'on se trouve en 1930, à Saïgon, et que le sectarisme colonial s'allie au traditionalisme local. Parce que la société est une prison où chacun lutte, désespérément, éperdu de solitude, sans pouvoir s'échapper. Parce que l'amour, d'où qu'il vienne, ne change rien au destin et anéantit la vie qu'il illumine le temps d'une fulguration parfois aveuglante et mortelle. Cet amour fascinant hantera la vie de la petite fille, qui l'écrira inlassablement. Elle dira la douceur de l'amant de Cholen, des soirs torrides; mais aussi la mère douloureuse jusqu'à la folie ("j'ai eu cette chance d'avoir une mère désespérée d'un désespoir si pur que même le bonheur de la vie, si vif soit-il, quelquefois, n'arrivait pas à l'en distraire tout à fait"); le frère aîné "simple voyou de famille"; le petit frère dont la mort a détruit toute immortalité. Elle te répétera (L'Amant de la Chine du Nord publié en 1991 aux Editions Gallimard), accentuant l'acuité des instantanés du regard - Marguerite Duras écrit aussi en cinéaste -, dans une écriture discrète, volontairement simple, voire plate, donnant aux êtres et aux choses une présence inoubliable, au-delà du réel, au delà de l'histoire. Tout est distance, entre le récit, les faits et le lecteur, entre le "je" de l'auteur et Elle, la petite fille, dans l'évidence d'un désir ne s'achevant qu'avec la mort.

    Plus important encore que le dit, il y a le silence: la parole laisse place à l'inquiétude, à l'étonnement, à l'émotion, à l'ambivalence de la réalité, où chacun, dans sa solitude insondable, souffre. Dans l'Amant, comme dans ses autres romans, marqués du sceau de son enfance au Viet-Nam, Marguerite Duras exprime en marge du récit une expérience globale, renvoyant aux signes et symboles qui parcourent ses textes comme autant d'escales: l'enfant toujours présent dans le rapport à la mère, le bateau de la séparation, l'alcool et l'opium pour assourdir la souffrance de vivre, les repas comme moments décisifs des distances sociales et affectives. la rencontre sur le bac traversant le Mékong, prélude (ou répétition?) au déchirement du départ à bord du paquebot.

    La rencontre se perpétue. Dans un lieu "où plus tard me tenir une fois le présent acquitté" écrit Marguerite Duras. Quand elle ne sera plus sûre de ne pas avoir aimé cet amant "d'un amour qu'elle n'avait pas vu parce qu'il s'était perdu dans l'histoire comme l'eau dans le sable"... Le Chinois de Cholen et la petite fille ont osé s'évader de l'ordonnance sociale de l'existence: ils se quitteront en restant toutefois indéfiniment unis.

    Thérèse BENJELLOUN




    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc