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Quand on réclame l'application de la Charia au Canada
Par Bruno Ben Hamo, Toronto*

Par L'Economiste | Edition N°:1712 Le 25/02/2004 | Partager

Alors que la France se prend les pieds dans le voile et est observée de près par différentes (et opposées) tendances des opinions publiques musulmanes dans le monde, le Canada fait entendre une autre voix en autorisant l'application de la Charia, dans certaines circonstances, sur son territoire. Bien entendu, les contextes des deux pays sont difficilement comparables.D'un côté, une vieille république arcboutée sur un héritage contradictoire à la fois révolutionnaire et très catholique, une ancienne puissance coloniale travaillée par des sentiments mêlés de culpabilité et de xénophobie, en particulier à l'égard de l'Algérie.De l'autre, le deuxième plus vaste pays du monde, à peine peuplé, menant une politique de recrutement active, et très sélective, en matière d'immigration, sans le moindre complexe, sans préjugé, avec un sens pragmatique tout britannique de ses intérêts bien compris.Il faut rappeler que le Canada, contrairement à l'image que l'on peut en avoir à l'extérieur, n'est pas une simple extension un peu enneigée des Etats-Unis!Fondé à la fois par des Anglais «loyalistes», c'est-à-dire ayant fui les indépendantistes des Etats-Unis qui ne voulaient plus rendre de comptes à la couronne d'Angleterre, et par des Français pré-révolutionnaires mais menés par des prêtres. De plus, l'obsession canadienne est de se distinguer de son bruyant voisin du Sud.L'idéal qui anime la société canadienne est ainsi bien moins nationaliste que celui qui traverse et structure la société américaine -comme la française d'ailleurs! Et pour cause: la France et les Etats-Unis partagent bien quelque chose d'un même héritage révolutionnaire.Ici, au Canada, pas de prétention à l'universel! Pas de message aux peuples de la terre! Pas de révolte contre un ordre établi! Le Canada se définit par défaut, «en creux»,… et modestement.Aujourd'hui au Canada, certes, plus dans les grandes métropoles que dans les campagnes, on est d'abord «pas américain», et ensuite «multiculturel».Pour bien comprendre cela, il faut rappeler que jusqu'à il y a peu, le Canada anglophone ne se considérait que comme un lointain territoire de Sa Très Gracieuse Majesté Britannique. Quand on se perçoit comme une simple province, on ne peut pas être arrogant!Les Québécois, en se souvenant de leur francophonie, revendiquent leur droit «de peuple fondateur», c'est-à-dire revendiquent le droit à une différence. Ce faisant, ils ont fait bouger les choses dans les années 60.. «Mixed salad» pour peupler le paysLe Canada tout entier, sous l'influence de Pierre Elliot Trudeau, s'est alors redéfini comme «multiculturel». C'est aussi, il ne faut pas rêver, un moyen facile pour les politiciens nationaux de dissoudre la cause québécoise dans une problématique plus vaste.Attention! Ce multiculturalisme n'est pas le «melting pot» américain, hérité encore une fois d'un modèle plus proche des Français... La fierté des Américains est que quiconque, quelle que soit son origine sociale, religieuse ou ethnique, peut devenir un véritable Américain et réussir socialement en tant que tel.Au Canada plutôt que de «melting pot» (un creuset où tout se mélange), on préfère parler de «mixed salad», c'est-à-dire un ensemble où chacun garde sa différence.La société canadienne n'exerce aucune pression, autre que légale, sur ses citoyens pour qu'ils deviennent de «vrais Canadiens». Pour avoir le droit de vivre et de réussir au Canada, il suffit d'avoir des papiers en règle et respecter la loi.Ceci peut-être parce que les Canadiens ont bien du mal à définir ce qui les identifie, si ce n'est, maintenant, ce multiculturalisme justement.Dans ce pays qu'il faut peupler et qui compte sur l'immigration pour assurer son futur, la différence culturelle est même encouragée.On vous incite ainsi à garder votre langue d'origine. Qui mieux que vous saura développer des relations économiques ultérieures entre le Canada et votre pays d'origine? D'autre part, le modèle communautariste anglo-saxon a toujours encouragé la coexistence en «parallèle», avec le moins possible de mélanges.Si on en doute, il n'y a qu'à observer comment la colonisation s'est déroulée dans les colonies britanniques, comparativement à la volonté proclamée des Français «d'assimiler».Pour comprendre la politique canadienne d'immigration, il suffit d'interroger les chauffeurs de taxi. Ils viennent du Pakistan, d'Afghanistan, de l'Inde, d'Afrique ou de Chine. Dans leur pays, ils étaient professeurs, électroniciens, diplomates, étudiants… Tous unanimement louent le pays qui les a accueillis et ce bien qu'ils recommencent leur vie au bas de l'échelle sociale. Ce petit sondage est très instructif, car la plupart ont «roulé leur bosse» avant d'arriver ici. Ils sont souvent passés par la Suède, la France, l'Allemagne, et les Etats-Unis évidemment. Et tous comparent et ne regrettent pas leur choix! Ils se plaignent bien du rythme de travail, de la position sociale qu'ils n'ont pas retrouvée par rapport à leur niveau d'études, de la nostalgie du pays, et du climat bien sûr! Mais tous s'accordent sur un point: partout ailleurs, ils ont compris qu'ils ne seraient jamais «chez eux»… alors qu'au Canada, ils vivent le multiculturalisme au quotidien, s'amusent des origines les plus extravagantes de leurs voisins de rue, et constatent que rien n'empêche leurs enfants de gravir les échelons de la société, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances.. Discrimination positive, avec les moyensN'oublions pas qu'on pratique ici la «discrimination positive» et que faire partie d'une «minorité visible» est souvent un avantage pour obtenir un emploi dans une institution par exemple.Il faut dire que le gouvernement ne lésine pas sur les moyens!Une campagne récente dans les transports en commun informait par exemple les citoyens de leur droit à se plaindre des services de l'Etat «dans leur langue»!L'anglais et le français, langues officielles dans ce pays officiellement bilingue, donnent, bien sûr, des points supplémentaires lorsque l'on désire s'installer au Canada, mais elles ne sont pas obligatoires. Et un interprète vous sera fourni pour votre entretien si le nombre de vos points (acquis par votre niveau d'études par exemple) vous place comme un candidat acceptable. Vous êtes accepté à l'immigration, mais ne parlez aucune des deux langues officielles? Aucun problème! L'Etat vous fournira des cours gratuits d'apprentissage de l'anglais ou du français!Même pragmatisme quand la nécessité sociologique le réclame. Il n'est pas rare de voir des communications émanant d'administrations publiques traduites dans plusieurs langues. Le tri des poubelles, par exemple, était expliqué en chinois, en hindi ou en portugais dans certains quartiers de Toronto.. Le turban et le chapeauMais au-delà des simples déclarations enthousiastes des immigrants (qui certes travaillent dur, mais se sentent respectés), il faut s'attarder sur des faits politiques symboliques.Ainsi, il y a quelques années, un débat proche de celui du voile est apparu dans la société canadienne.Comme vous l'avez compris, l'attachement des Canadiens à ce qui les définit/différencie par rapport aux Américains revêt une importance primordiale. Or, dans cette perspective, quoi de plus hautement symbolique que le fameux «Mountee», gloire de la fameuse Police montée canadienne? C'est le héros national canadien par excellence qui figure sur bon nombre de cartes postales, d'affiches…Or, il se trouve qu'un certain nombre de Sikhs, d'origine indienne qui grâce à leur tradition guerrière, ont depuis longtemps contribué aux forces militaires britanniques, furent recrutés chez les Mountees.Pour l'homme sikh, il est indispensable de porter le turban. Comment faire, quand l'uniforme des Mountees comporte l'inimitable chapeau noir, pincé au centre et avec de larges bords? Cette silhouette est un signe de reconnaissance national presque aussi fort que la feuille d'érable!On pourrait penser que l'image du Mountee à l'uniforme rouge avec son indispensable chapeau est consubstantielle à l'identité canadienne.Un problème se posait pourtant. Une incompatibilité radicale, puisqu'il est physiquement impossible de porter ce chapeau par-dessus le turban!Fallait-il sacrifier un symbole national aussi fort sur l'autel du droit à la différence multiculturelle? Eh bien oui!C'est la Cour de justice suprême du Canada qui en a décidé ainsi après moult débats, et la représentante de la Reine (d'Angleterre), la plus haute autorité canadienne, gouverneur général du Canada, Adrienne Clarkson, elle-même originaire de Hong Kong, pourrait vous le confirmer!Peut-être plus étonnant encore, une association juridique musulmane autonome verra bientôt le jour dans la province de l'Ontario. «L'Institut de justice civile musulmane du Canada» se propose d'appliquer la Charia sur des sujets de droits civils (héritage, divorce…), sous réserve naturellement que les deux parties acceptent la juridiction de ce «tribunal».En fait, ce système existe depuis de nombreuses années au Canada à l'intérieur de diverses communautés où par exemple un divorce obtenu par un couple juif devant un rabbin est reconnu par la loi canadienne. Cela peut en laisser beaucoup perplexes et il est tout aussi difficile à un Français d'imaginer ces juxtapositions identitaires qu'il est impossible à un Canadien de comprendre ce qui fait actuellement problème autour du foulard, en France. Une loi interdisant les signes religieux à l'école (ostensibles ou non) serait à Ottawa tout simplement anti-constitutionnelle!Toujours est-il que ce modèle minimaliste de société fonctionne… et semble mieux adapté au monde «global» d'aujourd'hui que le modèle français. Bien sûr, l'immigration n'y est pas du tout la même. Elle est au Canada hypersélective a priori, et contrôlée. Il est plus facile d'intégrer un modèle aussi souple des ingénieurs qui possèdent déjà l'anglais comme langue seconde dans leur pays d'origine que des paysans analphabètes… Il est aussi permis de penser que c'est, en définitive, moins généreux.


Signes ethniques oui, mais sans provocation

Ainsi, on est frappé en arrivant au Canada de voir la multiplicité des signes extérieurs d'ethnicité. Les turbans sikh des Indiens côtoient les chapeaux en fourrure des juifs orthodoxes, les tresses des rastas jamaïcains voisinent avec les voiles noirs qui ne laissent voir que les yeux des Arabes du Golfe, et tout cela dans l'indifférence la plus totale.Il n'est ainsi pas rare d'être servi dans des services publics ou des magasins privés par des gens qui affichent leur origine ou leur croyance sans que personne n'en prenne ombrage. Il ne s'agit pas d'une «tolérance» qui s'exercerait uniquement dans quelques quartiers «ethniques» et y assurerait le côté pittoresque, pour la société canadienne, il s'agit bien d'un détail dans ce qui fait la personne, et non pas ce qui la définit. Bien entendu, dans une telle ambiance, aucun de ces atours ne porte alors une charge provocante.La boutique d'un grand musée national peut être tenue par une jeune femme dont l'ensemble du corps et des cheveux est drapé de noir, les employés de la poste peuvent parler entre eux en cantonnais derrière le comptoir, vos collègues de travail se faire excuser pour Yom Kippour, tout le monde a sa place dans ce patchwork… et cela explique aussi la popularité de cette destination pour les immigrants potentiels du monde entier.Certes, cette perception est relativement nouvelle (20 ans environ), et circonscrite principalement aux grandes agglomérations (Montréal, Toronto, Vancouver), mais néanmoins cela correspond à quelque chose de profond ici. * Bruno Ben Hamo est journaliste-documentariste. D'origine française, il s'est installé au Canada avec sa famille, il y a quelques années. Son histoire personnelle lui permet, pour les lecteurs de L'Economiste, de comparer avec pertinence les différences culturelles et surtout les manières différentes dont chaque pays pose son propre idéal de justice.

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