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Culture

Quand la jalousie ou la roublardise dominent, le développement est compromis
Par Ali Sedjari*

Par L'Economiste | Edition N°:1478 Le 18/03/2003 | Partager

Les mentalités déterminent la capacité au développement. Dans une société où la créativité n'est pas tolérée, l'innovation non encouragée, la modernité est bannie, la démocratie est suspectée, le développement économique est difficile à réaliserDans un monde qui change vite, très vite, nous voudrions reposer cette question: pourquoi certaines sociétés, la nôtre aussi, ne parviennent-elles pas à assumer un rythme soutenu de changement et d'évolution? Cette question n'est ni nouvelle ni originale; elle a été largement débattue et demeure d'une actualité cruciale. C'est par rapport au débat actuel sur le statut de la femme et son rôle dans le développement, sur la modernité, sur le décollage économique, sur la transformation sociale, et de manière générale sur les dysfonctionnements divers qui handicapent l'évolution de notre pays que nous voudrions rappeler à tous ceux qui ont la responsabilité de piloter le changement qu'ils ont un énorme travail à faire au niveau d'une série de facteurs aggravants d'ordre culturel. Disons-le tout de suite, la culture peut favoriser ou retarder le développement d'un pays.. Juger le passé, choisir l'avenirFaire évoluer une société, gérer le changement, c'est juger le passé et choisir l'avenir. Autrement dit, c'est opérer des choix fondamentaux entre des référentiels antinomiques ou concurrentiels. C'est savoir entreprendre une réflexion intellectuelle audacieuse et éclairée à propos des amalgames qui brouillent l'espace culturel et perturbent le débat.Que nos décideurs et nos politiques sachent que les traits les plus immatériels d'une civilisation comptent le plus: religion, préjugés, superstitions, réflexes historiques, attitudes à l'égard de l'autorité, tabous, mobiles de l'activité, comportements envers le changement, morale de l'individu et du groupe, valeurs…Les mentalités deviendraient le centre autour duquel tout gravite, moteur essentiel du développement ou obstacle insurmontable. C'est l'immatériel qui commande le changement. Et, dans ce cas, nous devrions tous ensemble -Etat, collectivités, groupements, famille et éducateurs-, agir dans cette direction pour préparer de vrais acteurs du changement, ceux qui sont capables de regarder l'avenir et de faire évoluer les choses pour un avenir meilleur. . Des habitudes engendrent violence et hainePartant de ce postulat, le système culturel d'un pays peut promouvoir ou retarder l'évolution. Dans de nombreuses régions du monde, la pauvreté, le chômage, la faim, l'ignorance, l'analphabétisme, la maladie, la mendicité, la misère et l'exclusion sont des fléaux absolus qui sont aggravés par certaines habitudes culturelles qui engendrent l'égoïsme, les préjugés, la violence et la haine.Séparé de son contexte humain et culturel, le développement n'est guère qu'une croissance sans âme. Le développement économique, pleinement réalisé, fait partie intégrante de la culture d'un peuple. Ces postulats peuvent surprendre. Ils rompent avec la conception plus classique selon laquelle la culture favorise ou entrave le progrès économique, d'où les appels à “prendre en compte la dimension culturelle dans le développement”.Le développement suppose non seulement l'accès aux biens et aux services, mais aussi la possibilité de choisir comment vivre sa propre vie avec les autres, de manière pleine et satisfaisante pour toujours. Si importante que soit sa fonction d'instrument du développement (ou d'obstacle à ce développement), la culture ne peut être réduite au rang de simple catalyseur de la croissance économique (ou de frein à cette croissance). Son rôle ne se limite pas à servir cette fin, car elle est le substrat social des fins elles-mêmes. Le développement et l'économie sont, en effet, des aspects de la culture d'un peuple.. Les gouvernements ont une influenceMême s'ils ne peuvent déterminer la culture d'un peuple, les gouvernements peuvent influer sur elle, pour le meilleur ou pour le pire, et infléchir aussi les voies du développement. Le principe doit être de respecter toutes les pratiques culturelles qui sont soucieuses de respecter les autres cultures et qui souscrivent à une éthique de caractère universel. Le respect va beaucoup plus loin que la simple tolérance. Il implique que l'on adopte une attitude positive à l'égard des autres, que l'on se réjouisse de l'originalité de leurs styles de vie, de leur diversité créatrice. Les responsabilités politiques ne peuvent imposer le respect à coup de lois ni contraindre les citoyens à en faire montre, mais il leur est possible de faire de la liberté culturelle l'un des piliers de l'Etat.Le développement est un phénomène qui comporte de fortes incidences intellectuelles et morales pour les individus et les collectivités. Toute réflexion sur les questions soulevées par le développement et la modernisation doit être centrée à la fois sur les valeurs culturelles et les sciences sociales. Comprise au sens le plus étroit d'ensemble des valeurs, des symboles, des rituels et des institutions d'une société, la culture influe sur les résultats et les décisions économiques. Dans une société où dominent la jalousie, le dénigrement, la roublardise, la paresse, la tricherie, la corruption, le clientélisme et la mentalité de rente, le développement économique est compromis; dans une culture despotique, dégradante, figée, «uniformiste», oppressive, cruelle, le développement économique est voué à l'échec; dans une société où dominent l'analphabétisme et l'ignorance, le développement n'est qu'une chimère.Dans une société où la créativité n'est pas tolérée, l'innovation non encouragée, la modernité est bannie, la démocratie est suspectée, le développement économique est difficile à réaliser. Dans une société où l'immobilisme est institutionnalisé, le développement économique relève du domaine du virtuel, de l'impossible. Le but ultime et universel du développement est le bien-être physique, mental et social de chaque être humain.Par ailleurs, il faut affirmer haut et fort que toute culture est productrice d'ouverture et de globalité parce qu'elle est tout d'abord un produit de la raison et d'une vertu morale raisonnable. Partout, l'homme est perçu comme un être moral doué de raison. C'est pourquoi un discours moral raisonnable est également possible entre des personnes appartenant à des cultures différentes. Certaines normes et certains droits universels de l'Homme sont valables pour les citoyens de toutes les nations, que ces normes et droits émanent de la volonté divine ou qu'ils soient évidents en soi. Les femmes ne constituent nullement une catégorie sociale à part. Elles doivent disposer des mêmes droits et des mêmes obligations que les hommes. Aucune société ne peut se développer sans ses femmes. L'argumentaire religieux que l'on attribue à leur statut relève d'une conception archaïque et ignorante de l'islam.La culture est un processus de la raison, qui conduit progressivement à des stades plus élevés de la connaissance, à la sensibilité, à la civilisation, à la coopération, à la solidarité et à l'échange. Ainsi que l'écrivait Malraux: «Toute civilisation est échange». S'il n'y a pas d'échange, de messages, de sentiments, de communication, de coopération… il n'y a pas de dialogue, pas de tolérance et donc une confrontation permanente.. Pluralisme culturel, globalité de la cultureCes réflexions à propos du lien entre développement et culture ne sont ni particulières ni originales. Je ne fais que les reprendre à mon compte pour dire que le débat actuel sur la nécessaire transformation de notre société ne doit pas occulter ses rigidités culturelles.Serions-nous capables d'ouvrir sans ambiguïté le débat sur les tabous et les rituels qui nous empêchent d'avancer, de progresser et d'évoluer? Il faut oser le faire pour préparer les générations actuelles et à venir à mieux appréhender la modernité et à se préparer pour mieux gérer la complexité. La vision obscurantiste que certains font du monde, prônée soi-disant au nom d'une conception culturelle, constitue un danger qu'il convient de combattre. L'évolution de notre société sera stoppée dès que des solutions ne sont pas trouvées à une série de dysfonctionnements culturels. Nous sommes dans un temps immobile, figé, a-historique et circulaire. L'évolution est freinée, le monde avance sans nous, par faute d'intelligence et d'autocritique.Contrairement à cette conception conservatrice, la modernisation et le développement des structures existantes, la mondialisation et la propagation des modes de comportements correspondants ne sont pas forcément opposés au maintien de son identité et à l'affirmation de soi. Au contraire, ces trois facteurs, qui se conditionnent les uns aux autres, constituent un champ de forces qu'il convient de faire fructifier.Avec l'avancée de la mondialisation, le temps des stratégies d'isolement culturel est révolu. Le respect mutuel, une compréhension plus profonde de l'autre dans un dialogue permanent, la recherche persévérante des bases acceptables pour nous tous et l'identification raisonnable des éléments qui nous séparent, telles sont les attitudes appropriées pour nous rapprocher d'un mode de liberté, de justice et de respect de la dignité humaine.Pour mettre la culture au service du développement, il faudra que ceux qui ont pouvoir de décider, d'entraîner, de créer, de former, d'enseigner, de juger, de faire exemple ou modèle, adhèrent dans leur grande majorité aux compétences qui font une société de développement. Nous en sommes encore loin, très loin. Mais nous pouvons gagner beaucoup de temps si les forces de progrès se mettent à l'œuvre pour sensibiliser, agir et mobiliser; l'action ne doit pas s'arrêter, sinon ce sont les forces rétrogrades qui vont gagner le terrain. Que chacun de nous assume ses responsabilités pour construire un mieux-vivre collectif, une société fondée sur le droit, le respect de la diversité, la reconnaissance de la différence et la liberté individuelle. Alors, dans ce cas, le développement aura un sens, il aura une âme.


Action négative, action positive

De nombreux économistes se sont associés aux sociologues et aux autres spécialistes du développement pour reconnaître la puissance du facteur culturel. Chaque société se développe en fonction de ses atouts et de ses contraintes. Il n'existe pas et ne peut exister de solution unique à la question de savoir comment parvenir à une époque de mutations rapides au niveau des nations, à conserver une identité culturelle, à développer une culture mondiale au niveau globale et à faire fructifier le champ de force s'exerçant entre modernisation, mondialisation et sauvegarde des traditions, pas plus qu'il n'y a de voie toute tracée conduisant inéluctablement au conflit et à une confrontation catastrophique.Tout dépend de la définition que l'on donne à la culture.La culture serait, selon Durkheim, «une manière de penser, de sentir, d'agir acquise par un individu dans une société déterminée». C'est un ensemble de traditions, de rites, de pratiques et de valeurs qui façonnent les comportements d'un individu et déterminent son mode de raisonnement. Le système culturel peut donc agir négativement ou positivement sur le comportement d'un individu, sur sa capacité d'action, sa capacité à réfléchir, à créer et à produire. Cette vision peut nous expliquer beaucoup de choses à propos des retards et des dysfonctionnements inhérents aux systèmes politico-administratif et institutionnel. Cela peut aussi nous révéler et nous aider à comprendre toute une série d'attitudes que nous avons, nous Marocains, à l'égard du temps, de la féminité, de la modernité, de l'innovation, du travail, de l'argent, de l'autorité, de l'autre, de la mondialisation, de l'art et même de la vie.La culture n'est pas explicite; elle est implicite. Elle n'est pas normative; elle est au-dedans de tout un chacun de nous; elle est en filigrane et s'exprime à travers des attitudes et des comportements.Il est donc essentiel dans le débat actuel à propos de la modernité de prendre en considération les interactions culturelles qui agissent d'une manière ou d'une autre sur le changement.. Aux tenants de «l'âge d'or»Pour tous ceux qui veulent nous ramener au passé, à un âge d'or de ce je ne sais de quoi, il faudra leur dire deux choses:- D'une part, si l'âge d'or existait dans le passé, on aura du mal à se projeter dans l'avenir, à sortir des logiques patriarcales et patrimoniales, à dépasser les rituels et les anachronismes. Ceci a les conséquences économiques et politiques que l'on sait. Regardons autour de nous, ce sont les sociétés qui n'ont pas eu d'âge d'or dans le passé et qui donc le projettent dans l'avenir (Inde, Indonésie, Malaisie). Ces pays fournissent à des degrés divers des enseignements qui sont d'ordre universel.- D'autre part, le développement est historique; il évolue, comme évolue une donnée politique, économique, sociale et religieuse. Le passé est le passé, ce qui a disparu ne réapparaîtra plus, les tuiles ne remonteront pas le toit. L'histoire est un mouvement perpétuel parce que les hommes la font bouger sans cesse: intérêts et passions, vices et vertus, faire et défaire, protéger et corriger, lutter et se résigner. Le jeu est sans fin.-----------------------------------------------* Professeur à la Faculté de droit de Rabat, professeur associé à l'Université Paris I et président du GRET.

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