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Politique Internationale

Livres: Les méfaits du "bilinguisme sauvage"

Par L'Economiste | Edition N°:109 Le 23/12/1993 | Partager

"Arabisation et langue française au Maghreb"
Ahmed Moatassime
Puf 1993

Ce n'est pas l'arabisation qui a entraîné la fameuse baisse du niveau de l'enseignement, ni même le bilinguisme. C'est leur instauration non réfléchie. Réflexion d'un professeur d'arabe devenu sociologue.

Et si le sous-développement reposait en grande partie sur un dilemme linguistique? C'est la thèse que soutient Ahmed Moatassime dans son livre "Arabisation et langue française au Maghreb. Un aspect sociolinguistique des dilemmes du développement" (PUF 1993), qu'il présentait mercredi 8 décembre à Casablanca au Carrefour des Livres. En effet, "le problème du langage... ne se pose nulle part en termes purement linguistiques ou essentiellement pédagogiques... Mais il se pose aussi et surtout en termes politiques, idéologiques et culturels, voire civilisationnels".

Ahmed Moatassime, docteur en sciences de l'éducation et en sociologie politique, professeur à la Sorbonne, se définit comme un "homme de terrain" avant d'être un "homme de réflexion".
Ce dernier ouvrage, préliminaire à une étude beaucoup plus large, toujours en cours, répond ainsi à une volonté de comprendre son expérience d'un parcours d'enseignant parti de la création de la première école dans le Haut-Atlas, et de saisir sur le plan synchronique jusqu'à quel point le bilinguisme de fait, arabo-français, courant dans les trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie), participe du et au sous-développement.

Analphabétisme bilingue

"Bilinguisme sauvage" qui devient, selon l'expression connue en Algérie, un "analphabétisme bilingue" et implique des conséquences économiques, politiques, culturelles et sociales. Le vrai bilinguisme est en même temps biculturalisme: en ce sens, il est enrichissant, mais rare. Seule une petite minorité favorisée culturellement et/ou financièrement y accède.

La grande majorité possède une langue maternelle -arabe dialectal ou berbère- marquant sa personnalité et son système de valeurs. Elle doit déjà, pour accéder à l'écrit, appréhender les difficultés de l'arabe littéral caractérisé par la diglossie, la vocalisation, la flexion désinentielle, un ralentissement de son évolution, puis celles de la langue française: par l'effet de conditions d'apprentissage défavorables, ce qui pourrait être richesse engendre un appauvrissement irrémédiable et perpétue la sélection sociale.

Le bilinguisme au Maghreb, uni par son histoire, la religion, la langue, la force de sa composante arabo-berbère (50% au Maroc), la jeunesse de sa population, la similitude des revendications, mène ainsi à un certain nombre de dualismes, voire de dichotomies, bien loin d'une "pluralité salvatrice": systèmes éducatifs antagonistes, formant deux types d'élites (francophones et arabophones), de toute façon coupées de la base populaire, dualisme culturel (entre l'écrit et l'oral, les villes et la campagne, dans la production littéraire), médiatique (menant à deux styles d'information, savante et populaire), administratif, politique et social. D'où les déperditions scolaires (sur 100 enfants entrant dans le système scolaire primaire, un seul parvient au baccalauréat), engendrant les exclus du Tiers-Monde à la fois au niveau national et au niveau international.

Le "bilinguisme sauvage", subi, biaisé par l'échange inégal et le décalage culturel, coupe l'élite de ses racines, crée des blocages qui coûtent cher: financièrement, mais aussi culturellement, socialement, politiquement.

Baisse de niveau

La pédagogie se perd dans des "systèmes scolaires inadéquats, l'utilisation de langues non adaptées à l'univers affectif; social et culturel" des enfants. Or l'évolution du monde impose sa réalité. Si la langue arabe joue un rôle incontournable pour l'authenticité, l'unité du Maghreb, grâce à sa vocation à l'universalité, le français a eu une mission réellement pédagogique au Maghreb et se situe comme langue privilégiée d'ouverture, face à l'arabisation qui "s'est enfermée dans le piège du passé".

Cependant, Ahmed Moatassime constate: l'arabisation, même mal conduite, n'est pas la seule responsable de ce que l'on vitupère comme une "baisse de niveau" de l'enseignement.
De même que le bilinguisme, perverti par les conditions dans lesquelles s'exerce la pluralité linguistique. Le poids de l'origine sociale grève lourdement la capacité des élèves Les budgets réservés à l'éducation nationale sont partout insuffisants.

Aussi, sans enfermer le culturel dans une langue, il est nécessaire, affirme Ahmed Moatassime, fort de son expérience, d'enseigner l'arabe classique en tant que langue fédératrice des pays du Maghreb dans le primaire.
L'enseignement secondaire pourrait alors se consacrer aux langues diverses d'ouverture, de manière "plus ou moins passive", afin, écrit-il, "de transcender les dilemmes existants". Les dépasser, non les supprimer, par le miracle d'une panacée introuvable, car il est nécessaire de tenir compte des contradictions, aussi réelles que multiples.

Thérèse BENJELLOUN

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