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    Culture

    Les théories conspirationnistes et le journalisme citoyen
    Par Naomi Wolf

    Par L'Economiste | Edition N°:2925 Le 22/12/2008 | Partager

    Naomi Wolf est cofondatrice de l’American Freedom Campaign, un mouvement pour la démocratie en Amérique. Elle est l’auteur de plusieurs livres dont le plus récent s’intitule The End of America: Letter of Warning to a Young Patriot [La fin de l’Amérique: lettre d’avertissement à un jeune patriote] et le prochain Give me Liberty: How to Become an American Revolutionary [Accordez-moi la liberté: comment devenir révolutionnaire américain]. Elle redoute que l’Amérique d’aujourd’hui devienne fascisteSommes-nous à l’ère de la théorie de la conspiration? Beaucoup d’éléments laissent à penser que nous vivons une sorte d’âge d’or de la rumeur, d’informations plus ou moins exactes et de spéculations parfois hâtives qui s’expriment le plus souvent sur internet et, tel un virus, se répandent dans le monde entier. Au cours du processus, les théories conspirationnistes sortent des marges du discours public où elles étaient généralement reléguées, et gagnent parfois le cœur même de la politique. J’ai appris cela par hasard. Ayant écrit un livre sur le détournement du pouvoir exécutif aux USA au cours des années Bush, lors de mes recherches, j’ai découvert des discussions en ligne sur internet qui épousaient l’idée de manipulations secrètes.

    Revenir à la transparence
    De même, à une époque où grâce au lobbying les entreprises peuvent influer sur – si ce n’est décider– des mesures prises par le pouvoir politique, beaucoup de gens pensent, ici aussi à juste titre, que les hommes politiques qu’ils ont élus ne les représentent plus, d’où leur tendance à croire en des forces invisibles. Même les personnes les plus rationnelles sont devenues réceptives à certaines théories conspirationnistes parce que depuis huit ans nous avons été témoins de conspirations très sophistiquées. Le gouvernement Bush a conspiré pour engager l’Amérique et d’autres pays dans une guerre illégale en s’appuyant sur des mensonges. Faut-il alors s’étonner de ce que tant de gens rationnels essayent de donner un sens à une réalité politique devenue très opaque? Quand même les membres de la commission d’enquête sur le 11 septembre renoncent à leurs propres conclusions (parce que basées sur des témoignages obtenus sous la torture), il n’y a pas de quoi être surpris si toute une partie de l’opinion publique réclame une deuxième enquête. Assez fréquemment, ce sont des citoyens qui creusant aux marges du discours répandent des informations que les médias en place ignorent. Ainsi, il a fallu l’intervention d’un théoricien conspirationniste, Alex Jones, pour révéler l’utilisation de micro-ondes par les forces de police à l’encontre des citoyens américains. Bien plus tard, le magazine The New Yorker a confirmé l’information, sans citer ses sources.
    Troubles sans réponse
    La tendance des médias établis à ne pas tenir compte ou à ne pas rapporter ce qu’il peut y avoir de fiable dans les théories conspirationnistes que l’on trouve sur internet traduit en partie un préjugé de classe. Ils considèrent ces théories comme une espèce de vulgarité dépourvue d’intérêt. Aussi, même les meilleurs des journalistes formés dans le sérail tendent à ignorer les questions même judicieuses ou les informations vérifiables venant de citoyens enquêteurs. Cette effervescence autour des théories conspirationnistes troublent les gens sans leur apporter des faits crédibles sur lesquels asseoir leur point de vue ou des débouchés constructifs pour leur indignation. C’est pourquoi tant de discussions sur internet se transforment de spéculations potentiellement intéressantes en discours de haine et en paranoïa. Dans un environnement électrisé, sans validation sérieuse par les médias et en l’absence de vérification des informations, les démagogues exploitent la situation. C’est ce que l’on a vu ces dernières semaines lors des meetings de Sarah Palin après qu’Obama ait été qualifié de terroriste ou accusé d’accointance avec les terroristes sur internet.A l’ère d’internet nous devons évoluer. Les citoyens doivent pouvoir faire circuler plus facilement des informations ou des articles et informer les journalistes professionnels. Ils devraient établir des sites spécifiques sur internet auxquels ils verseraient une cotisation, de manière à pouvoir y publier des informations hors de toute pression des entreprises. Ils doivent être formés aux techniques de base du journalisme: rechercher des informations fiables, les recouper, utiliser les citations à bon escient, ne pas rester dans l’anonymat - autrement dit assumer leur responsabilité, au même titre que les journalistes conventionnels.Les citoyens peuvent se considérer et être considérés comme de véritables enquêteurs quant à notre situation commune. A l’époque des mensonges d’Etat, des enquêtes sérieuses doivent servir à éclairer et non pas à susciter simplement de l’agitation.

    Pourquoi ça marche si bien

    Les théories conspirationnistes apparaissent généralement lorsque les gens sont peu éduqués et qu’une presse indépendante de qualité fait défaut. Dans ces conditions, pourquoi ces théories rencontrent-elles aujourd’hui du succès aux USA et dans d’autres démocraties prospères? Cela tient aux mêmes conditions que celles qui ont fait leur succès dans le passé: un changement social rapide accompagné d’une grande incertitude économique. Un «ennemi» clairement désigné qui met en œuvre un «plan» est psychologiquement moins insécurisant que l’évolution chaotique des normes sociales et les échecs d’un capitalisme débridé. Et si les théories conspirationnistes sont souvent manifestement irrationnelles, les questions qu’elles soulèvent peuvent être sensées, même si les réponses reposent généralement sur des informations fantaisistes ou erronées.En cherchant des réponses, les personnes qui épousent ces théories réagissent rationnellement à une réalité irrationnelle. Beaucoup de gens estiment, à juste titre, que les médias n’enquêtent pas comme ils le devraient. Dans la plupart des pays avancés, les journaux sont dans une situation difficile et le journalisme d’investigation est souvent le premier à en supporter les conséquences. La concentration de la propriété des médias et de leur contrôle renforce ce sentiment de défiance et incite des citoyens à combler eux-mêmes le vide.


    Toujours les mêmes rengaines!
    Certains thèmes sont récurrents. L’un des plus fréquents aux USA est celui d’un complot de l’élite mondiale – via le groupe Bilderberg et le Conseil des relations extérieures – pour établir un «gouvernement mondial» qu’ils contrôleraient. Parfois la rumeur élargit les membres de cette cabale jusqu’à englober une hypothétique organisation secrète appelée Iluminati, les francs-maçons, la fondation Rhodes Scholars et comme toujours, les juifs. Ces thèmes sont familiers à quiconque a étudié les rumeurs en temps de crise. En termes littéraires, cette théorie de la conspiration ressemble beaucoup au Protocole des sages de Sion qui décrit une société secrète mondiale formée par une élite disposant de pouvoirs considérables et animée des plus mauvaises intentions. On y retrouve le même thème: la transformation terrifiante et incontrôlée de la société, menée par une élite cosmopolite, urbanisée et éduquée.Ceux qui étudient l’Allemagne de Weimar savent que des bouleversements soudains – une urbanisation rapide, la disparition des liens sociaux et familiaux traditionnels, le relâchement des interdits sexuels et une crise économique - ont rendu beaucoup d’Allemands réceptifs à des théories simplistes qui semblaient apporter une solution à leur détresse et donner un sens à leurs souffrances… ce qui a favorisé l’installation du nazisme.De la même manière, selon «le mouvement pour la vérité sur le 11 septembre», la destruction des tours jumelles est une affaire intérieure américaine. Dans le monde musulman, une théorie conspirationniste est très répandue: Israël serait derrière ces événements et tous les juifs qui travaillaient dans les tours seraient restés à la maison ce jour là.Copyright: Project Syndicate, 2008. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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