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Economie

Les raisons de la révolte française

Par L'Economiste | Edition N°:208 Le 14/12/1995 | Partager

Grèves massives touchant l'ensemble du secteur public, cheminots en colère, transports paralysés et étudiants dans la rue: six mois après l'élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, la France semble durablement engluée dans une crise sociale aux allures de mai 1968, alors que pèsent sur elle les contraintes de l'intégration européenne. Chercheur et fonctionnaire à l'Institut National d'Etudes Démographiques, Emmanuel Todd, 44 ans, celui que certains ont surnommé le "gourou" du candidat Chirac pendant la campagne présidentielle, est lui aussi en grève.Ce sociologue et démographe, docteur en histoire de l'Université de Cambridge, est l'auteur fin 1994 d'un texte devenu célèbre en France parce qu'il a largement inspiré le discours électoral de l'actuel président. Il y analysait les lignes de fractures de la société française et incitait le pouvoir à restaurer à l'égard des élites censées les représenter. Dans cette interview, accordée à World Media, Emmanuel Todd analyse les raisons de cette nouvelle "révolte" française.


- World Media: A quelle catégorie sociale appartiennent ceux qui sont dans la rue aujourd'hui?
- Emmanuel Todd: L'origine sociale des grévistes est plus variée qu'on ne le pense. Le mouvement a commencé à l'initiative des cheminots, des postiers, donc des bas salaires. Mais les classes moyennes sont elles aussi représentées. La présence des étudiants en elle-même montre que le mouvement est assez inter-classiste en termes de niveaux de revenus.
En France, il y a un Nord qui est en révolte depuis longtemps, comme on l'a vu aux élections européennes et aux présidentielles avec des votes Tapie et Le Pen. Cette fois-ci, même les classes moyennes des régions ordinairement sages se révoltent contre le pouvoir, ce qui est une indication sur l'ampleur de la crise. C'est la société dans son ensemble qui exprime son opposition contre ses élites.

- Les élites françaises vous semblent-elles inaptes à gérer les problèmes de société?
- En réalité, ce sont surtout les problèmes économiques qui semblent échapper aux élites. Elles ont du mal à définir les priorités d'une société post-industrielle libéralisée et en proie à une récession économique de grande ampleur.
La classe dirigeante française commet toujours les mêmes erreurs, dirigistes, par autoritarisme: elle n'a pas compris qu'on ne pouvait imiter simultanément le libéralisme financier anglo-saxon et la discipline monétaire allemande. Pour les Anglo-Saxons, la liberté des marchés financiers implique nécessairement le flottement des monnaies. C'est une logique globale individualiste, libérale, ancrée dans un système de murs autant que dans des concepts. En Allemagne, la discipline monétaire s'appuie sur un contrôle national étroit du capital, à travers un système bancaire bien tenu par trois grandes banques généralistes
Le problème des hauts fonctionnaires français est qu'ils ne comprennent pas les lois du marché. Ils ont libéré le marché des capitaux et la volonté de la Banque de France de maintenir la parité Franc-Mark la conduit à guerroyer sans relâche contre le marché. Jean-Claude Tricher, gouverneur de la Banque de France, se croit moderne mais il est un bureaucrate néocolbertien. La hausse des taux d'intérêt nécessaire à la défense du Franc asphyxie le bâtiment, le petit commerce, la presse. Destructeurs du marché, les hauts fonctionnaires français veulent le rétablir par de nouvelles mesures dirigistes.
En France, les élites s'en tiennent à l'idée qu'il y a un volume immuable de revenus à partager. Les milieux populaires me semblent plus clairvoyants. Ils ont le sentiment qu'il n'y a plus de pilote économique dans l'avion, alors que se profile une reprise mondiale. Quand les gens disent qu'ils sont las de faire des sacrifices et qu'ils ne font pas confiance au gouvernement Juppé pour réformer la Sécurité sociale, ils font preuve d'une plus grande lucidité que leurs dirigeants.

- Dès que le gouvernement Juppé menace de faire machine arrière dans son programme d'austérité, les marchés financiers sanctionnent le Franc. Vous avez l'impression que le Premier ministre a les poings liés?
- Oui, et c'est un effet pervers du dogme de la parité Franc-Mark. On veut lier le destin des deux monnaies, pourtant les contextes socio-économiques français et allemand sont bien distincts. Je suis frappé par la corrélation qui existe entre la très restrictive politique monétaire allemande et la décompression démographique que l'on observe dans ce pays. Avec une forte déflation démographique, l'Allemagne n'a nul besoin de taux de croissance élevé et en revanche accueille volontiers les jeunes de l'ex-RDA et une reprise de l'immigration.
En France, le problème démographique est bien moins préoccupant.
Alors comment faire la même politique économique pour deux pays dont les situations sont si différentes?

- A moyen terme vous pensez que la situation économique et sociale française est plus favorable que la situation allemande?
- Il existe chez nos élites une certaine obsession de l'Allemagne qu'il s'agit tour à tour d'imiter, de rattraper, etc... Elles commettent une erreur: en Europe aujourd'hui, aucune société ne dispose de toutes les armes; et l'Allemagne, on vient de le dire, a ses faiblesses. La France a des atouts démographiques et une bonne capacité d'assimilation des immigrés. Son problème réside dans une hétérogénéité de la population active plus grande qu'en Allemagne dans ses niveaux de qualification. La France comprend encore une forte proportion de gens faiblement qualifiés.

- L'Allemagne, elle, parvient à des consensus qui lui permettent d'engager de grandes réformes sans risquer l'enlisement dans la grève générale. Peut-on parler d'un modèle allemand?
- A aucun moment de leur histoire, la France et l'Allemagne n'ont fonctionné de la même façon. En Allemagne il y a des pouvoirs locaux à la fois plus autonomes qu'en France et plus autoritaires, avec un contrôle beaucoup plus serré s'exerçant sur l'individu.
La France fonctionne sur un modèle qui combine une forte centralisation étatique et une absence de contrôle sur les individus tout à fait spectaculaire. Nous en avons l'illustration ces jours-ci. Ce qui est vécu comme une crise dans l'instant n'est finalement que l'expression de l'identité politique française. Le mouvement actuel s'inscrit dans la lignée des différentes révolutions et révoltes françaises, y compris celle de 1968. Le Français fait partie de ces individus capables de se lever quand on veut lui imposer quelque chose qui ne lui plaît pas.

- Iriez-vous jusqu'à dire qu'il y a une exception française dans ce domaine?
- Non. Les Anglais ont une approche libérale assez indifférente au principe d'égalité, l'Allemagne a une réelle tradition hiérarchique... C'est cette disparité qui rend l'Europe intéressante. Finalement, les marchés financiers sont conscients de cette diversité et restent incrédules quant aux résultats des efforts entrepris pour la convergence monétaire.

- Comment sortira-t-on de cette crise? Par une grande concertation générale semblable à celle qui a dominé les accords de Grenelle en 1968 ou par une issue politique type dissolution de l'Assemblée nationale ou changement de gouvernement?
- Le problème de communication entre des élites très aristocratiques qui pensent que par définition les hommes sont inégaux, et une culture populaire fidèle au dogme "Liberté-Egalité-Fraternité" reste entier. Et il faut compter cette fois-ci avec une difficulté supplémentaire. Aux dernières élections présidentielles françaises, le candidat Chirac annonçait un programme. Or son gouvernement a mis en oeuvre l'inverse de ce qui avait été promis. Ainsi, alors qu'en France la fonction du Président de la République élu au suffrage universel direct est sacralisé, le pouvoir s'est déconsidéré et finit par manquer de légitimité politique. Il devient impossible pour le gouvernement de négocier sur la sécurité sociale ou le statut des fonctionnaires. On ne lui pardonne pas ce viol de la démocratie.
La France aurait besoin d'un Premier ministre qui ne se contente pas d'aimer la France, mais qui aime les Français tels qu'ils sont.

- A l'occasion de cette crise, l'idée de Nation risque-t-elle de renaître?
- A l'extérieur de la France, on est assez conscient que la Nation revient en force. La réflexion des économistes américains sur la mondialisation est aussi une réflexion sur la Nation et son utilité dans le défi de la libéralisation économique mondiale. Les Allemands et les Anglais ont une idée spontanée et naturelle de la Nation. La grande affaire de l'Allemagne dans les années 1990 est la reconstruction d'une Nation. Et les Anglais n'ont jamais douté qu'ils constituaient une Nation.
La France, ou plus exactement sa classe dirigeante, n'a pas compris cela. C'est un effet de l'universalisme français: nos élites ont tendance à penser a priori que les hommes sont les mêmes partout.

- En France, certains partis, le Front National en tête, ne se réfèrent-ils pas constamment à la Nation?
- A la différence des élites, les milieux populaires et les classes moyennes ressentent un besoin de Nation. Les dernières élections l'ont démontré: aux présidentielles, au premier tour, on a assisté dans les milieux populaires à la montée en puissance du Front National et de sa vision perverse et régressive de la Nation. Au deuxième tour, les gaullistes sont revenus au pouvoir avec leur vision civilisée de la Nation. Aux municipales, on assisté à un retour et à une percée du FN. Il y a clairement l'émergence d'un besoin de Nation que les élites ne veulent pas assumer.
La situation est inextricable: pour que la Nation existe, la fracture sociale doit disparaître. Or celle-ci est inévitable sans conscience nationale. Chaque fois que les dirigeants français donnent l'impression de suivre les injonctions de Bruxelles ou de la Bundesbank, ils perdent en légitimité. C'est à la veille des élections européennes de 1994, quand les Français ont réalisé que le gouvernement n'avait plus le droit d'interdire à la British Airways d'atterrir à Orly, qu'ils ont cessé de le prendre au sérieux.

- Le refus de la marche forcée vers l'Europe est-il une réaction contre la mondialisation?
- C'est la mondialisation qui produit le besoin de Nation. L'intérêt d'une réponse nationale est que la France et les autres pays existent par une histoire millénaire. L'Europe de Maastricht est une mauvaise réponse, car elle n'oppose qu'une abstraction, une chimère à la mondialisation.
On ne peut, pour résister à la mondialisation, que s'appuyer sur des collectivités humaines soudées par un tempérament et une sensibilité commune.


Interview recueilli
par Catherine SEGAL
World Media

Emmanuel Todd

Emmanuel Todd, 44 ans, docteur en histoire de l'Université de Cambridge, sociologue et démographe, est l'auteur de nombreux ouvrages. On peut citer entre autres "'L'invention de l'Europe" (1990) et une note publiées par l'un des principaux think tanks français, la Fondation Saint-Simon, intitulée "Aux origines du malaise politique français" (novembre 1994). Un texte devenu célèbre en France parce qu'il a largement inspiré le discours électoral de l'actuel président.

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