×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Politique Internationale

Les puissants de Casablanca

Deuxième épisode
Roman inédit de Rida LAMRINI

Par L'Economiste | Edition N°:532 Le 18/06/1999 | Partager

2-Un cagibi sur le toit


Résumé de l'épisode d'hier
Ba Lahcen, commerçant ambulant, rentre chez lui après trois jours d'absence inexpliquée. Absente aussi, sa fille Aïcha. A Derb Talian, les enfants font la fête au vieil homme.

Du temps des Italiens, peu de gens se souviennent encore. Ba Lahcen appartient à cette minorité qui, avec l'Indépendance au milieu de ce siècle, dans un mouvement d'ascension sociale, avait eu la chance de s'installer dans les maisons de Derb Talian, devenues vacantes après le départ des Européens. Hélas! Cela ne dura pas bien longtemps. Personne n'a réparé les maisons. Elles se louent pièce par pièce.

Ba Lahcen avait été doublement chanceux et supportait bien son voisinage

Les temps ont bien changé, songe Ba Lahcen. Les habitants de Derb Talian ne rêvent aujourd'hui que de partir en Italie! Par n'importe quel moyen. Ba Lahcen n'a pas échappé au triste retournement du sort. La maison qu'il avait eu la chance de louer pour un prix devenu dérisoire au fil des ans, avait fini par s'effondrer devant les assauts des intempéries et le refus obstiné du propriétaire d'entretenir l'immeuble. Dans une étonnante sérénité, il s'estimait pourtant doublement chanceux.
D'abord, le désastre survint un jour où tous les siens étaient dehors. Ensuite, avec la bénédiction silencieuse des autorités locales et des fonctionnaires municipaux, ses voisins l'avaient aidé à aménager rapidement un abri sur le toit d'un immeuble avoisinant, au lieu de croupir dans une tente au milieu de la place du quartier. Un cagibi fait en tôles de bidons lui sert aujourd'hui de refuge.
Ba Lahcen et les siens partagent le toit avec une jeune femme divorcée et son fils qui vivent dans un autre réduit. Une odeur âcre frappe les narines selon la direction du vent. Elle provient d'une caisse transformée en poulailler par le propriétaire de l'immeuble. Celui-ci y élève selon son humeur des poules ou des lapins. Ba Lahcen s'est accommodé des odeurs de cette basse-cour improvisée, tant il est difficile pour le locataire illégal qu'il est de protester auprès de son bienfaiteur au sujet de la qualité du voisinage.

Métastases foudroyantes, les bidonvilles se sont aussi installés sur les toits

Les autres toits de Derb Talian offrent à la vue le spectacle affligeant de l'habitat clandestin et insalubre. Celui d'un cancer qui, localisé à l'origine sous forme de bidonvilles à la périphérie de la ville, a engendré, dans une croissance foudroyante, des métastases au-dessus des immeubles.
Avec le temps, Ba Lahcen pensait qu'il s'était endurci et habitué aux vicissitudes de la fortune. Pourtant, il sent en ce moment la dureté de la vie et la cruauté du sort au fond de sa chair.
D'où lui vient donc cette faiblesse qu'il ne connaissait pas auparavant? Est-ce la succession des événements survenus récemment? Ou bien sa capacité à encaisser serait-elle en train de diminuer?
Au tournant de la rue, il aperçoit enfin la porte de l'immeuble. Quatre enfants sont assis sur la marche extérieure qui mène aux escaliers. Ils ont l'air peu pressés de rentrer chez eux par cette tiède soirée de janvier. La rue offre plus de confort que les chambres exiguës dans lesquelles ils s'entassent avec le reste de leurs familles.
Ils le reconnurent et coururent vers lui en criant "Ba Lahcen! Ba Lahcen!" puissamment attirés par ses poches. Telle la caverne d'Ali Baba, elles regorgent de pois-chiches, bonbons durs à croquer et autres gourmandises. Ba Lahcen connaît un bonheur indicible à distribuer des sucreries aux gamins. Durant ces séances, tels des oiseaux qui gazouillent et voltigent autour d'un arbre, ils tirent sur sa veste rapiécée et sautillent dans tous les sens. Il sait que, ce faisant, il ira au paradis. Le Prophète l'a promis à ceux qui répandent le bonheur, particulièrement chez les enfants.
Arrivés à sa hauteur, les quatre enfants se turent. Avec cette intuition innocente qui nous quitte avec l'âge adulte, ils comprirent que le moment est grave. Que ce soir, pour la première fois, les poches de Ba Lahcen seront tristement et inexplicablement vides. Ba Lahcen marque un temps d'arrêt, désemparé. Il passe longuement sa main sur leurs têtes. Cherche-t-il par ce geste à se faire pardonner son incapacité à distribuer les gourmandises? Ou à étancher sa soif de réconfort dans la pureté de l'enfance? Les gamins s'écartent de son chemin et s'abstiennent de lui poser des questions.

"Dieu tout puissant, pardonne-moi mon angoisse et mon égarement".

Ba Lahcen a toutes les peines du monde à refouler ses larmes. Elles remontent irrésistiblement de l'immense détresse qui emplit son cur.
Avec difficulté, il prend l'escalier vers le toit. Machinalement, ses jambes transposent son corps vers le haut. Son esprit est ailleurs.
Dieu tout-puissant, pardonne-moi si je n'obéis qu'imparfaitement à Ta Volonté. Si dans ma faiblesse humaine je prends des écarts avec Tes préceptes, je m'en remets à Ton infinie bonté pour effacer à jamais mes péchés. Je ne ressens pour toi qu'amour, même si je ne Te rends pas grâce suffisamment. Mon existence est telle que Tu l'as voulue. J'accepte ma condition et accomplis mon destin. Dieu, j'implore Ton infinie miséricorde et Te demande de pardonner mon angoisse. La vie me pèse et les épaules m'en tombent. Seigneur, je n'ai que Toi pour confier ma détresse. Puis-je Te soumettre mes interrogations sans m'attirer Ta colère et Ton châtiment? Oserais-je Te demander si la justice est de ce monde? Puis-je savoir si le bonheur ici-bas est une réalité? Et si oui, pourquoi mon Dieu seule une minorité le connaît? Et pourquoi n'en fais-je pas partie? Pardonne-moi Seigneur mon égarement. Protége-moi des inspirations du démon. Tu m'as appris que cette vie est éphémère, un examen auquel nous sommes soumis à Ta volonté, que le paradis est réservé aux patients et aux persévérants dans Ta voie. Dieu, comptez-moi parmi eux. Et que dans Ton infinie sagesse, Ta volonté s'accomplisse en moi. Tu me trouvera fidèle et soumis. Amen!

Demain, mardi 22 juin: 3ème épisode
Une poupée pour Imane

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc