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    Les pouvoirs a redéfinir

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Un temps on a pensé que la fin de la guerre froide allait conforter la légitimité des pouvoirs classiques. Paradoxalement, jamais l'exercice des pouvoirs n'a été aussi contesté.

    Les années 90 voient au contraire fleurir de nouvelles interrogations : Qui a le droit de diriger ? Quel est le pouvoir réel de celui qui dit en détenir ? Quelle est la frontière entre l'exercice et l'abus de puissance ? La mondialisation doit-elle accoucher d'une forme de gouvernement planétaire ? Ceci ne constitue rien moins qu'un appel à une définition complète des pouvoirs. Un peu comme si le XXème siècle, après avoir grandi avec le quatrième pouvoir - la presse écrite puis les médias audiovisuels -, exprimait son insatisfaction et cherchait confusément la révélation d'un cinquième pouvoir...

    Néanmoins, ce ne sont pas tant les pouvoirs qui sont atteints - l'OTAN, la superpuissance américaine et les multinationales de la communication font encore bonne figure - que leur légitimité et leur fondement. Dans ce processus de contestation des pouvoirs établis, quatre "déchirures" ont joué un rôle déterminant.

    Les quatre déchirures

    La première déchirure date évidemment de novembre 1989 quand la chute du mur de Berlin a fait basculer un dixième de l'humanité dans l'après-socialisme. L'effondrement du communisme n'est que le symbole le plus voyant du désarroi, une manifestation parmi d'autres de la crise des "leaderships" et de la complexité croissante des relations internationales.

    Avec la guerre du Golfe projetée sur nos écrans de télévision, se produit la deuxième déchirure. Le gouvernement américain doit alors gérer la première crise moderne du "temps réel" : car quand CNN informe au même moment le fermier de l'Arkansas et le président des Etats-Unis, la chaîne d'information continue met fin à deux attributs essentiels du pouvoir, la maîtrise du temps et sa capacité d'anticipation.

    Une troisième déchirure est en train de se produire au Japon et en Italie, là où les pouvoirs politiques semblaient les mieux établis et les valeurs morales les moins pratiquées... A Tokyo - un peu - et à Rome - beaucoup - ils vacillent sous les coups de boutoir de quelques juges et des révélations de corruption généralisée des systèmes politiques. L'opinion mondiale ne retient de cette double crise qu'une leçon : la corruption n'est plus l'apanage de régimes pré ou antidémocratiques... Aujourd'hui, tous les régimes doivent se soumettre à une cure d'introspection. Ils traquent corrompus et corrupteurs et cherchent à fixer les limites entre influence, lobbying d'intérêts particuliers et délit. Enfin, les débats sur l'ouverture et l'internationalisation ont manifesté une ultime fracture. Avec d'un côté des élites favorables - à quelques exceptions près - à une plus grande intégration des économies, et de l'autre, des opinions publiques réticentes à la mondialisation et attachées aux prérogatives nationales.

    La prison des mentalités

    Dans leur diversité, ces quatre "déchirures" délivrent le même message : c'en est fini des conceptions traditionnelles du pouvoir. Mais les règles du "bon gouvernement des hommes et des biens" ont beau ne plus fonctionner, nous restons prisonniers des mêmes schémas. Car de Charles de Montesquieu à John Rawls, la continuité est presque totale : en plus de deux siècles et quelques révolutions, c'est toujours la même vision du pouvoir qui s'applique au gré des régimes et des époques : une vision territoriale, pyramidale et régalienne qui peut-être nous empêche de penser les pouvoirs de demain...

    Ainsi, la vision territoriale du pouvoir semble déjà dépassée quand les règles de la production des richesses sont bouleversées. Les Etats-nations deviennent à leur tour des obstacles. Ils freinent les délocalisations et cloisonnent les marchés, tandis que les nouveaux pouvoirs de l'économie et de la finance s'affranchissent, eux, des territoires et des frontières d'antan...

    Notre vision pyramidale du pouvoir est encore plus contestée. Longtemps, il semblait admis qu'entre le sommet et la base, une multiplicité d'échelons-relais devaient participer à la transmission de l'information : pas question de court-circuiter ces échelons sans menacer la pyramide elle-même. Mais à partir du moment où l'information et la rapidité de son exploitation deviennent des facteurs de production, tout échelon intermédiaire provoque des retards et des pertes d'information. Et ceci, aucune entreprise ou organisation ne peut plus le supporter. 

    B.P.

    Gulliver paralysé par les Lilliputiens

    Le monde des réseaux

    Le savoir et la culture comme la consommation, les industries du loisir ou la mode, constituent des pouvoirs à part entière : Walt Disney et Apple peuvent ainsi concevoir ensemble un projet éducatif privé directement concurrent de l'actuel système nord-américain...

    Des firmes planétaires "pèsent" aussi lourd que certains ministères de la Défense ou des Affaires étrangères.

    Nul ne sait vraiment dessiner une vision non-territoriale, non-pyramidale et non-régalienne de la puissance. Il en résulte une totale confusion. Puisque Rome n'est plus dans Rome, la moindre organisation semble vouée à devenir un centre de pouvoir : une chaîne de télévision comme CNN, une organisation de défense des Droits de l'Homme telle qu'Amnesty International ou une entreprise planétaire de loisirs à l'image du Club Méditerranée...

    Au-delà de la fragmentation-confusion qui se produit dans les pouvoirs et les organisations, apparaissent de nouvelles lignes de force, de nouvelles formes d'organisation avec un mot-clef - le terme réseau - et cinq mots de passe...

    En effet, les mots de passe du pouvoir ne sont plus frontières, corps intermédiaires ou puissance militaire, mais connexion, interface, système ouvert, compatibilité et temps réel... Ce qui compte désormais, c'est de mobiliser l'ensemble de ses sources d'information (principe de connexion), de les confronter à d'autres sources (rôle d'interface ouvert à d'autres systèmes) et de les exploiter le plus rapidement possible (action en temps réel et compatibilité immédiate). Certes, les champions de cette structuration en réseau sont encore peu nombreux, avant tout concentrés dans les mondes de la finance - y compris la sphère de la spéculation - et de la communication. Mais demain, les entreprises, les nations et les organisations supranationales devront s'adapter à ces nouveaux concurrents, voire s'inspirer du modèle des réseaux. A défaut, elles seront marginalisées, débordées ou paralysées tel Gulliver face aux Lilliputiens.

    Si la nouvelle forme d'organisation du pouvoir en réseaux est irréductible aux formes classiques de la puissance, il faudra pourtant du temps pour "penser les réseaux" et notamment accepter qu'il s'agit bien là d'un cinquième pouvoir... transversal aux précédents. En effet, la logique d'un réseau veut qu'il ignore le compartimentage entre exécutif, législatif, judiciaire et médias. Au contraire, il se nourrit des quatre pouvoirs, les utilisant à tour de rôle : pour un permis de construire, une mesure législative ou un événement médiatique... Mais alors que les puissances traditionnelles défendent des prérogatives, des clientèles ou des territoires, un réseau se sert des pouvoirs et des contre-pouvoirs existants sans jamais vouloir s'y substituer. Moralité : il n'y aura jamais de lutte frontale entre les quatre pouvoirs d'une démocratie apaisée et ce cinquième pouvoir naissant, mais une sourde lutte d'influence...

    Les prémices d'une révolution mentale

    Enfin, nos mentalités ne sont prêtes à accepter ni la mobilité, ni le côté immatériel de ce cinquième pouvoir, quand par exemple un réseau financier se transforme en centre de production, une multinationale du hardware en champion du software ou l'agent des stars de Hollywood en agence de publicité... Dans le monde des réseaux, la notion "d'objet social" disparaît, le principe de mobilité l'emporte sur les fins. Sans pousser le cynisme trop loin, un dictateur ou des élites oligarchiques ont encore une "éthique", ou une représentation du pouvoir, aussi discutables soient-elles. Pas un réseau - aussi convivial soit-il - puisqu'on n'y discerne ni centre, ni périphérie, ni tête pensante, ni gouverné...

    Il est bien sûr trop tôt pour annoncer une menace sur la démocratie, mais de fait, le lien gouvernants-gouvernés n'existe plus dans un monde de réseaux et les "corps intermédiaires", piliers d'une vie démocratique, sont voués à s'effacer.

    Quant à la notion de contrôle par le droit de vote, elle disparaît aussi quand la décolonisation du pouvoir se déroule à l'échelle de la planète.

    Nous n'en sommes en fait qu'aux prémices d'une véritable révolution mentale : car si la philosophie des Lumières nous a appris à penser le pouvoir en terme de légitimité, un réseau ne cherchera jamais à être "légitime"... 

    Bertrand Pecquerie,

    World Media Network

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