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Culture

Les musulmans américains, des communautés très éclatées mais qui montent
Par Hicham Ben Yaiche, chercheur à l’IRIS

Par L'Economiste | Edition N°:2351 Le 31/08/2006 | Partager

Le professeur Hicham Ben Yaiche est chercheur à l’Institut de recherche internationale et stratégique (Ph. IRIS)Il est parfois nécessaire de rappeler certaines évidences. Le meilleur moyen pour connaître la réalité est de se confronter directement à elle. Le fil conducteur de mon séjour aux Etats-Unis, ce «pays-continent», est une enquête sur l’Islam. J’avoue être arrivé sur le sol américain avec un certain nombre de clichés en tête. Les six premiers jours passés à Washington DC m’ont permis de vérifier par moi-même des informations sur cette Amérique de l’après-11 Septembre. En parlant avec des interlocuteurs divers et variés, j’ai pu tout de suite comprendre que l’Amérique est loin d’être «en bloc» derrière le président George Walker Bush. C’est aussi là où j’ai réalisé concrètement que les 48% qui avaient voté John Kerry, le malheureux candidat démocrate, ont soudain un visage et une réalité. Il suffit de discuter avec certains d’entre eux pour constater que Bush est moqué, critiqué, voire vilipendé. C’est un indicateur qui est loin d’être négligeable, dans un pays que je croyais claquemuré dans le bellicisme et la peur. On ne mesure pas suffisamment, à l’intérieur des USA, l’effet catastrophique et dévastateur de la politique étrangère de Bush -Afghanistan, Irak, Israël-Palestine- qui a rendu l’Amérique détestable et haïssable, en ouvrant un boulevard à l’antiaméricanisme mondialisé. Des diplomates, des experts et des analystes… n’hésitent plus, aujourd’hui, à le dire et le faire savoir. Mais leurs avis ne pèseront pas encore lourd devant le complexe militaro-industriel et le pouvoir de l’argent, lesquels soutiennent Bush dans ses choix de la guerre. Mais cette prise de conscience et cette lucidité, notamment à la Chambre des représentants et au Sénat, guettent les signes de faiblesse du leadership présidentiel, pour rendre impossible la vie de Bush au pouvoir. De ce point de vue, les élections législatives du mois de novembre prochain serviront de test grandeur nature pour infirmer ou confirmer cette hypothèse. Malgré le verrouillage institutionnel, et le fonctionnement «en meute» de son équipe, les 1.800 jours qui restent, Bush pourrait bien connaître le grand «déballage» des affaires mises sous le tapis sous son règne. . Appel à la prière au PentagoneToujours dans cette étape washingtonienne, une rencontre avec l’universitaire Sulayman S. Nyang, Américain d’origine gambienne -et auteur d’un livre incontournable «Islam in the United States of America»-, dessine la trame de l’Islam américain, le contextualise et lui donne ses dimensions passées et présentes. Cette entrée en matière est nécessaire pour appréhender l’ensemble de la problématique. Le clou du séjour à Washington demeure, sans conteste, la visite guidée à l’intérieur du Pentagone, y compris à la salle de point de presse utilisée par le faucon Donald Rumsfeld. Là, j’ai assisté personnellement, dans la chapelle du ministère de la Défense, cœur battant des armées américaines, à une prière islamique, regroupant certains fonctionnaires musulmans. C’est très émouvant de vivre ce moment en ces lieux très particuliers. Mais gardons-le seulement pour l’anecdote!... A Seattle, la ville de Boeing et de Microsoft, l’Islam est certes présent, mais on a affaire surtout à l’Asie version US. En effet, ici, les Asiatiques sont extrêmement visibles. Ils sont à l’aise dans leurs baskets d’Américains! C’est une communauté qui perce et qui est à la mode. Le dernier chic est d’apprendre le chinois! Dans cette sorte de «New York» en miniature, les musulmans sont atomisés par leur implantation. Des micro-communautés tentent tant bien que mal de s’organiser pour faire face à cet éclatement géographique. C’est l’imam de l’Islamic Center of Olympia qui nous le précisera lors d’une rencontre dans son lieu de prière. Autre scène vécue directement sur le campus de l’University of Washington (MSA UW), c’est la présentation par le Muslim Student Association d’une séance de «Da’aoua» (c’est le mot utilisé) sur son stand universitaire. Cette présence vise à initier les étudiants américains à l’univers de l’Islam. J’en ai même rencontré quelques jeunes convertis. Cela peut surprendre, mais aux Etats-Unis la religion est extrêmement présente dans la vie des gens. Dans ce pays, tous les schismes ont pignon sur rue ! Un phénomène difficile à comprendre pour un étranger de passage. Au terme de ce voyage, aux multiples rencontres, les Etats-Unis restent un modèle qui n’est pas transposable ailleurs. Certaines «recettes» pourraient être exportables, mais la diversité du pays et sa variété ethnique, une sorte de «nation des nations», lui servent, entre autres, de combustible pour ouvrir de nouvelles frontières et aller toujours de l’avant. C’est un pays où l’on ne s’arrête jamais! Une chose est sûre, l’image de l’Amérique reste lourdement «plombée» par les choix de politique étrangère de l’administration Bush. Le «bourbier» irakien est en train de dessiller les yeux d’un pays qui souffre et comprend mal pourquoi on lui voue cette détestation planétaire. Le changement de cap ne peut venir que de l’intérieur des USA. Cette démocratie est ainsi faite…


Une mosquée marocaine décoiffante

Santa Fe (la Sainte Foi, en espagnol) ressemble au sud de l’Espagne, l’altitude en plus (2.300 mètres): décor naturel montagneux, soleil, sublime luminosité, architecture mauresque. Ville des arts et de l’art de vivre. De nombreux millionnaires américains ont choisi cet endroit comme lieu de villégiature ou de retraite. A Santa Fe, la communauté musulmane est minuscule par sa taille. Mohammed Ghweir, Palestinien d’origine-il fait aussi office d’imam- tente de la rassembler. Il est ingénieur de profession. La découverte la plus surprenante au Nouveau Mexique, c’est la présence d’une mosquée du «bout du monde». Elle a été construite dans les années 60 grâce à un don du premier ambassadeur marocain aux USA, el Mehdi Ben Aboud. Tombée en ruines, faute de fidèles, cette mosquée a été remise en l’état et réhabilitée, ces dernières années, par des Blancs américains convertis à l’Islam. Elle est située dans un domaine de plus de 1.300 hectares, près d’Abiquiu. Il faut emprunter une piste pour parvenir à cet endroit, loin de tout. Les plans de cette mosquée ont été conçus et dessinés par l’architecte égyptien, Hassan Fathi. Dix familles ont choisi d’y vivre et de faire vivre un Islam d’inspiration soufie. En parallèle à la pratique religieuse, ce groupe de musulmans -de Blancs américains rejoints par d’autres- développe des activités d’initiation et d’exégèse sur le texte coranique, via une medrassa (école). Des champs à perte de vue sont cultivés pour faire vivre cette «communauté des croyants» totalement vouée à l’exercice de son culte. C’est proprement décoiffant!


L’Orient américain

Limitrophe avec le Canada, la ville du Détroit dans le Michigan est connue mondialement pour être le lieu géométrique de l’industrie automobile (American Motors, Chrysler, Ford, General Motors). Et aussi elle rassemble l’une des plus fortes concentrations d’Arabes-Américains. Dans cette ville, incroyablement sinistrée pour cause de délocalisations industrielles -des pans entiers d’immeubles désertés tombent carrément en ruines-, j’ai pu toucher du doigt un autre aspect de l’Islam US. Les musulmans sont installés plus exactement à Dearborn. Ecoles, lieux de prières, commerces… tout est conçu pour que la communauté soit en harmonie avec sa foi… musulmane. Des multiples rencontres et conversations, c’est tout le parfum de l’Orient américain qui se déploie à travers cette ambiance. Certes, il y a l’Islam, mais parmi les Arabes-Américains de cette ville, on rencontre aussi nombre de chrétiens orientaux. L’Arab American National Museum est là pour nous le rappeler. Une histoire et un parcours judicieusement mis en valeur! Pour créer une certaine unité de destin entre ceux-ci et ceux-là, ils ont réussi à privilégier des intérêts stratégiques, pour faire front commun, dans un pays où les lobbies sont consubstantiels au pouvoir politique. Mais l’Islam américain est-il aussi «tranquille» qu’il en a l’air? Malgré la tonalité globale positive et rassurante, certains m’ont parlé d’un incontestable «profiling» (fichage) pratiqué par les services de renseignements US. Muhannad Haimour, directeur exécutif de l’American Arab Chamber of Commerce est le premier à le signaler, et à le dénoncer. Mais on est loin du harcèlement présumé. En tout état de cause, cet «œil» qui veille sur vous en permanence est loin d’être vérifiable à l’œil nu, si je puis dire! Les Arabes-Américains, musulmans et chrétiens, estimés à dix millions d’individus, sont la force montante de ce pays. L’élite se déploie à mesure de ses moyens… Elle se coule, sans perdre son identité, dans le moule américain. Le fameux American way of life!


De l’invisibilité à la diversité extrême

C’est là où l’on se rend compte qu’aux Etats-Unis plus qu’ailleurs, tout le spectre de la religion de Mohammed est représenté: sunnite, chiite, druze, ismaélien… Toute l’orthodoxie, et même ses hérésies, est présente sur cette terre d’élection. Cela est, pour ainsi dire, normal, puisque les Etats-Unis sont avant tout une terre d’immigration, à nulle autre pareille. Cependant, cet aspect est méconnu. Les immigrants, partis de leurs histoires individuelles, ont construit un pays où l’expression de l’individualisme est porté à l’extrême - c’est un legs de la culture protestante particulièrement-. L’Etat, minimaliste dans ses structures, n’est là que pour servir les individus, et non le contraire. Ce pays, qui voue un amour fou pour l’argent -tout se mesure à cette aune-là - est paradoxalement le plus religieux au monde. Neuf Américains sur dix pratiquent leur foi régulièrement! Ayant en tête toutes ces données de base, la visite au Centre islamique de Washington DC s’impose d’elle-même. Superbe mosquée avec minaret, située dans un quartier bourgeois de la ville, sur Massachusetts Avenue. La rencontre avec Dr. Abdullah M. Khouj (originaire de l’Arabie Saoudite), responsable du Centre, réduit le brouillard sur l’Islam US, en tout cas ne serait-ce que dans cette ville. Pour lui, les attentats malheureux du 11-Septembre, même s’il y a eu des moments très durs, ont «sorti cette religion de l’invisibilité» dans laquelle elle se trouvait. Beaucoup d’Américains, dont certains se sont convertis, ont essayé de comprendre l’Islam en lisant et en se documentant sur ses fondements. Au lendemain des attentats, nous dit-il, les habitants du quartier étaient «venus spontanément en signe de solidarité et de soutien» aux musulmans d’Amérique. Un signal très fort, manière de dire: «Pas de place à l’amalgame et à la confusion des genres»! La capitale politique des Etats-Unis regroupe bien d’autres lieux de prière, centres ou ONGs que j’ai pu visiter. Partout, on use de pédagogie et de clarté pour faire le point sur la situation. Quelle que soit l’appréciation qu’on porte, la visite la plus étrange est celle à la Nation of Islam, du célèbre Farrakhan, leader noir américain, un véritable gourou. Cette branche de l’Islam US ressemble à une sorte de secte, où le culte de la personnalité est poussé à l’extrême. Malgré la chaleur de la rencontre avec Muhammed Abdul Khadir Muhammed (un Afro-Américain) et ses collaborateurs, on reste cependant sceptique quant à la forme de l’Islam pratiqué: un outil de contestation sociale de l’ordre blanc! Comment l’interpréter sans se laisser prendre à une quelconque propagande?

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