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Culture

Les images sont plus fortes que les raisonnements
Par Robert J. Shiller

Par L'Economiste | Edition N°:2843 Le 19/08/2008 | Partager

Robert J. Shiller est le père de la célèbre expression «l’exubérance irrationnelle». Il enseigne l’économie à l’université de Yale aux USA et dirige un bureau d’études, Macro Securities Research LLC. Il a notamment écrit «Irrational Exuberance» (devenue très à la mode aujourd’hui) et «The New Financial Order: Risk in the 21st Century» (Le Nouvel ordre financier: gérer les risques au 21e siècle). Il vient de publier «Macro Markets: Creating Institutions for Managing Society’s Largest Economic Risks» chez Oxford University Press, toujours dans le domaine de l’analyse des risques.L’image que nous avons tous vue à la télévision, celle de la calotte glaciaire du Groenland qui s’émiette dans l’océan à cause du réchauffement climatique, pourrait-elle, indirectement, et psychologiquement, être en partie responsable du prix élevé du pétrole et d’autres matières premières?On a coutume d’expliquer la pénurie et la hausse des prix actuelles par la croissance explosive dans les pays émergents, la Chine et l’Inde en particulier, à «l’insatiable» soif de ressources limitées. Mais la psychologie a aussi un rôle à jouer dans les marchés spéculatifs, et peut-être cette image de la disparition de la glace du Groenland rend plus plausible le fait que tout le reste - la terre, l’eau, et même l’air pur - soit aussi en train de s’épuiser.Prenons une étude de cas, le dernier cycle généralisé d’expansion-dépression des prix des matières premières, qui a provoqué une augmentation (plus ou moins) de ces prix dans les années 1960 jusqu’aux années 1980, et ensuite, généralement, une chute jusqu’au milieu des années 1990. Peut-être les images sont-elles aussi importantes que la substance pour expliquer ce cas.L’explication conventionnelle «fondamentale» de ce cycle se rapporte aux événements politiques. Le choc pétrolier de 1973-1974 est réputé s’être produit suite à la rupture en approvisionnement après la guerre du Kippour israélo-arabe. La crise du pétrole de 1979-1981 aurait été la répercussion de la révolution iranienne et de la guerre Iran-Irak. La chute des cours du pétrole dans la seconde moitié des années 1980 serait due à l’effondrement du cartel pétrolier de l’Opec.Certains économistes doutent que ces événements suffisent à expliquer tous les faits. Certes, ils correspondent à des mouvements marqués des cours du pétrole, mais d’autres facteurs, peut-être même plus importants, ont pu exercer une influence. Après tout, ces événements ne justifient pas que les cours des autres matières premières suivent ceux du pétrole.

Les grandes peurs irrationnelles
La crainte de la pénurie était sans doute plus importante que les guerres des années 1970. C’était l’époque de la «grande peur de la surpopulation», qui transforma les modes de pensée à l’échelle de la planète, contribuant sans aucun doute à l’augmentation des prix des matières premières.Cette panique semblait fondée. Le taux de croissance de la population mondiale passa de 1,8% en 1951 à 2,1% en 1971. Mais il ne s’agissait que de froides statistiques. Les images devaient compter davantage.Cette grande peur de la surpopulation a débouché sur divers efforts de contrôle des naissances dans le monde, notamment sur la politique de l’enfant unique instituée en Chine en 1979. En partie à cause de ce genre d’initiatives et en partie suite au changement des valeurs familiales, le taux de croissance de la population a entamé un long déclin pour atteindre 1,1% en 2005. Ce déclin progressif a graduellement amoindri les inquiétudes quant aux limites de la croissance. Les prix des matières premières ont eux aussi diminué.Aujourd’hui, la croissance de la population mondiale nous inquiète assez peu. Mais depuis dix ans environ, nous avons un nouveau sujet d’alarme: la rapidité de la croissance économique mondiale. On pourrait croire qu’aucune autre image de la dernière décennie n’a été aussi spectaculaire que la première photo de la Terre vue de l’espace, mais réfléchissons-y à deux fois.Faites une recherche sur la glace du Groenland sur YouTube, par exemple. De façon générale, Internet donne à l’activité économique mondiale un sentiment d’ampleur qu’elle n’avait pas auparavant. La possibilité de communiquer par mail avec le monde entier crée le sentiment que le monde est petit relativement à l’abondance d’humains qui le peuplent.Nous avons vu des photos d’ouragans et de typhons provoqués par le réchauffement climatique, touchant les populations de Louisiane ou de Myanmar. En 2004, nous avons été témoins de la dévastation provoquée par le tsunami dans l’océan Indien, interprétée comme le signe de la surpopulation des côtes.Le pôle Nord s’est transformé en lac pour la première fois en 2000. Nous avons vu des photos aériennes de la mer d’Aral en train de s’assécher. Il est pratiquement impossible aujourd’hui d’acheter du caviar de la mer Caspienne. En septembre 2007, l’Agence spatiale européenne a annoncé que des photos satellites montraient le passage du Nord-ouest libéré des glaces pour la navigation pour la première fois, et que le passage du Nord-est ne tarderait pas à l’être aussi.Avec tant d’images frappantes d’une planète abîmée et diminuée, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la psychologie humaine soit mûre pour des cours élevés des matières premières?

Qu’est-ce qui influence nos pensées?

En 1948, l’astronome Fred Hoyle déclarait: «Quand on pourra avoir une photographie de la Terre, prise de l’extérieur, quand le complet isolement de la Terre deviendra évident, une nouvelle idée, plus puissante qu’aucune autre au cours de l’histoire, sera libérée.»Une génération plus tard, ses dires furent confirmés. La première photographie de la Terre depuis l’espace fut prise dans le cadre du projet Apollo de novembre 1967. James B. Irwin, l’un des astronautes d’Apollo qui alunit en 1971, raconta sa vision de la Terre: «Elle était si loin... une petite boule dans l’obscurité de l’espace. Cela vous fait quelque chose à l’âme... Nous sommes tous revenus philanthropes... Nous avons vu à quel point notre planète était fragile, et pourtant si belle. Nous avons compris qu’il nous fallait apprendre à travailler ensemble, à nous aimer les uns les autres.»Ne prenons pas cette déclaration à la légère. Cette image de la Terre vue de l’espace a eu un impact psychologique profond, et nous l’avons tous vue. Peut-être a-t-elle au moins en partie contribué à susciter l’inquiétude de tant de gens dans les années 1970, au sujet de la pénurie de ressources pour la population mondiale.Le colossal rapport du club de Rome, Les limites de la croissance, publié en 1972, portait une photo de la Terre sur sa couverture. Ce livre, écrit par une équipe de scientifiques, prédisait des pénuries désastreuses et des famines de masse provoquées par la pression démographique. Malgré certaines critiques scientifiques des méthodes du club de Rome, le public était prêt à croire ces sinistres prévisions.Project Syndicate, 2008Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot

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