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Chronique Militaire

Les désordres de la Syrie et les ambitions de ses voisins
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3507 Le 13/04/2011 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la FINUL. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

En Syrie, l’émeute populaire s’est étendue à l’ensemble du pays. De Daraa à Damas en passant par Lattaquié, Homs, Hama, où un immense massacre des Frères musulmans, familles comprises, avait eu lieu en 1982, rien ne semble pouvoir calmer l’ire des manifestants. Dimanche, des violences ont eu lieu à Banias, ville côtière du nord-ouest. 4 morts et des dizaines de blessés ont été relevés. Les chars ont encerclé la ville, désormais coupée du monde extérieur. Même chose à Qamishli où une foule compacte, en majorité kurde, a vivement manifesté. Il y a un mois, pas un observateur n’aurait parié sur cet échec sécuritaire du régime. Ses multiples polices et la surveillance constante qu’elles exercent sur les citoyens, semblaient de nature à broyer impitoyablement toute opposition, même confinée à l’intérieur des cercles les plus étroits. Le courage des manifestants impressionne, tout comme le désarroi du pouvoir qui ne cesse de balancer entre répression brutale et mesures homéopathiques (voir encadré). Pour l’heure, seuls les Frères musulmans ne semblent pas avoir lancé leurs forces, largement clandestines, dans la bataille contre le système.

Des Iraniens en quête d’un nouvel empire perse

Certes, Bachar Al-Assad semble encore loin d’être renversé mais il va rencontrer des problèmes. A l’intérieur, la principale menace vient des zones rurales. La mort de deux policiers dans un attentat le 5 avril, selon la télévision syrienne, dans un village proche de Damas, rappelle des faits survenus à la fin des années 1970. Les Frères musulmans s’en prenaient alors aux forces de sécurité pour se venger d’un pouvoir qui n’accordait pas sa juste place aux sunnites. Peu de détails ont filtré sur cet incident du 5 avril, mais il pourrait être utilisé par le régime pour justifier une répression féroce.
Au plan extérieur, bien des pays voisins ne tiennent pas à ce que le pouvoir à Damas change de mains. La Turquie redoute des désordres kurdes. Israël craint qu’un renversement du pouvoir alaouite n’ouvre la voie à des islamistes à la politique étrangère imprudente. Déjà aux prises avec trois conflits en terre musulmane, les Etats-Unis sont réticents à s’engager au Levant. Washington a assez des crises bahreïnie et yéménite!
Même s’il a probablement l’impression que le plus dur est passé, le régime alaouite va devoir assumer sa vulnérabilité. Ses difficultés constituent une occasion à saisir par certains Etats de la région même si un pays aussi retors que la Syrie ne se manœuvre pas aisément. Là se situe le problème des trois pays les plus concernés, Iran, Arabie saoudite, Turquie.
L’Iran, allié de la Syrie, veut conforter ses positions au Liban où le Hezbollah lui sert de force par procuration contre Israël. Mais les intérêts iraniens ne sont pas toujours compatibles avec ceux de la Syrie. Depuis 2010, l’alliance syro-iranienne connaît quelques ratés. L’entente entre les deux pays repose sur un échange: liberté d’action pour l’Iran avec le Hezbollah, contrôle syrien des factions palestiniennes comme le Hamas et le Djihad islamique. Mais la prudence syrienne s’accommode mal de l’aventurisme iranien.
Les difficultés de Bachar Al-Assad ne sont pas pour déplaire à Mahmoud Ahmadinejad. Le déploiement annoncé en Syrie d’unités du Hezbollah et des Gardiens de la révolution pour aider le régime damasquin à maintenir l’ordre, signifie que Téhéran cherche à se montrer indispensable. De plus, l’Iran veut aussi indiquer à son compère qu’un réalignement sur les Etats-Unis et leurs alliés arabes pourrait être dangereux. Car l’intérêt de tous ces Etats est évidemment l’avènement d’un pouvoir sunnite en Syrie.

Riyad: «la Syrie avec nous!»

Pour déstabiliser ses rivaux du Golfe, le «printemps arabe» vient à point nommé. En plein retrait américain d’Irak, le moment est bien choisi. Sans compter que l’ouverture éventuelle d’un front contre Israël avec l’aide du Hamas et du Djihad islamique, ne ferait pas l’affaire d’Al-Assad. Cette éventualité expliquerait pourquoi le ministre turc des Affaires étrangères a rencontré le 6 avril à Damas le chef du Hamas, Khaled Meshall. Les Turcs cherchent en effet à contenir la question israélo-palestinienne dans des limites convenables.

Une Turquie attentive

 

Le royaume saoudien tente de détourner la Syrie de son alliance avec l’Iran. Pour la convaincre, Riyad use de ses pétrodollars. L’Arabie et le Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont annoncé le 6 avril un prêt à la Syrie de 73 millions de dollars destiné à payer une centrale électrique dont le pays a grand besoin. Le CCG se dit décidé à aider Damas à financer ses réformes pour autant que le régime alaouite consentira à s’éloigner de l’Iran.
La dispute entre l’Arabie et l’Iran à propos du Liban s’est enrichie d’un nouvel épisode. Nabih Berri, leader chiite reconnu, réputé pro-syrien, vient de prendre ses distances vis-à-vis du Hezbollah. Ce peut être déterminant pour empêcher le parti de Dieu d’exercer sa prééminence au Liban. Il peut s’agir là d’un succès saoudien. L’Egypte, de son côté, aimerait convaincre la Syrie de rejoindre une alliance régionale arabe destinée à contrer Téhéran. Quant aux militaires égyptiens, ils poussent Damas à contrôler plus étroitement le Hamas et le Fatah pour que ces deux entités coopèrent afin d’éviter une dégénérescence des actuelles tensions israélo-palestiniennes!
On le sait, la Turquie veut éviter un effondrement de l’Etat syrien. Ankara aide donc Damas, qui y consent, à gérer ses émeutes. De plus Al-Assad apprécie d’avoir pour voisin une Turquie membre de l’OTAN qui s’oppose aux bombardements de la Libye, comme elle pourrait s’opposer demain à ceux de la Syrie: on n’est jamais trop prudent!
Cependant, l’influence turque va grandissant. Ankara entretient aussi de bons rapports avec Téhéran sans pour autant voir d’un mauvais œil la politique des Arabes désireux de contrer l’activisme iranien.
Toutefois, Damas devrait se méfier des intentions turques. Le parti de la Justice et du Développement, au pouvoir à Ankara, ne serait pas fâché de voir les Frères musulmans se créer un espace politique en Syrie. Des rumeurs courent selon lesquelles un parti islamiste syrien serait en cours de formation avec l’aide des Turcs, lesquels conseilleraient à la Syrie d’ouvrir son système politique pour autoriser une certaine opposition islamiste. Bien entendu, Ankara assure Damas qu’il fera tout pour contenir cette opposition légalisée dans des limites acceptables. Si la chose est avérée, la Turquie représenterait alors pour Damas un allié de poids, propre à équilibrer une influence iranienne somme toute compromettante ou même à s’y substituer. Mais ce serait au prix, peut-être jugé exorbitant, du retour en grâce en Syrie des islamistes… ennemis jurés du régime Al-Assad.
Le «printemps syrien» commence à peine. Le régime alaouite va devoir user de son habileté traditionnelle pour se sortir de son mauvais pas. Le grand talent politique et diplomatique, hérité du «Bismarck du Moyen-Orient», comme Henry Kissinger avait surnommé Hafez Al-Assad, ne sera pas de trop pour gérer des convoitises extérieures, parfois contradictoires, en même temps qu’une très vive opposition interne.
Comme dans tout pays où la vie politique est demeurée longtemps étouffée, cette opposition risque de se diviser quand il s’agira de définir, pour mieux les affirmer, quelques revendications communes, facilitant ainsi la mise au pas, au moins provisoire, du peuple syrien. Plus que jamais peut-être, «l’Orient compliqué» suppose pour en traiter «des idées simples».

De pauvres propositions de réforme

Avec une répugnance manifeste, le pouvoir alaouite a consenti à prendre ou à annoncer quelques changements. Certains sont cosmétiques. Il en va ainsi de l’ancien ministre de l’Agriculture Adel Safar, chargé de former un nouveau gouvernement. En Syrie, hélas, le gouvernement a peu de pouvoir, handicapé qu’il est par d’innombrables pressions venues de la famille, du clan, et d’hommes d’affaires bien en cour. Le 22 mars le président Assad a limogé le gouverneur de Daraa, puis le 7 avril, celui d’Homs. D’autres gouverneurs pourraient suivre, mais ces destitutions risquent de n’avoir guère de conséquences.
Les manifestants, en tout cas, n’ont pas paru impressionnés. Même chose avec l’annonce parue dans Al Watan aux termes de laquelle l’état d’urgence sera abrogé pour être remplacé par une disposition législative mais dont on ne sait à peu près rien. Comme certains pourraient le dire: «De qui se moque-t-on!?». D’autres décisions sont plus significatives comme la levée de l’interdiction pour les institutrices de porter le voile islamique et la fermeture du seul casino existant en Syrie. Deux mesures destinées à satisfaire la fraction la plus conservatrice de la population sunnite. Il y a eu aussi l’annonce de l’octroi de la citoyenneté syrienne aux Kurdes de la région d’Al Hasaka, sans que l’on sache très bien combien de personnes sont concernées. Ceci correspond d’ailleurs à un souhait très clairement exprimé par la Turquie, laquelle aimerait ne pas voir affluer à ses frontières des Kurdes syriens désespérés…

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