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    Politique Internationale

    Les bonnes: le salaire de la haine

    Par L'Economiste | Edition N°:11 Le 09/01/1992 | Partager

    Le recours aux services d'une domestique permanente ou d'une femme de ménage occasionnelle est un phénomène répandu en milieu urbain. Il n'existe pas de statistiques de cette activité mais c'est certainement l'une qui emploi le plus de main d'oeuvre feminine. Pourtant cette activité relève encore de l'économie informelle, est considérée comme marginale et ne bénéficie pas de la protection de la législation sociale. Elle a ses règles, ses usages en matière d'offre , de demande, et de relations employeurs-salariés.


    Chaque matin, des femmes de ménage, aux djellabas démodées et aux foulards épais, investissent une rue de Casablanca qui porte le nom de "Colbert".
    Le choix de cette rue, par ces femmes de ménage, s'explique simplement par sa proximité du marché central. Mais, il ne s'agit pas là du seul lieu où on peut les trouver, à Casablanca.
    Pratiquement aux abords de chaque marché, des femmes de ménage offrent leurs services. Toutefois, où qu'elles soient, elles subissent une même logique économique fondée sur l'insécurité de l'emploi (travail au jour le jour, l'aléas, aucune garantie de paiement) et l'imprécision au niveau juridique des rapports qui naissent entre "employeurs" et employées-femmes de ménage. Ces dernières restent opposées au travail à plein temps dans les maisons car il est, d'une part, dur et peu rémunéré et d'autre part, une source de problèmes avec les employeurs, maîtres de maisons. A cela s'ajoute le risque constant qui pèse sur l'intégrité morale (agressions verbales) ou physique (sévices corporels qui peuvent aller jusqu'au viol) de la bonne.

    Aléatoire, insécuritaire et déprotégé par la législation sociale, le travail des domestiques ne paraît pas, pour l'instant, constituer une priorité sociale.
    Pourtant, la question des domestiques suscite un vif intérêt dans les oeuvres littéraires ou cinématographiques. Le film "poupées de roseaux", réalisé par Jilali Ferhati, jette un éclairage soigné sur le vécu des bonnes dans la société.
    La sociologie marocaine n'a pas manqué, à son tour, d'étudier et d'expliquer le phénomène des petites bonnes employées dans les foyers des citadins.
    Le dernier livre de Fatima Mernissi, "Chahrazade n'est pas marocaine, autrement elle serait salariée" dresse, certes un bilan sur la condition de la femme marocaine, mais fait allusion également à l'emploi des bonnes.

    Les enjeux du recrutement

    La famille, dans le contexte urbain, subit de profondes mutations dont la plus importante est le travail de l'épouse hors du foyer.
    Dans la recherche d'un meilleur confort matériel et d'un épanouissement personnel, beaucoup de femmes cumulent vie familiale et vie professionnelle. La conciliation entre les deux responsabilités nécessite, dans la plupart des cas, le recours aux services d'une bonne, "pas facile à trouver, ces derniers temps" comme le note une dame qui a renoncé à sa carrière professionnelle pour se consacrer à l'éducation de ses enfants.
    Toutefois, il est rare que les familles recourent aux services des femmes de ménage car, ces dernières refusent d'abord de servir à plein temps dans les maisons et ensuite, elles n'inspirent pas grande confiance auprès des familles. Fatima, 43 ans, mère de trois enfants, habite à Hay Mabrouka et vient chaque jour au marché central. Son mari, malade, ne travaille plus. A défaut de trouver du linge à laver, Fatima s'adonne à la mendicité. Elle demande un Dirham ou deux aux passants de la rue Colbert, en attendant qu'un employeur se manifeste. Malgré l'humiliation de la mendicité, elle refuse de travailler à plein temps dans une maison car elle a, elle aussi, "un foyer à entretenir" et estime que "les dames, dans les maisons, ne versent pas de bons gages".
    Le recrutement d'une jeune domestique obéit à des règles dont la dimension des relations familiales est importante. L'enjeu est de taille: Il s'agit d'assurer l'entretien d'une famille par une jeune fille "étrangère". Le rapport qui naît entre la domestique et la famille repose sur un élément-clé: la confiance.
    Parfois, les relations d'intérêt jouent dans le recrutement d'une domestique.

    Un avocat emploie la fille de son client, habitant à la campagne, en qualité de domestique.
    Le profil d'une domestique change selon les besoins ménagers ressentis dans la famille. Il s'agit généralement, de la vaisselle, du linge et de l'entretien de la maison. C'est après une période de familiarisation que la domestique accède à la cuisine et à la garde des enfants.
    Le recrutement tient compte de l'âge. Deux tendances sont remarquées: l'emploi des petites filles comme bonnes et/ou des vieilles femmes. Le recrutement des jeunes femmes, divorcées ou célibataires, suscite beaucoup de méfiance. On craint que la stabilité du couple n'en souffre! Une dame reconnaît qu'elle préfère que la femme de ménage<<soit particulièrement laide de manière à ce que le mari ne succombe pas à la tentation>>.
    Dans les traditions marocaines, les avances des maris envers les bonnes sont connues. Autrefois, les maîtres des maisons les prenaient même comme secondes épouses. Aujourd'hui, l'emploi d'une domestique dans la famille est l'occasion pour les plus jeunes, parvenus à l'adolescence, de se déniaiser.
    Ce genre de "spéculations féminines" est à replacer dans un cadre sociologique plus large qui analyse les rapports individuels et collectifs au sein de la famille marocaine. Et c'est avec un sourire narquois qu'une femme de ménage refute ces avis: "Certaines dames imaginent des histoires qui n'ont rien de vrai. Une bonne ne met le tablier et n'entre dans une maison que pour la corvée. Lorsqu'on est jeune, on nous soupçonne de vouloir leur voler le mari; lorsqu'on est vieille, on nous accuse de sorcellerie!"

    Toute peine mérite un salaire

    A 50 ans, Tamo est femme de ménage. Née à Tétouan, elle est élevée à Marrakech et va vivre à Agadir. Après le tremblement de terre qui secoua cette ville, elle se marie et s'installe à Hay Mohammadi à Casablanca. Son époux, chauffeur de camion, ne gagne que 20 DH par jour. Elle met au monde une fille qui poursuit actuellement ses études en France et un fils qui suit des cours de formation professionnelle.
    En 1975, son mari meurt. Elle se retrouve sans ressources. C'est par hasard qu'elle rencontre, au siège de la CNSS, une veuve de Hay Mohammadi qui exerce déjà le métier de femme de ménage. "C'était une veuve qui connaissait mieux que moi la ville car mon mari ne me laissait pas sortir. Elle m'amena aux abords du marché central. C'est comme ça que j'ai commencé à faire ce travail" ,raconte-t-elle. Chaque jour, Tamo arrive à 9 heures du matin et ne repart qu'à 19 heures. Parfois, c'est à partir du soir que le travail commence pour nettoyer des bureaux ou des cafés. Le nettoyage peut concerner également les immeubles nouvelle-ment construits. Rarement, elle accepte de laver le linge dans un foyer.
    Les prix de ses services varient, selon l'intensité de la corvée, entre 50 DH et 150 DH. Il n'y a pas de temps précis pour faire le travail qui, malgré son caractère aléatoire et insécuritaire, attire selon Tamo, un nombre croissant de femmes. Ces dernières viennent de l'ancienne médina, de Sbata, de Hay Mabrouka et de Hay Mohammadi.
    Comparé au travail à plein temps dans les maisons, le travail des femmes de ménage se veut plus rationnel et plus conforme à la maxime, "toute peine mérite un salaire".

    Maîtresse/domestique: qui vole l'autre?

    Tamo n'a jamais travaillé à plein temps dans un foyer. Elle estime que "les dames dans les maisons ne traitent pas convenablement les domestiques et les accusent le jour de la paie, de vol pour ne pas leur jeter les quelques sous pour lesquels elles ont consenti des efforts". Elle raconte l'histoire d'une femme de ménage qui, engagée pour laver un linge, est accusée de vol par la dame de la maison et déférée au commissariat pour interrogatoire.
    Avis contraire chez une jeune dame qui affirme que la domestique de ses parents, malgré la confiance placée en elle, volait des quantités de denrées alimentaires et les revendait à l'épicier du coin. C'est ce dernier, en fin de compte, qui avisa la famille des actes de la bonne. Elle fut mise à la porte!
    Tamo s'oppose formellement à ce qu'une femme de ménage puisse voler, à moins, dit-elle, qu'elle ne soit laissée "sur sa faim" ou qu'on lui jette les restes des plats. Une autre femme de ménage intervient; "Il vaut mieux venir au marché, supporter le froid et la pluie, qu'aller soi-même vers les problèmes", Tamo ajoute, "les tribunaux sont remplis d'affaires où les bonnes sont victimes des actes de violence accomplis par leurs employeurs".

    Déprotection légale

    Bien qu'il soit une activité largement répandue, le travail des femmes de ménage ne bénéficie pas d'une protection légale. Le 20 Mars 1986, dame Fatima.L, femme de ménage, assigne son employeur, M. Mohamed.B devant le tribunal de première instance de Casablanca, pour le paiement de 6.680 DH à titre de dommages et intérêts pour licenciement abusif. Dans sa requête, dame Fatima.L affirme avoir travaillé, en qualité de femme de ménage, chez le sieur Mohammed B, pour un salaire hebdomadaire de 120 DH. Elle reconnaît, par ailleurs, qu'elle a perçu l'intégralité de ses salaires.
    A la lumière de ces faits, le tribunal de première instance de Casablanca rejette, dans un jugement (n° 648) rendu le 31 Décembre 1986, la requête de dame Fatima.L, pour manque de base légale.
    Le tribunal estime que la relation de travail qui lie une femme de ménage et une personne dans son foyer ne saurait bénéficier de la protection des textes formant la législation du travail. Par conséquent, la femme de ménage n'est pas soumise aux dispositions du statut type (arrêté viziriel du 23 Octobre 1948), ni à celles réglementant les délais du préavis pour rupture de contrat de travail (arrêté viziriel du 13 Août 1951). Elle ne bénéficie pas, par ailleurs, de l'indemnité de licenciement prévue par le décrêt royal du 14 Août 1967. Et enfin, le régime du SMIG, prévu par le dahir du 18 Juin 1936, ne lui est pas applicable.

    Le jugement estime, d'autre part, que le travail d'une femme de ménage ne peut être assimilé à une profession libérale. Et que le foyer n'est pas un établissement commercial ou industriel. Par suite, il y a incompatibilité entre le caractère du foyer et certains principes du droit de travail notamment la visite de l'inspecteur du travail. Auparavant, des inspecteurs de travail avaient adressé des notifications à des résidents européens au Maroc qui auraient délivré, de bonne foi, des certificats de travail à leurs femmes de ménage!
    L'analyse de ce jugement appelle deux remarques: la première est que le travail de femmes de ménage est exclu du champ du droit de travail. Donc, la relation de travail qui lie la femme de ménage et le chef du foyer n'obéit pas à un rapport salarial.
    La seconde remarque est une conséquence de la première, dans la mesure où, en absence de la législation sociale, ce sont les principes du droit civil qui vont recevoir application. Ils reposent sur l'autonomie de la volonté, le consentement. L'une des conditions de la validité d'un contrat, est définie comme étant "l'accord des volontés" des parties en vue de contracter une obligation. Sur le plan de la doctrine, un grand nombre de juristes marocains estiment que les principes du droit civil, en matière de contrat de travail, ne sont pas compatibles avec l'esprit du droit social qui est essentiellement un droit protecteur vis-à-vis des employés. La logique du droit civil assimile la prestation du travail à une simple marchandise et lui ôte toute sa dimension humaine. L'Article 723 du DOC, dans un style manifestement dépassé par l'évolution de la notion du travail, stipule que: "le louage de services ou de travail est un contrat par lequel l'une des parties s'engage, moyennant un prix que l'autre partie s'oblige à lui payer, à fournir à cette dernière ses services personnels pour un certain temps ou à accomplir un fait détérminé".

    Dans l'affaire, Fatima.L contre Mohamed.B, le tribunal rejette la requête de la demanderesse parce que, justement, il circonscrit la relation de travail liant une femme de ménage à son employeur, dans un cadre purement civiliste: Fatima.L, en reconnaissant avoir perçu l'intégralité de ces salaires, n'a plus aucun droit à réclamer au sieur Mohammed.B, quand bien même il y eut résiliation unilatérale du "contrat de travail", résiliation qui n'est pas justifiée et qui donc, équivaut à un licenciement abusif. Au regard du droit social, ce licenciement aurait été non seulement abusif mais également préjudiciable aux intérêts de dame Fatima.L qui risque de rester longtemps en chômage.
    La condition des femmes de ménage devait être débattue dans le cadre du "dialogue social". Elle ne l'a pas été. Les participants ont conclu qu'il est prématuré d'étendre le champ d'application du droit de travail aux femmes de ménage.


    A.Z

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