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    L'entreprise et la corruption: Qui est responsable?

    Par L'Economiste | Edition N°:272 Le 20/03/1997 | Partager

    D'accord, le corrompu est plus coupable que le corrupteur, mais la salle n'accepte pas l'idée que les pays occidentaux sanctionnent mollement «l'exportation de la corruption». Elle l'a dit à M. Etchégoyen, vivement!


    «Ça nous décrasse le cerveau, une soirée comme celle-là», commente M. Amyn Alami, président de la Bourse des Valeurs de Casablanca, à l'issue de deux heures de discussions avec le philosophe Alain Etchégoyen. Au bout de deux heures et demie, il a fallu un peu d'autorité pour arrêter le flot des remarques, questions ou contradictions.
    Professeur de philosophie au lycée Louis Le Grand à Paris, administrateur de Usinor et aussi conseil auprès d'entreprises, M. Alain Etchégoyen était au Maroc à l'invitation de L'Economiste pour y traiter en conférence publique le sujet «La corruption et la responsabilité».
    Un philosophe réconcilie des visions contradictoires, explique au passage M. Etchégoyen, qui donne l'exemple de la qualité: «Le bureau des méthodes voit la qualité comme un procédé industriel, tandis que le service du marketing va la voir comme la satisfaction du client; il faut pourtant que l'un et l'autre fonctionnent ensemble». Et il précise: «Si le moteur de votre voiture coule deux jours après l'achat, immédiatement le concessionnaire va vous changer cette voiture et vous ne vous en souviendrez même plus; par contre, si une portière grince, ce n'est pas si grave, mais tous les jours vous allez penser que cette voiture est de mauvaise qualité».
    Agréable surprise pour les auditeurs: la philo, du moins celle que professe (et promeut) M. Alain Etchégoyen, est tout le contraire des développements hermétiques.

    Avec la corruption, même démarche d'Alain Etchégoyen: il y a nos impressions et il doit y avoir notre analyse. Parce que nous racontons les cas de corruption comme le scénario d'un film, l'impression est que le plus coupable est l'actif, celui qui corrompt. Attention, explique M. Etchégoyen, regardons-y de plus près: la réalité est qu'une personne vend une décision car elle a le pouvoir de la prendre, à une autre personne qui a ou se donne les moyens de l'acheter. Entre les deux, le plus coupable, le responsable ou l'initiateur, c'est le corrompu, pas le corrupteur. Les codes pénaux, tant au Maroc qu'en France, ne font pas la distinction, mais quelques jugements qui vont sans doute faire jurisprudence en France ont sanctionné davantage le corrompu que le corrupteur. M. Etchégoyen pense qu'il y a là un progrès. Il n'est d'ailleurs pas impossible que cette dissymétrie, maintenant faite par les juges, soit dissuasive. «Sans le corrompu, la corruption n'existe pas», souligne le philosophe, qui ajoute aussi deux arguments. D'abord, le détenteur du pouvoir vend un bien inaliénable parce qu'il appartient aux fondements de l'Etat, ensuite la corruption est contagieuse et va jusqu'à introduire des mécanismes de chantage et de détournement à l'intérieur même de l'entreprise: «Essayez de renvoyer n'importe quel employé qui aurait vu que votre entreprise a versé des pots de vin: ou vous n'y arriverez pas ou il marchandera très cher son silence».

    La salle approuve fortement la dissymétrie qui rend le corrompu responsable du pacte corruptif. En revanche, elle désapprouve une conséquence de celle-ci: le fait qu'il ne faudra pas trop compter sur les Etats occidentaux pour sanctionner celles de leurs entreprises qui obtiennent des marchés dans les pays pauvres via la corruption. Bien des arguments, de nature très diverses, ont alimenté cette désapprobation (voir encadré ci-dessous). Et les débats ont été animés. M. Alain Etchégoyen souligne bien qu'en aucun cas il ne pense qu'il faut fermer les yeux, encore moins encourager les entreprises à entrer dans le jeu de la corruption, mais il reste ferme: il y a une dissymétrie, et c'est par là qu'il faut attaquer le problème.
    Le philosophe se montre dubitatif, voire goguenard, à l'endroit des «chartes d'éthique». Il les récuse vertement lorsqu'elles servent d'arguments à des campagnes publicitaires. Et il donne une clef: «Lorsqu'une entreprise me demande de travailler sur ce thème j'y mets deux conditions: pas de conférence de presse du président, pas d'intervention de service de publicité dans cette affaire». «La plupart des demandeurs se sauvent en courant», ajoute-t-il. «Faites votre charte, si vous voulez, mais faites-la dans l'intimité et ne commencez pas par le mensonge de dire que vous êtes transparent, cela n'existe pas car cela ne peut pas exister».

    Il est si méfiant devant les démarches publicitaires auxquelles peut donner lieu le désir de propreté qu'il préfère ne pas utiliser le mot «éthique», trop galvaudé à ses yeux: «Si vous me dites dix fois dans la journée que vous êtes honnête je vais tâter mes poches avant de vous dire au revoir». Les salariés, les clients et les fournisseurs de l'entreprise porteront mieux le message du comportement moral de l'entreprise qu'elle ne le fera jamais elle-même, souligne M. Etchégoyen.

    La corruption et les frontières


    Par delà le sujet lui-même, les discussions parfois vives entre le philosophe et une majorité de la salle ont révélé d'autres choses.
    La première d'entre elles se montre dans la composition du public. Se sont sentis concernés par le problème de grands patrons d'entreprises publiques ou privées autant que des patrons de PME, qui ont chacun bravé les perturbations de la circulation dues à la visite officielle du président italien, pour venir à la soirée organisée par L'Economiste au Royal Mansour. Dans l'assistance donc, MM. Benhima (ONE), Mohamed Hassad (RAM), Amyn Alami (président de la Bourse et fondateur de CFG), Michel Laugier (Akzo Nobel), Alain de Beauchamp (Les Transports Marocains), Sion Assidon (Maroc Rouleaux et animateur de l'association Transparency-Maroc)... comme des cadres de l'état-major de l'ONA, de l'OCP, des Brasseries du Maroc, des publicitaires, des avocats, des ingénieurs... Mais très peu de fonctionnaires, à l'exception de quelques-uns du Ministère de l'Intérieur.

    Deuxième enseignement: il y a un fort investissement émotionnel qui dérange parfois la rigueur du raisonnement. Ainsi la question des frontières. Si l'on admet que le corrompu est plus responsable que le corrupteur, alors il ne faut pas exiger des pouvoirs publics, à propos d'une entreprise qui corrompt pour décrocher des marchés à l'étranger, qu'ils se montrent tatillons. Ce n'est pas moral, mais c'est logique. Est-ce une logique «absurde», comme le dit M. Assidon? «La porte ouverte à l'exportation de la corruption», comme le qualifie M. Hassad? Ou bien est-ce, suivant l'analyse de M. Alami, «considérer que chacun est adulte et doit prendre en charge ses propres problèmes», puis, qu'en conséquence les citoyens, les juges, les pouvoirs publics des pays victimes doivent faire eux-mêmes la chasse à leurs corrompus? «Ont-ils la force de le faire?», demande le Pr Dilami (L'Economiste). En tout cas, c'est la première fois que ces questions de la responsabilité, dans un monde globalisé, sont posées publiquement au Maroc. L'idée apparaîtra, mais avec un temps de retard, au moment du cocktail: et si des juristes marocains prenaient attache avec les promoteurs de l'idée d'espace judiciaire européen? Cette idée reposait sur le constat qu'en franchissant les frontières, y compris en Europe, la corruption et l'argent sale (drogue) arrivent à se protéger. En est né «l'appel des juges» (ou «l'appel de Genève»), développé dans un ouvrage, «La Justice ou le Chaos», qui a eu un succès de librairie remarquable au Maroc...

    Le miel des extrémistes


    «L'argent corrompt». Jolie formule, mais dont le philosophe Alain Etchégoyen se méfie: elle n'explique rien et surtout ne donne aucune prise pour celui qui veut agir.
    Cette phrase est typiquement le raisonnement qu'il faut adopter si l'on n'a pas l'intention d'agir contre la corruption. La formule place en effet la responsabilité sur une chose qui par nature n'a pas de responsabilité puisque c'est une chose.
    Alain Etchégoyen a des mots très durs, pour qualifier ce raisonnement qui, en France, a été porté avec un grand talent littéraire par l'ancien président de la République, François Mitterrand, aujourd'hui disparu: «Avec cela, beaucoup de gens pouvaient lui rendre hommage et suivre son cercueil la conscience tranquille».

    En conséquence, le discours contre la corruption va se réfugier chez les extrémistes. «C'est logique: tous les jours les Français voient à la télévision des affaires et pas un seul des grands partis n'en a soufflé mot pendant la campagne électorale». En revanche, l'extrême-droite «en a fait son miel»: pas étonnant qu'elle recueille des voix. «Nous avons aussi quelques petits problèmes de corruption, je ne vous le cacherais pas, croyez-vous qu'au Maroc aussi la corruption puisse devenir le miel des extrémistes?». L'auditeur qui pose si élégamment cette question fait rire la salle qui l'applaudit. Le conférencier n'a même pas besoin de répondre.
    Le nettoyage des partis politiques à la veille des campagnes électorales, comme la prise en charge par eux de cet objectif, est aussi important au Maroc qu'il l'est partout ailleurs. Sous peine de fascisme.

    Reste que les responsables prennent leurs... responsabilités. Facile a dire, mais que pense le philosophe de la responsabilité? «Concept pur en philo, c'est une notion transversale, qui aide la vie de tous les jours comme la vie professionnelle». «C'est ce qui dépend de nous; et quand cela n'en dépend pas, il faut vouloir que cela dépende de nous, ou bien faire comme si». Alain Etchégoyen précise que l'idée n'est pas de lui, mais des Stoïciens. D'où qu'elle vienne, c'est un instrument efficace, qui va même au-delà du seul problème de la lutte contre la corruption.
    C'est encore la responsabilité qui sert à transformer de l'intérieur les entreprises (ou les administrations qui veulent bien l'adopter et cesser de la confondre avec les signes du pouvoir) lorsqu'elles ont a vivre dans
    un monde globalisé qui change tout le temps.

    Nadia SALAH







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