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Entreprise Internationale

Le président de la banque Lazard congédié comme laquais

Par L'Economiste | Edition N°:537 Le 25/06/1999 | Partager

· Des pans de l'histoire de la finance française et italienne à travers l'itinéraire d'un président remercié

· Les concentrations intra-européennes ébranlent les fauteuils les plus confortables.

· Les finances européennes sont encore affaire de familles, de personnes et de politique

Antoine Bernheim est habituellement du genre décontracté. Il s'étale de toute sa longueur en travers des fauteuils en cuir beige de la salle du conseil de la banque Lazard. Sous le regard des dix-huit portraits des Weill, Lazard et autres grands associés-gérants qui ont fait prospérer la maison du Boulevard Haussmann, il se gausse, désinvolte et flegmatique, du petit monde de la finance. Cette fois, "Tonio", comme on l'appelle affectueusement chez Lazard, est figé au fond de son siège. L'oeil embrumé, il ne sait plus comment qualifier l'infamie dont il vient d'être victime. Président du groupe d'assurance italien, Generali, Antoine Bernheim, 74 printemps, a été déposé le 30 avril. Comment! Lui, l'associé vedette de Lazard depuis trente ans, lui l'empereur de la finance française, congédié comme un vulgaire laquais? Par son ami de quarante ans, Enrico Cuccia. A 92 ans, le président honoraire de la banque d'affaires italienne, Mediobanca, a l'allure frêle du roseau, voûté sous le poids des
ans. Il plie mais ne rompt pas. Combien de fois ne l'a-t-on dit mort?
Depuis plus d'un demi-siècle, cet ascète, qui se nourrit comme un oiseau, fait la pluie et le beau temps sur la finance italienne. D'un seul coup de griffe, le nonagénaire a expédié le septuagénaire en enfer. Soupçon, conspiration, trahison... Derrière l'amitié brisée de ces deux monstres du capitalisme se cache une conception divergeante du métier de la finance.
Retour sur un drôle d'assassinat. Une affaire digne des Borgia.
Depuis deux mois, Antoine Bernheim remâche sa rancune. "Il est possible que j'ai été victime d'un règlement de compte", avance-t-il, prudent. Bernheim estime avoir servi de fusible dans un conflit Lazard/Mediobanca, inventé de toutes pièces par Mediobanca. "Je n'étais pas vraiment un acteur de ce conflit", assure-t-il, l'air abattu.

Un orgueuilleux


Est-ce bien sûr? Bernheim lève les yeux au ciel: "J'ai reçu un coup de poignard alors que je m'étais totalement investi dans cette boîte. Personne ne pouvait penser que je n'irais pas jusqu'au bout de mon mandat en 2001. Personne", répète-t-il.
La violence de ses propos le cède désormais à une angoisse sourde. Car un malencontreux hasard de calendrier fait qu'il a dû abandonner début juin son fauteuil d'associé-gérant de Lazard pour se contenter du titre d'associé-commanditaire.
Lazard a fixé l'âge de la retraite à 73 ans. Il faut bien céder la place aux jeunes. Il aurait pu réclamer une petite rallonge... "Je n'ai pas jugé opportun de jouer les prolongations", coupe l'orgueilleux. Dans ces conditions, pas question de se laisser photographier dans son bureau, au quatrième étage de la vénérable maison. Il préfère se cacher dans les étages supérieurs. Antoine Bernheim a beaucoup apporté à Lazard. Mais il n'a jamais réussi à en devenir le numéro un, disent les méchantes langues. Le poste était réservé à Michel David-Weill. "Le problème ne s'est jamais posé, rétorque vexé Bernheim en haussant les épaules. Monsieur David-Weill a la légitimité, l'intelligence, et la capacité financière". L'Italie lui a permis de faire diversion. Aux Generali les présidents peuvent exercer jusqu'à 80 ans. Sept ans de pleine activité en plus, cela ne se refuse pas quand on a de l'énergie à revendre. "Tonio" se passe la main sur le visage et regarde la photo de son mentor André Meyer. Le patron de Lazard avait repéré le jeune homme au début des années soixante: "du jour au lendemain, je suis devenu un retraité-chômeur". "Je suis un vieillard maintenant", soupire-t-il. Cela fait bien vingt ans qu'il se lamente sur ses charmes perdus comme une vieille cocotte en mal de compliments. Durant cette période le malheureux "vieillard" a pourtant réalisé les coups financiers les plus extraordinaires. Tous gardent en mémoire, avec une réelle admiration, son OPA. sur les AGF. En 1995, son ami Enrico Cuccia, qu'il a rencontré en 1964 chez André Meyer, lui offre la présidence des Generali. Un Français, parlant à peine italien, à la tête de la vieille société endormie de Trieste, cela décoiffe plus d'un Italien. "Cela ne posait pas de problème, assure Bernheim. J'étais administrateur des Generali depuis vingt-six ans, je connaissais bien l'entreprise. Et je représentais 5% du capital à travers Lazard. Mon rôle n'était pas d'assurer la gestion quotidienne, mais d'établir et d'appliquer la stratégie.

L'objectif le plus important pour moi était que les Generali rentrent à nouveau dans le concert des grands assureurs européens, voire mondiaux".
L'OPA. sur les AGF répondait à cette mission.
Créés en 1831, à l'époque où Trieste faisait encore partie de l'empire austro-hongrois, les Generali avaient perdu de leur puissance. En Europe, deux assureurs mènent un combat de titans: l'Allemand Henning Schulte-Noelle, patron d'Allianz, et le Français Claude Bébéar, patron d'Axa. A coup de rachats, les deux groupes redessinent la carte européenne de l'assurance. Premier assureur il y a trente ans, les Generali ont dégringolé au septième rang. Mondialisation oblige, il faut grossir, et en passer par la fusion-acquisition. De cette époque date le premier malaise avec Mediobanca, l'influent actionnaire des Generali. "Bernheim n'a pas pu
aller jusqu'au bout de son OPA., estime un acteur de l'époque, parce que Mediobanca a traîné des pieds". Allianz souffle les AGF au nez et à la barbe de Bernheim qui obtient cependant un gros lot de consolation: le groupe d'assurance allemand AMB, et la moitié du groupe d'assurance français Athéna. Bernheim a transformé sa défaite en victoire. Mais il en a conçu une certaine amertume. "Avant Bernheim, les investisseurs ne savaient pas placer Trieste sur une carte d'Europe, raille un financier français. En le limogeant, Generali se prive d'une stature internationale".
Dans la foulée d'AMB, Generali prend le contrôle du premier groupe d'assurance israélien et devient le plus gros investisseur étranger en Israël de l'année 1998. A ce titre, Antoine Bernheim est invité à recevoir un trophée de la main de l'ex-premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Des amis le préviennent que tout avait été annulé et que s'il débarquait à deux heures du matin à l'aéroport comme prévu, personne ne viendrait le chercher. Son attitude dans l'affaire des biens juifs n'avait pas convenu aux autorités israéliennes. "J'estime que le problème des assureurs n'est pas le même que celui des banquiers, explique Berheim. Les Generali étaient un gros assureur en Europe centrale, de citoyens juifs et non juifs, et leur fonds de commerce ont été nationalisés par les gouvernements communistes. Par conséquent, le problème d'éventuels sinistres n'était plus de la responsabilité des Generali. Compte tenu de mon histoire personnelle, on ne pouvait guère me suspecter de manquer d'objectivité". Juifs, les deux parents sont morts dans les camps de concentration. Le jeune Antoine, totalement investi dans la résistance comme ses parents, a réussi à fuir la zone occupée. Il a dû abandonner Polytechnique en cours de route. Mais plutôt que de tout recommencer après guerre, il a préféré se jeter dans la vie active.

De Lazard à Generali, un parcours sans heurts. A une exception près. Comme président d'Euromaché, Antoine Bernheim n'a pas convaincu, comme il consent à le reconnaître. A la tête des Generali, en revanche, il a été un patron miraculeux. En quatre ans, il a hissé le groupe italien au 3ème rang européen. La capitalisation boursière des Generali a augmenté de 122% pour atteindre 37,3 milliards d'Euros et les primes de 125% (32,4 milliards de Francs). Alors pourquoi s'est-il fait virer comme un malpropre qui aurait piqué dans les caisses? "En Italie, la finance reste encore extrêmement politique, explique un connaisseur. Et Mediobanca plus que toute autre institution financière s'intéresse avant tout à l'influence qu'elle peut exercer au travers de ses participations croisées dans une myriade de sociétés". Depuis quarante ans, les relations entre Mediobanca et Lazard s'étaient resserrées grâce à l'amitié sans réserve qu'entretenait Cuccia et Bernheim. "On s'appelait presque tous les jours, raconte Tonio, et même plusieurs fois par jour à certaines périodes". En mars 1998, un net refroidissement se fait sentir. Le jeune et brillant banquier Gerardo Braggiotti, poulain de Bernheim, quitte la direction de Mediobanca après y avoir passé quinze ans. "Les cinq dernières années, il ne cessait de se quereller avec l'administrateur délégué de Mediobanca, x Maranghi". Fils spirituel de Cuccia -ils vont à la messe ensemble-, Maranghi est aussi celui qui est chargé d'exécuter Bernheim. Redoutant que Braggiotti ne se fasse embaucher par les grandes banques d'affaires anglo-saxonnes, Lazard recrute en mars 1998 le brillant sujet et lui donne pour mission de développer les affaires en Europe, et notamment en Italie. En une année, Braggiotti, 49 ans, est devenu un redoutable concurrent pour Mediobanca.
Et pour couronner le tout, Lazard s'est trouvé en face du camp choisi par Mediobanca, dans deux affaires qui ont récemment secoué la finance italienne. Aux yeux de ses amis italiens, Bernheim est devenu suspect.

Bernheim ne pensait pas qu'on le mettrait dehors de cette façon. Une telle candeur chez un grand requin de la finance! Cela paraît inconcevable... Un joueur de bridge émérite comme Bernheim, capable de rivaliser avec des bridgeurs professionnels, avait forcément en mémoire toutes les cartes du jeu. "Avant la réussite de l'OPA. d'Olivetti sur TelecomItalia, Mediobanca était en perte de vitesse. Tous les titres qu'ils ont en portefeuille ont de grosses décotes, explique un observateur italien. Il fallait donc consolider au plus vite les fortifications de leurs participations croisées, notamment dans Generali". Bernheim aurait-il parié un peu trop tôt sur la décrépitude de Mediobanca et de Cuccia? Ses "amis" italiens en sont persuadés. Pire encore, ils le soupçonnent d'avoir fomenté un coup d'Etat avec son ami Claude Bébéar, patron d'Axa, pour prendre le contrôle des Generali.
Quand il est entré en conseil le 30 avril, il n'a même pas cherché à se battre. L'assassinat avait été minutieusement préparé. Le conseil avait ordre de ne pas renouveler son mandat. En une demie heure, le lion de la finance s'est transformé en une malheureuse grenouille. Se peut-il qu'Antoine Bernheim ait oublié que dans le monde de la finance aucune grenouille ne doit se laisser convaincre de transporter un scorpion sur l'autre rive? La nature du scorpion est de piquer. Quitte à en mourir aussi.


Ce qui l'amuse


Racheter des boîtes, les consolider, les revendre, les présider parfois (en ce temps là on pouvait être à la fois banquier et épicier) inventer des mécanismes financiers, comme les poulies bretonnes qui permettent de contrôler une société à travers dix mille holding avec très peu de capital, voilà ce qui l'amuse. Toutes ces pirouettes financières font du vieux banquier d'affaires, une sorte d'artiste. Et le dernier des Mohicans dans un secteur qui se spécialise à outrance. "Le feeling est une part importante du business, affirme Bernheim. Il faut se mettre totalement dans la psychologie du client et de son environnement pour être certain de réussir un coup". Avec Vincent Bolloré, cela marche du feu de Dieu. Avant de partir à l'assaut du groupe Bouygues, "Bollo" lui a demandé conseil, puis il l'a fait entrer au Conseil de Bouygues. Bernheim a aussi conseillé Claude Bébéar, et depuis 1984, Bernard Arnault. Il a appris à ces industriels-financiers l'art de se comporter en prédateurs sans devenir une proie. Et comme le cordonnier le plus mal chaussé le voilà qui se fait avoir comme un jeune premier!


Une suite de l'OPA d'Olivetti sur Telecom Italie


Une affaire a divisé tout le monde des affaires italiens: c'est l'OPA. d'Olivetti sur Telecom Italia. Conseil d'Olivetti, Mediobanca n'a pas supporté d'apprendre que Lazard conseillait la partie adverse. Mediobanca avait pourtant participé activement à la création du noyau dur de la privatisation de Telecom Italia. Dans les deux cas, Antoine
Bernheim plaide non coupable. "J'étais très surpris de voir qu'Olivetti se lançait à l'assaut d'une société sept fois plus grosse qu'elle. Et c'est la première fois dans ma carrière que je vois une banque qui a privatisé une société et en a constitué le noyau stable se lancer dans une OPA sur ladite société! N'y comprenant plus rien j'ai prôné pour les Generali une attitude de neutralité". Et Bernheim de poursuivre sa défense: "Quant aux problèmes de restructurations bancaires qui pouvaient concerner directement ou indirectement les Generali, je n'ai jamais marqué d'hostilité de principe. Je souhaitais seulement explorer les perspectives pour les Generali". Bref, Bernheim aurait payé le fait de défendre les intérêts des Generali avant ceux de son influent actionnaire.

Odile BENYAHIA-KOUIDER
© Libération



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