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La vengeance de Saddam
Par Francis GHILES

Par L'Economiste | Edition N°:1902 Le 24/11/2004 | Partager

La bataille continue de faire rage à Falludja; aujourd’hui, comme en avril dernier, la bataille a fait rage à Semara, il y a quelques mois. Les insurgés reviennent en force à Semara et reviendront sans doute, dans quelques mois ou quelques semaines, à Falludja, à moins que celle-ci ne soit complètement rayée de la carte par les bombardements et destructions. Le sud de l’Irak, peuplé essentiellement de Musulmans chiites, reste calme, tout comme les régions à large majorité kurde du Nord. Cette région se gouverne de manière quasi-indépendante depuis 1992. Elle connaît une situation bien meilleure que les autres parties de l’Irak, tant sur le plan de l’économie que de la santé et de l’éducation. Le centre sunnite du pays, qui inclut Bagdad, n’est guère pacifié. Les bombes succèdent aux attentats, les enlèvements aux meurtres. La zone qui abrite l’ambassade des Etats-Unis et le gouvernement irakien n’est guère à l’abri des attentats et des proches mêmes du chef du gouvernement sont enlevés en plein jour dans le centre de la capitale. S’il est une chose qu’aucun observateur, aucun spécialiste n’oserait contester en ce mois de novembre 2004, un an et demi après la chute du régime de Saddam Hussein et presque un an après la capture de son chef, c’est que la guerre que mènent les Américains et les Britanniques ne ressemble guère à ce qui était prévu. Les USA et le Royaume-Uni sont confrontés à une guérilla qui semble avoir été organisée, planifiée avant la guerre. Il est frappant que ni à Londres ni à Washington, les multiples commissions d’enquêtes ne se soient posé cette question qui est pourtant au cœur du dilemme actuel: quelle est la nature de la lutte qui se déroule en Irak ? A sous-estimer son ennemi, surtout quand il est arabe et musulman, on risque gros. Combien de spécialistes du Pentagone et de brillants experts néo-conservateurs se sont laissé bercer par l’idée que Saddam Hussein attendait, avec le fatalisme propre à l’oriental, que la lourde machine militaire américaine vienne écraser son régime et son pays? Combien d’autres, notamment à Londres se sont convaincus, parce qu’ils s’acharnaient à faire dire à leurs services secrets plus que ceux-ci ne pouvaient conclure de leurs maigres renseignements sur l’Irak, que Saddam possédait des armes de destructions massives et aurait bientôt des armes nucléaires?Avant l’attaque contre l’Irak, combien de spécialistes argumentèrent à l’infini sur le nombre de jours, de semaines pendant lesquels Saddam pourrait tenir? Sur le nombre de morts qu’accepterait le peuple irakien avant de se soulever contre son maître honni? Sur le type de réponse tactique que Saddam apporterait a cette attaque frontale et dévastatrice que préparait l’armée américaine? Qui prêta attention aux mises en garde publiques (fait quasi-inconnu dans ce pays) de ces hauts fonctionnaires du ministère de la Défense ou d’officiers supérieurs du Royaume-Uni qui, à la retraite depuis peu, affirmèrent que le Premier ministre se fourvoyait? Autant la victoire serait facile, autant personne parmi les agresseurs ne semblait avoir bien pensé l’après Saddam Hussein, soulignaient ces critiques publiques. Quand l’armée de l’ancien dictateur se désintégra, quand sa «terrible» Garde Républicaine s’évapora littéralement dans la nature, la plupart des observateurs conclurent, benoîtement, que Saddam Hussein avait bel et bien été écrasé…Aux vues des évènements de ces dernières semaines, de ces derniers mois, force est de se poser une question simple, mais essentielle: Et si Saddam Hussein avait décidé, dès avant l’invasion, dès qu’il eut, à l’automne 2002, la certitude que Bush attaquerait, de ne pas jouer le jeu selon les règles prévues par l’Occident? Il savait bien qu’au jeu occidental, il serait perdant. Il décida sans doute de changer les règles, de transformer sa faiblesse en force. Certains commentateurs lucides, notamment en Israël, pensent que Saddam a donc, à l’automne de 2002, organisé cette dispersion des unités de l’armée de la sécurité et de la Garde Républicaine, la distribution et la cache de leurs armes et l’armement des civils. La bonne vieille tactique maoïste du «révolutionnaire comme un poisson dans l’eau», employée notamment pendant la guerre d’Indépendance de l’Algérie fut dépoussiérée et adaptée aux besoins pressants de l’heure. Ainsi les destructions d’archives dans les ministères, les vols dans les musées de Bagdad, les sabotages des réseaux d’eau et d’électricité ne furent sans doute pas le résultat de gangs criminels. Ils furent le fait d’anciens officiers des forces armées et de la sécurité de Saddam Hussein. Ceux qui lancèrent des attaques contre les convois américains puis la mode des bombes suicides ne seraient ainsi guère des membres de groupes isolés ou d’Al Qaïda mais des professionnels fort bien entraînés et sans doute parfaitement endoctrinés. Selon cette analyse, peu de ces actions auraient été spontanées. Il est pourtant certain que des millions d’Iraquiens accueillirent les Américains et les Britanniques avec réserve peut-être mais en libérateurs d’une dictature honnie dont les graves abus ne furent jamais dénoncés dans le monde arabe. Bien sûr, depuis la chute de Bagdad, c’est le peuple irakien qui paye le prix d’une stratégie machiavélique mise en œuvre par un homme plus intelligent que ne le pensaient ses adversaires et qui semble pouvoir réussir, qui détruit chaque jour un peu plus le pays, en forçant notamment ce qui reste des classes professionnelles irakiennes à fuir la violence aveugle qui règne.Le peuple irakien paye, depuis la chute de l’Empire ottoman, le prix de la brutalité des régimes sunnites nationalistes qui se sont succédé. Tous ont été peu respectueux des droits de l’homme. Les Chiites et les Kurdes ont pourtant payé un tribut plus lourd que leurs frères arabes sunnites. Saddam Hussein fut simplement le pire, le plus sanguinaire de tous et celui dont les aventures extérieures finirent par forcer les puissances extérieures à intervenir. En dehors des exactions, l’été dernier, des milices du jeune illuminé chiite, Moqtada al Sadr (aujourd’hui ramené à la raison par des ayatollah chiites qui ont une intelligence politique certaine) la violence en Irak est le fait des Sunnites. Ils craignent de perdre la direction d’un pays où ils sont largement minoritaires face aux Kurdes et aux Chiites qui les honnissent parce qu’ils les ont dominés avec tant de brutalité depuis près d’un siècle.Cette guerre est menée contre les occupants étrangers, certes. Elle est aussi menée contre les Kurdes dans des villes où les différentes populations de l’Irak vivent (encore?) côte à côte comme Mossoul, contre les lieux saints du Chiisme, notamment à Kerbela. Les combattants étrangers qui accourent en Irak sont tous des Sunnites mais leur rôle semble secondaire. Les Américains et leur imparable secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, peuvent bien se moquer de Saddam Hussein qui est emprisonné mais ils ne pourront pas le juger. Le régime actuel de l’Irak sera bien incapable de traduire en justice l’ancien dictateur. Allaoui n’a ni les juges, ni la police, ni le contrôle un tant soit peu assuré d’une grande partie du pays. Ne citons que le cas de l’un des principaux juges d’instruction: il vient d’être mis à pied parce qu’il dénonçait la corruption dans le gouvernement et dans la police. Et ne parlons pas des tortures pratiquées dans les prisons irakiennes qui rendent illusoire la légitimité des actes d’accusation!Un retour de Saddam paraît improbable. Cependant l’ancien dictateur doit, du fond de sa geôle, savourer sa vengeance: la légende de David et de Goliath n’est pas née très loin d’ici. La situation que vit l’Irak aujourd’hui n’est pourtant guère simplement le résultat du machiavélisme de son ancien dictateur: ce serait céder à une théorie du complot trop élaboré pour être parfaitement juste. En réalité, si les Américains n’avaient pas commis les erreurs grossières que l’on sait (notamment renvoyer tous les anciens officiers et sous-officiers chez eux après leur victoire), s’ils avaient maintenu les anciens fonctionnaires en service (plutôt que de ne payer personne pendant des mois), s’ils n’avaient pas, contrairement aux Britanniques, fait montre d’une arrogance raciale brutale, s’ils avaient cherché à dialoguer peut être que nous n’en serions pas où nous sommes aujourd’hui. La violence que connaît l’Irak est certes le résultat d’une stratégie dont l’ancien chef d’Etat a sans doute jeté les bases. Mais cette stratégie n’aurait eu aucune chance de fonctionner si la violence de l’occupant avait été moins obscène, si les Américains surtout n’avaient pendant plus d’un an, traité avec morgue les Irakiens qui avaient déjà beaucoup souffert. Et de plus, on ne dira jamais aussi le mépris que suscitent des chefs qui reviennent dans les wagons de l’étranger. Quand le peuple méprise ses dirigeants, quand il considère que même s’ils sont des Irakiens, ils ne sont que les jouets de Washington, quand le peuple voit les scènes d’Abu Ghraib lui qui se remettait à peine des tortures bien plus inhumaines que lui avait infligées pendant des décennies le Parti Baath, quand le peuple voit les Américains changer de plans tous les mois, quand il voit une pluie de bombes s’abattre sur des villes et des centaines de civils tués, ce peuple ne peut que se rebeller. La dignité est aujourd’hui plus importante que le pain. Expliquer cela à un président qui croit que les Etats-Unis sont investis d’une mission divine pour imposer la démocratie en terre musulmane, n’augure guère la bonne suite des opérations. Depuis la chute de Bagdad, c’est le peuple irakien qui paye le prix d’une stratégie machiavélique mise en oeuvre par un homme plus intelligent que ne le pensaient ses adversaires- Francis Ghilès est conseiller à l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed) de Barcelone

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