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    La perception des femmes dans l'entreprise : Privées du pouvoir dans les entreprises, les femmes perturbent l'ordre masculin au niveau de l'imaginaire

    Par L'Economiste | Edition N°:24 Le 09/04/1992 | Partager

    La place occupée par les femmes, dans la structure fortement patriarcale de l'entreprise, pose le problème non seulement de son rapport aux tâches traditionnelles et à l'économies familiale et nationale, mais aussi celle de sa perception par les femmes et par les hommes, au sein d'une réalité qui se joue au niveau de la nécessité de rendement mais aussi à celui, plus inconscient, de l'imaginaire. Resultat d'enquête portant dans 66 femmes employées.

    Dans la structure patriarcale de l'entreprise, les femmes occupent le plus souvent des postes subalternes et traditionnels à la fois: ouvrières dans le textile surtout (à 60% à peu près), le secteur agro- alimentaire (où l'on retrouve le rôle nourricier de la mère), l'électronique (travaux de minutie et de patience, deux qualités réputées féminines), les produits pharmaceutiques (liés aux soins, à la "cuisine").
    Une étude opérée avec la participation de 66 femmes employées, cadres et chefs d'entreprise à Casablanca, disprsées sur 15 sociétés permet de confirmer un certain nombre d'hypothèses, souvent méconnues, concernant le rôle de l'imaginaire culturel dans l'entreprise, qui constitue un élément d'évolution inévitable aujourd'hui.
    Employées dans une administration, les femmes se situent dans les rouages de la hiérarchie, dans des tâches considérées comme féminines: au service du patron, du supérieur direct, elles sont appelées à assurer des travaux d'entraide à des postes où, comme la femme au foyer, elles sont indispensables, non pas irremplaçables, mais appréciées pour leur dévouement à la cause de l'entreprise et du patron. Ce facteur d'ailleurs est déterminant dans la mesure où les ressources humaines, les femmes en particulier, sont sensibles au phénomène affectif de relations humaines. Pour elle il est décisif de vivre, ou non, un esprit familial dans l'entreprise.
    Cadres, les femmes ont rarement un poste vraiment décisionnaire. Elles ne possèdent pas d'autorité absolue sur une entreprise, mais le plus souvent sur un service, dans des secteurs privilégiés, là où elles peuvent épanouir leurs facultés de contact humain. Si on les accepte comme dirigeantes d'entreprise dans les métiers féminins, ou réputés tels, cela se fait difficilement ailleurs.

    Gagner sans rien perdre

    C'est dire que dans l'entreprise une femme ne prend pas la place d'un patriarche, mais répond en fait aux exigences du patriarcat. Ses difficultés de gestion des personnes se comprennent non par rapport à une personne particulière, même si une personne incarne le pouvoir, mais par rapport à un système social soutenu par un imaginaire qui place la femme au centre d'un pouvoir séducteur mais non décisionnel. Un directeur des ressources humaines nous déclarait ainsi qu'il ne voit aucune incapacité féminine à la direction d'entreprise, mais qu' "au Maroc c'est impensable", sauf dans des domaines privilégiés. Les femmes chefs d'entreprise elles-mêmes savent à quel point elles doivent faire preuve de leurs capacités par rapport à leurs collègues.
    L'exercice du pouvoir n'est pas seulement subjectif. Ainsi les femmes, dans l'entreprise, tiennent généralement le rôle qui leur est assigné, tout en structurant un nouveau réseau de relations informelles, provoqué par leur présence elle-même, indépendamment de leur volonté. Elles acceptent ce rôle dans la mesure où il peut conférer un confort matériel, une sécurité familiale et personnelle, tout en respectant leur statut social: elles veulent gagner sans rien perdre.

    Perturbation de l'ordre masculin

    En effet les femmes possèdent d'autant plus d'attraits imaginaires qu'elles sont privées de pouvoir social réel. Ce pouvoir des femmes demeure au niveau du symbole, de la fertilité de l'imagination masculine, afin de permettre au système de continuer à fonctionner malgré la présence des femmes dans le monde public, entreprenarial, réputé masculin. Dans ce cadre, l'entreprise nie la différence en neutralisant les compétences (féminines) ou en établissant un clivage rigoureux entre les sexes. Travailleuse à quelque titre que ce soit, la femme est d'abord mère en puissance et porteuse de perturbations à l'ordre masculin du travail.
    Toute l'éducation reçue par l'enfant dans sa famille, la société, à l'école, entretient cet imaginaire, déséquilibrant dans la mesure où il ne correspond pas à la réalité économique et historique. Les liens scolaires eux-même traduisent l'absence d'une philosophie globale et claire de l'éducation, en donnant des femmes une perception conservatrice, voire déréalisée, provoquant chez l'enfant une compensation imaginaire. Ils allient modernisation, européanisation et professionnalisation des femmes, sans pour autant laisser échapper l'ordre institutionnel, puisque sa principale activité se situe dans la famille, dans un milieu sécurisant où l'homme / père assure le rôle traditionnel de pourvoyeur de la famille.
    L'image ainsi véhiculée contribue à faire de la femme une entité imaginaire, jamais réalisée parmi les femmes rencontrées dans la vie quotidienne, qui transforment cette perception des choses.
    Dans l'entreprise, l'entité féminine se trouve symbolisée par la compagnie, l'entreprise elle-même, en tant que mère à laquelle on se dévoue, pour laquelle on travaille. L'esprit communautaire (l' "esprit - maison") s'expliquerait, de manière profondément inconsciente, comme le travail du marocain pour sa mère, symbolique sinon réelle, sa motivation concordant avec son désir de rendre à sa mère les soins qu'elle lui a assurés pendant son enfance, justifier les sacrifices auxquels elle a consentis pour l'élever et lui permettre de devenir un homme.

    L'organisation - symbole maternel

    On pourrait assimiler ce symbole maternel de l'entreprise à la communauté islamique, à la "umma", où nulle distinction de classe ne peut être opérée. Il y aurait ainsi une sorte de mystique de l'entreprise, où chacun trouverait sa place en fonction de sa position dans la famille, en particulier par rapport à la mère et au père. Dirigée par le père, la communauté naturelle qui est l'entreprise doit nourrir tous ses enfants sous la directive de la hiérarchie familiale, contestée parfois mais nécessaire, rigide et contraignante comme peut l'être une famille, mais aussi chaleureuse et rassurante comme la famille marocaine vis-à-vis des siens, à la fois répressive et indulgente envus ses enfants.
    Cette interprétation rendrait compte des résistances à donner aux femmes des postes de décision, ce qui leur octroierait une trop lourde puissance symbolique, en dépit des déclarations expresses d'hommes et de femmes, travaillant en entreprise privée, voire y recrutant les ressources humaines. Ils jugent que le travail des femmes n'est pas contraire, effectivement, aux lois religieuses. Le travail des femmes est une réalité, déjà dans la sphère domestique. Il n'est pas contradictoire avec la lettre des textes sacrés et ligislatifs, mais avec l'inconscient de la société quand il permet de participer aux réseaux de pouvoir officiel. Il risque de tremper dans l'illicite (et l'immoral) dans la mesure où la femme est considéré comme détentrice d'un pouvoir de séduction. Ceci permet d'interpréter le fait que les femmes elles-mêmes se retirent souvent, pour s'épanouir, du côté des métiers "féminins", ou bien mettent tout leur effort à occulter leur féminité par leur compétence, leur esprit et décision, une conformité au modèle masculin - quitte à s'y sentir mal à l'aise, à reprocher aux hommes ce que les valeurs intériorisées de la culture leur imposent, et à réclamer la reconnaissance d'une compétence toujours à prouver.
    Environ 65% de femmes déclarent avoir choisi ce secteur parce qu'il leur permettait de gérer leur partage entre vie familiale et vie professionnelle, et parce qu'il leur laissait la possibilité de leur autonomie dans l'entreprise, de n'avoir "pas de comptes à rendre à un patron". Les autres par contre affirment qu'elles ne travaillent pas dans l'entreprise en tant que femmes, mais en tant que spécialistes d'un domaine précis. Il n'empêche que leur comportement ne coïncide pas forcément avec leurs déclarations, de même que pour les recruteurs.

    L'image de la mère

    Les femmes dans l'entreprise ne peuvent vivre le rapport à la mère (entreprise) et au père (patron) sur le même mode que leurs collègues masculins. Leur relation au père fait que souvent elles ne peuvent pas, même si elles le souhaitent consciemment, se projeter comme détentrices de pouvoirs. Quand elles se projettent au niveau suprême de l'entreprise, c'est de manière très maternelle, se donnant tous les rôles à la fois, considérant l'entreprise comme des "femmes au foyer", engendrant par là un changement dans l'esprit-maison où, si le père est absent, son image reste présente.
    Ainsi cette femme, dirigeante d'une entreprise à but culturel, se situe dans l'organisation non comme leader, mais à la fois comme cadre, employée, voire "ouvrière" - ou cette directrice d'usine qui déclare: "je ne monterai pas plus haut dans la hiérarchie. Je voudrais seulement être soulagée de toutes ces tâches quotidiennes, de contrôle, de formation, pour pouvoir me consacrer à une activité plus créatrice".`
    La féminité est détachée de la réalité, reportée au niveau de l'imaginaire, pour permettre à une société masculine d'évoluer en fonction de critères sans rapport avec la réalité puisqu'elle est coupée d'une partie de sa composante féminine. L'image de la mère détermine souverainement la configuration de l'entreprise et de sa structure: la compréhension de la culture marocaine, de ses jeux de pouvoir, nécessite de passer par l'analyse de cette image prégnante et souterraine, qui tire sa puissance fondamentale du voile qui la recouvre. Dans la relation de pouvoir au sein des entreprises marocaines, au niveau des contradictions qui s'y développent entre des comportements rationnels et des hésitations surprenantes, la mère symbolique semble paradoxalement tenir une place de choix, détenir la clé de l'évolution socio-culturelle provoquée ponctuel-lement par l'entrée des femmes dans l'entreprise.

    Thérèse BENJELLOUN.

    Abstract

    La place occupée par les femmes dans la structure patriarcale de l'entreprise se comprend à partir de la réalité entreprenariale et de l'imaginaire culturel. D'un côté en effet les femmes répondent aux exigences du patriarcat, de l'autre elles obéissent aux contraintes économiques et sociales qui y sont liées, enfin leur accès aux postes de décision bouleverse une image de "la femme" en porte-à-faux avec l'actualité, et le symbolisme maternel de l'entreprise.

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