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    Tribune

    La condition féminine au Maroc : Un dossier en attente de traitement par les intéressées elles-mêmes

    Par L'Economiste | Edition N°:24 Le 09/04/1992 | Partager

    Devant le guichet de la gare Casa voyageurs de l'ONCF, quatre femmes étaient agglutinées pour prendre leurs billets. La mention affichée au dessus du guichet les ignorait superbement et s'adressait uniquement à la gent masculine: "Messieurs les voyageurs sont priés d'avoir l'appoint". Cette scène à elle seule résume la condition de la femme au Maroc. Bien que celle-ci ait occupé l'espace du travail, se trouvant du même coup chargée de responsabilités sociales et familiales qui étaient auparavant du ressort de l'homme, elle continue à être traitée en mineure et reste tributaire dans sa vie d'autorisations diverses de son compagnon, même pour accomplir son devoir religieux à la Mecque.
    Cette situation n'est plus aujourd'hui en phase avec les réalités d'un siècle qui voit la femme investir progressivement les différentes facettes du champ économico-social. Si au Maroc l'occupation du politique par les femmes n'est plus qu'une question de temps, elles ont déjà assumé les destinées du lieu de création de la richesse, l'Entreprise. Pourtant, nous persistons dans notre myopie et ne parlons que de missions d'hommes d'affaires, et continuons à adresser des correspondances qui commencent invariablement par l'exécrable et ridicule "Messieurs".
    Plus que toute autre chose, la femme marocaine conteste le statut que lui aménage la Moudawana. Elle estime qu'elle fait la place trop belle à l'homme. Un seul exemple suffit pour illustrer ce point de vue.
    Comment peut-on admettre qu'une femme qui a partagé pendant des décennies les joies et les peines d'un homme, enfanté et élevé des enfants pour lui, trimé trois cent soixante cinq jours par an à entretenir son foyer et préparer ses repas, comment peut-on admettre qu'elle puisse être renvoyée de chez elle, (et non chez elle, comme s'exprimerait le mari sûr de son droit et de son fait), sans autre forme de procès qu'une déclaration de répudiation devant deux adouls? Démunie, traumatisée et sans protection sociale, la malheureuse n'a aucune chance de survivre seule et ne se relèvera sans doute pas de son drame à son âge.
    Allez expliquer après cela à nos moitiés que la Moudawana s'inspire justement de l'Islam, religion de justice et d'égalité, qui a libéré la femme et lui a rendu sa dignité de compagne de l'homme à part égale dans la vie. Elle vous répondra que si tel est le cas, alors notre Code du Statut Personnel est à l'évidence le fait de rédacteurs (et non de rédactrices) qui ont effectué une lecture par trop masculine des enseignements de l'Islam.
    Comment peut-on en effet justifier que la situation de la malheureuse répudiée découle des préceptes divins d'équité et de justice et des enseignements du Prophète Sidna Mohammed, que la Paix et le Salut soient sur lui. Ne serait-ce là que le résultat de la codification dans la loi par le sexe dominant de conditions qui lui sont justement favorables?
    Plus insidieux encore est un fait que toutes les femmes vous confirmeront. Observez une réunion dans laquelle elles sont en minorité. Leurs interventions seront toujours bien accueillies et même poliment écoutées, mais sans toutefois que l'assistance en tienne le moindre compte, considérant que les écouter est déjà amplement suffisant en soi.
    Mais il y a plus grave. Des siècles de domination ont affecté et façonné les mentalités des femmes, au point qu'elles défendent des positions qui perpétuent leur condition, devenant elles-mêmes sans s'en rendre compte les propres gardiennes de leurs entraves. Comme on le voit, si libération il y a, la femme en sera à la fois et obligatoirement la source et l'objet. Une anecdote éclairera mon propos.
    Au cours de ma première participation aux travaux hebdomadaires de la Société Maghrébine de Recherche et de Lutte contre le Sida, j'assistais dans le silence qui sied au nouveau venu que j'étais aux discussions concernant un projet de conférence de sensibilisation du corps enseignant à cette terrible déficience immunitaire. Le but était de faire de ce dernier une courroie de diffusion et de transmission de l'information dans les écoles et lycées. La moitié des membres présents était des femmes qui avaient délaissé l'espace d'une soirée leur foyer pour contribuer à une cause nationale. C'était tout à leur honneur, leur sacrifice étant bien plus grand que celui des autres membres, compte tenu des conditions actuelles de notre société qui leur impose encore la responsabilité majeure du foyer.
    Les discussions avaient pour objet la conception d'une affiche pour annoncer la conférence. Le titre proposé en arabe était "Le rôle de l'homme de l'enseignement (Rajoul At Taâlim) dans la lutte contre le Sida". Je n'ai pu m'empêcher d'intervenir et de demander si l'enseignement au Maroc ne comprenait que des hommes!?... Mon intervention eut l'effet d'une douche froide.
    Si j'avais cherché à me faire remarquer, je n'aurais pas pu mieux m'y prendre. Des regards aussi froids qu'interloqués me fusillaient à bout portant. Dans une belle unanimité, on me fit remarquer que mon intervention n'avait non seulement aucun rapport avec le sujet traité, mais manquait de pertinence, puisque le vocable "l'homme de l'enseignement" recouvrait également la femme, l'homme devant s'entendre avec un grand H.

    Schémas de raisonnement empruntés

    La réaction de mes interlocuteurs était prévisible. Je ne m'attendais certainement pas à une approbation béate et étais conscient des vagues que ma remarque allait provoquer. Ce qui était tout de même surprenant était que mes interlocutrices, au lieu d'un ralliement spontané, partageaient avec véhémence les mêmes convictions que leurs camarades! Voilà donc des femmes marocaines, parmi lesquelles il y avait des pharmaciennes, des médecins et des professeurs, qui avaient adopté des schémas de raisonnement empruntés à une culture où le statut de la femme est loin de constituer un modèle en dépit des apparences.
    D'autres sociétés francophones, fis-je remarquer à mes interlocutrices, pour rester dans leur mode de raisonnement, rejettent le terme homme avec un grand H, et exigent l'utilisation à la fois d'homme et femme pour le singulier et gens pour le pluriel. Plus près de nous, le Coran distingue explicitement les genres dans certains versets lorsqu'il s'adresse aux Croyants et Croyantes (Mouminine et Mouminate), aux Patients et Patientes (Sabirine et Sabirate), etc...
    Le langage n'est pas innocent. Il reflète les rapports de force et la nature des relations qui existent entre les individus. Comment expliquer alors que l'on n'utilise pas le terme femme avec un grand F pour désigner l'espèce humaine?
    Cet exemple prouve à l'évidence que la femme marocaine doit pour se libérer commencer d'abord par remettre en question la validité des schémas de raisonnement qu'elle prend pour acquis, et qui ne sont en fait que le produit insidieux de cultures encore dominées par le sexe "opposé".
    Au moment où notre pays a peine à échapper aux vents du changement qui soufflent sur la planète en cette fin de siècle, et où tout indique que l'approche psychologique du vingt et unième siècle suscite et accélère les trains de réformes politiques, économiques et sociales, il est aberrant que la moitié de notre population continue à être ingorée dans la nouvelle équation.
    D'autant plus qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que la femme est tour à tour ingénieur (ingénieuse?), médecin, architecte, infirmière, pilote de ligne, agent de police, fonctionnaire, professeur, journaliste, chef d'entreprise, artiste, écrivain, athlète, banquière, chirurgienne dentiste, etc...
    Jusqu'à quand allons-nous continuer à considérer que les heures que nos compagnes passent sur les lieux du travail, ne sont qu'une escapade momentanée de leur responsabilité première qui est d'être près des fourneaux? Nos femmes et nos surs nous interrogent et exigent de nous une véritable reconnaissance de leur identité et un réaménagement équitable de la place réelle qu'elles occupent dans la société.
    Elles considèrent que les inégalités dont elles sont victimes concernent le champ du travail, leurs collègues masculins étant dans tous les cas de figures mieux rémunérés. Et c'est à juste titre qu'elles réclament à travail égal salaire égal. Elles interpellent le Code du Statut Personnel qu'elles considèrent injuste, qu'il s'agisse d'héritage, de divorce, de la séparation des biens, etc... Même les plus profondément croyantes d'entre elles ont de la peine à admettre que les inégalités dont elles sont l'objet aient été d'inspiration religieuse.
    Nos compagnes ont du mal à admettre que la scène politique soit le domaine exclusif des hommes. Car, qui peut mieux que des femmes légiférer pour les questions qui les concernent et prendre pleinement en charge leurs intérêts spécifiques ?

    Elections et représentativité

    Bientôt des élections sont prévues avec à la clef un parlement réellement représentatif. Si les femmes ratent encore une fois de plus ce rendez-vous, il sera difficile pour la future assemblée de se prévaloir d'une quelconque représen-tativité, alors que la moitié de la population n'y possède pas ses propres élues.
    Plus difficile pour les femmes sera de parvenir à changer les mentalités de leurs compagnons, qui cultivent au niveau de l'art un comportement macho commun à beaucoup de peuples autour de la Méditerranée, conjugué à l'atavisme d'une culture qui, à travers les siècles, a mis de l'avant des qualités de virilité prétendument impropres au sexe dit faible.
    Il faut se rendre à l'évidence. Pour celles et ceux que préoccupe la situation de la femme au Maroc, la tâche est immense et de longue haleine. Tout est à faire. Réformer la Moudawana; revoir le statut du travail; introduire une législation qui garantisse qu'à travail égal une femme perçoive un salaire égal à celui de l'homme; prendre en ligne de compte dans les débats économiques actuels la contribution de la femme en tant que promoteur, chef d'entreprise ou salariée: garantir et faciliter l'accès des femmes au Parlement et aux différentes assemblées locales; leur apprendre à faire valoir les droits que leur garantit l'Etat de droit; etc...
    Vaste programme qui n'a pas jusqu'à présent figuré parmi les préoccupations de la classe politique ou de l'Administration, pas plus que celles des oulémas, des maris ou des frères. Et il continuera d'en être ainsi s'il n'en tenait qu'à eux.
    Il y a toutefois des raisons de penser que nous entrons dans une ère où rien ne sera plus tout à fait comme avant. Dorénavant, la question de la condition féminine s'imposera irrésistiblement et progressivement dans l'agenda social. Les femmes ont compris qu'aucun changement n'interviendra sans leur engagement propre. L'histoire récente des pays où les femmes ont réussi à s'affranchir des entraves séculaires, montre que ce fut au prix de leur part d'une mobilisation de tous les instants, sur tous les fronts de la vie sociale.
    Nos femmes sont-elles prêtes à un tel engagement? Tout donne lieu de le croire. Une vague de mouvement associatif tente de regrouper et d'organiser les énergies. Les revendications englobent le politique, l'économique et le social. L'Association Démocratique des Femmes du Maroc vise sans ambiguïté la révision de la Moudawana, la présence de la Femme au futur parlement et dans les conseils municipaux, la consécration de l'égalité de l'homme et de la femme par la Constitution, l'engagement des partis à favoriser la participation féminine à l'action politique, grâce à des mesures concrètes, telle la réservation de quotas dans les listes électrorales. EPSOD, Espace Point de Départ, la dernière née des associations féminines, vise l'encouragement de la Femme d'affaires et la promotion de l'entreprise féminine.
    Un vent d'automne frais et léger, commence à faire frémir au Maroc les feuilles jaunies de l'ère de domination du mâle.
    Imprimant les premières impulsions de changement de sa condition, la femme marocaine semble prendre en main sa propre destinée. Sa réussite dans une telle entreprise sera celle d'un Maroc qui aura su enfin intégrer et mettre en valeur sa principale richesse, ses hommes et ... ses femmes.

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