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    Chronique Militaire

    Japon, la grande puissance entre déshérence et renouveau
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3502 Le 06/04/2011 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la FINUL. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    Le monde a rarement été aussi agité qu’en ce printemps 2011. Depuis deux mois, la planète connaît toute une série d’évènements graves et de changements majeurs. Crises, guerres, catastrophes s’accumulent. Parfois aussi, des révolutions surviennent, comme en Tunisie puis en Egypte. Ailleurs, des tensions se réveillent comme celle entre Israël et le Hamas à Gaza ou entre les royaumes arabes du Golfe et l’Iran. De la Côte d’Ivoire à la Libye, de la péninsule arabique à la Syrie, via Bahreïn, le Yémen, la Jordanie, de l’Afrique au Japon, bref, un peu partout, les informations se télescopent, nourrissent les médias, affolent les rédactions quand ce ne sont pas les marchés…
    Pour autant, un nouveau monde est-il en train de naître? Oui et non! Des dictatures ont disparu; rien ne dit qu’elles seront remplacées par des régimes démocratiques. La Côte d’Ivoire aimerait envoyer son usurpateur profiter d’une retraite peu méritée tandis qu’à Damas et ailleurs, des potentats, pas ou mal élus, plus ou moins brutaux et corrompus, s’agrippent furieusement aux accoudoirs de leurs fauteuils. Alors, beaucoup de bruit pour quelques soubresauts étroitement localisés!?

    La géopolitique du pétrole

    A considérer le tremblement de terre japonais, ce n’est pas sûr! Le séisme n’a pas seulement entraîné un tsunami dévastateur et l’explosion de deux ou trois réacteurs nucléaires, il annonce aussi un retour en arrière pour la troisième puissance économique et industrielle du globe. Le Japon pourrait perdre sa place. Cela deviendra évident si les soulèvements du monde arabe s’en viennent compromettre l’extraction et l’exportation du pétrole en provenance du Golfe. Alors, la situation du Japon, comme celle aussi du reste de la planète, s’en verrait quelque peu transformée.
    Le Japon souffre d’un grand handicap: son puissant outil industriel est bâti dans un pays presque totalement dépourvu de ressources minérales. Il lui faut donc importer la quasi-totalité des minerais et de l’énergie indispensables à la fabrication des biens que le pays produit, consomme, exporte. Que cessent les importations de ces matières premières et la production s’interrompt, le Japon n’est plus une puissance économique majeure.
    Pour acquérir les métaux dont il a besoin, le Japon ne manque pas de fournisseurs. Si l’un fait défaut, un autre prend sa place. En revanche, la géographie du pétrole est plus contraignante. Le pays du Soleil-Levant, pour être approvisionné en pétrole, ne peut se passer de celui provenant de la péninsule arabique. L’ennui est que cette région d’intérêt hautement stratégique est marquée par des troubles sociaux, une rivalité très vive entre chiites et sunnites, la tension entre les Etats-Unis et l’Iran que les monarchies du Golfe accusent d’ingérence. Ce Golfe, en forme de boîte oblongue, plutôt étroite, s’ouvre sur l’extérieur grâce au détroit d’Ormuz. Tout blocage de ce passage malcommode aurait de profondes répercussions sur l’économie mondiale.
    Pour le Japon, cela signifierait bien autre chose que des prix en hausse et des biens plus difficiles à vendre; devant importer 100% de ses besoins en pétrole, ses approvisionnements ne seraient plus garantis, pas plus en prix qu’en quantité. Avec des mouvements de tankers planifiés à l’avance, des capacités portuaires limitées empêchant les accostages imprévus, des contrats à plus ou moins long terme, trouver d’un coup d’autres fournisseurs s’avère compliqué, surtout si tout un chacun désire en faire autant. Confrontés à un rapide déclin de la production industrielle du Japon, clients et fournisseurs extérieurs, seraient également à la peine.
    Depuis 1973 et l’embargo sur le pétrole imposé cinq mois durant par les producteurs arabes, ce qui lui avait coûté très cher, le Japon suit avec angoisse la situation dans le Golfe et la sécurité des routes maritimes qui y mènent. Car le pays ne dispose guère de substitut au pétrole; il est déjà le premier importateur mondial de charbon, il était jusqu’au dernier tsunami le deuxième pays au monde pour l’électricité d’origine nucléaire (25%), après la France (78%) et devant les Etats-Unis (20%). Dans ces conditions, la déclaration terrible du premier ministre japonais selon laquelle son pays est confronté à la crise la plus grave de son histoire depuis le Second conflit mondial ne paraît pas exagérée.
    Cette comparaison n’est d’ailleurs pas déraisonnable. Le premier souci de l’empire nippon après qu’il ait attaqué la Chine le 18 septembre 1931 fut de pérenniser les livraisons de pétrole en provenance des Indes néerlandaises, (aujourd’hui l’Indonésie), et en charbon, étain et caoutchouc fournis par l’Indochine française dont le futur Vietnam. Cependant, Washington réussit très tôt à empêcher ces ventes à l’empire nippon. Devant choisir entre l’effondrement économique et la guerre, Tokyo décida d’attaquer la flotte américaine du Pacifique à Pearl Harbour, le 6 décembre 1941. Aucun rapport, penserez-vous, avec la situation d’aujourd’hui! Certes! Tout de même, la géographie demeure. En 2011, le Japon dépend toujours de ces matières premières dont il est dépourvu.

    Un filet de sécurité nucléaire

    En mars 2011, le Japon finissait de se relever d’une crise économique majeure amorcée au tout début des années 1990 faute d’avoir consenti à prendre les mesures douloureuses pour s’en sortir plus vite (voir encadré). Il est difficile aujourd’hui de mesurer précisément les conséquences du tremblement de terre et de la catastrophe nucléaire.
    La reconstruction des villes dévastées par le tsunami entraînera pendant plusieurs années une activité intense et un accroissement statistique du produit national. Mais les circonstances sont très défavorables. Le nucléaire constituait pour les Japonais une sorte d’ultime garantie, grâce à laquelle le pays s’assurait la maîtrise d’une partie au moins de son approvisionnement en énergie. Alors, une crise possible dans le Golfe, la perte de six réacteurs nucléaires, une radioactivité particulièrement menaçante, sont de nature à miner la confiance des Japonais en eux-mêmes. Ils vont à nouveau ressentir ce sentiment sous-jacent de vulnérabilité qui les habite en permanence en dépit de leurs succès.
    Le monde dans lequel vivent les Japonais est extraordinairement dangereux. Au-delà de tous les problèmes psychologiques, économiques, moraux qui vont être ceux du peuple nippon, l’impact des évènements pourrait grever un système japonais qui donne des signes d’essoufflement. L’alliance américaine sur laquelle la démocratie nippone se repose depuis soixante-cinq ans risque de n’être pas suffisante cette fois pour apaiser l’inquiétude des insulaires, encore moins pour les prémunir d’un déclin économique et politique probable dont devraient profiter, à terme, les peuples voisins et rivaux, anciennement asservis et qui n’ont rien oublié, la Corée et la Chine.
    Ce n’est pas tant la perte de ses réacteurs qui fait trembler le Japon mais bien celle de cette garantie, partielle évidemment mais précieuse et qu’il n’avait jamais connue, que lui apportait la centrale de Fukushima. Reste l’Histoire: quelle qu’ait pu être l’énormité de ses erreurs et des drames qui en ont résulté, le Japon a montré dans un passé récent son aptitude à se relever avec un extraordinaire dynamisme.
    Il n’est pas rigoureusement impossible que cette vieille nation use encore cette fois de son insécurité séculaire et fondamentale comme d’un aiguillon pour s’affirmer encore davantage.

    La crise économique japonaise

    Au moment du tremblement de terre, le Japon était encore aux prises avec les restes de la dégringolade économique qui fut la sienne dès le début des années 1990. La cause en avait été une croissance rapide, grevée par un faible retour sur investissement, le tout ayant induit une crise financière majeure. Au lieu d’accepter la récession, avec son cortège de faillites multipliées et de chômage accru, le Japon a préféré poursuivre sa tradition d’emploi à vie. Il a donc maintenu des taux d’intérêt extrêmement bas et accepté une croissance nulle ou très faible. Le Japon a certes réussi à garder son taux de chômage à un très bas niveau mais au prix probablement exorbitant d’une dette énorme et d’une économie stagnante sur le long terme.
    Au moment du séisme, les Japonais s’interrogeaient sur le meilleur moyen de sortir d’une situation d’immobilisme économique et de quasi plein emploi, mais n’avait encore rien décidé, sans doute parce que la décision serait lourde, politiquement, à mettre en œuvre.
    Aujourd’hui les circonstances sont plus difficiles que jamais, mais ce peut être aussi une occasion pour agir et changer de politique économique.

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