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Irak, une guerre d’un lustre(1)
Par le colonel Jean-Louis DUFOUR

Par L'Economiste | Edition N°:2742 Le 26/03/2008 | Partager

Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», (Editions Complexe, 2004) «Pour supprimer la guerre, il faut supprimer l’armée», avait écrit Victor Hugo. Confronté aux réalités du temps, ce propos n’est plus de saison. Aujourd’hui, les armées se battent peu. Quand la guerre subsiste, elle est «civile». Des milices sans foi, ni loi, ni pensée politique, veulent seulement s’approprier les biens des autres. Les armées, elles, aux effectifs sans cesse réduits, doivent éteindre des feux de brousse, calmer la fureur de groupes humains antagonistes, tenter de ramener la paix partout où elle serait troublée. En décidant il y a cinq ans d’envahir l’Irak, les Etats-Unis se sont crus ramenés au temps de Victor Hugo, du moins à l’époque pas si lointaine où les armées des Etats servaient d’abord à faire la guerre aux armées d’autres Etats. Ce faisant, les idéologues yankee se sont trompés du tout au tout, adversaire, outil, méthode, tactique, stratégie. L’énormité de l’erreur fascine. Tout évènement humain comporte des aspects positifs et d’autres qui le sont moins. L’aspect de la guerre d’Irak demeure irrémédiablement sombre. La guerre d’Irak n’est pas celle qu’on croit. L’invasion de ce pays entre le 19 mars et le 1er mai 2003 ne compte pas. On a assisté là à une gigantesque manœuvre à tirs réels où l’armée de Saddam a servi de plastron. Le moyen de faire autrement? Contre les Etats-Unis, le courage ne suffit pas ; aucune armée au monde ne saurait les affronter dans un conflit conventionnel. Une capacité incomparable à repérer les cibles, des appuis terrestres et aériens mis en œuvre sans délai, des munitions puissantes et précises, tout ceci interdit à n’importe quelle force ne bénéficiant pas des mêmes aptitudes de se bercer d’illusions. L’armée irakienne ne s’est pas battue faute de pouvoir le faire. Toute amorce de concentration de ses moyens, blindés, artillerie, grandes unités, eut été écrasée avant même d’avoir engagé le combat. Sans doute les militaires irakiens le savaient-ils, en particulier la Garde présidentielle. Cette troupe, formée à la répression, a été hachée menue en avril 1991 au moment où elle tentait d’évacuer le Koweït. En 2003, cette fois, ses chars sont restés bien alignés mais sans leurs servants, sagement dispersés. Pour autant, l’armée des Etats-Unis n’a pas gagné cette drôle de guerre. Les succès remportés sur le terrain sont de plus en plus relatifs. La guerre n’est plus la poursuite de la politique, elle est une politique en soi. Ne pas le savoir est dangereux. Pour n’être pas arrivés en 1945 à Berlin avant Staline, faute d’avoir été présents dans maintes capitales d’Europe orientale, les Etats-Unis ont affronté la guerre froide avec des cartes exécrables. . L’Amérique diminuéeLa vraie guerre d’Irak est la guérilla de ses citoyens. Le Pentagone vient d’affirmer qu’elle avait été préparée de longue date, la tactique dûment enseignée, les dépôts d’armes, de munitions, d’explosifs, soigneusement mis en place. Certains signes l’indiquent. En avril 2003, deux femmes s’étaient fait exploser à un contrôle tenu par des GI’. Des ceintures d’explosifs prêtes à l’emploi avaient été découvertes au même moment. Pourtant, semblable préparation paraît improbable sur une grande ampleur. Pour Saddam, l’Amérique ne devait pas envahir l’Irak. Prévoir une insurrection populaire aurait signifié admettre la défaite. De plus, une telle stratégie supposait d’en informer le monde entier pour mieux dissuader l’adversaire américain. Il n’empêche! Une «résistance» était à prévoir. Rappelé huit jours avant l’arrivée à Bagdad des troupes US, le chargé d’affaire de France en Irak avait prévenu: «Les Irakiens sont fiers, ils se révolteront»(2).Au plan tactique, l’affaire apparaissait mal préparée, peu ou pas planifiée, les buts incertains, l’armée mal adaptée aux tâches qui allaient lui échoir. Les GI’ étaient lancés sans autre préparation que des manœuvres d’enveloppement menées à vive allure dans le désert du Koweït sous la direction de sociétés privées. Pas d’autres missions pour les unités que des points à atteindre, des lignes à franchir, des villes à prendre. Surtout pas d’initiative. D’où le pillage non empêché des merveilles du musée de Bagdad, un vrai crime contre l’humanité. Bien sûr, la défaite de l’armée irakienne intervenait comme prévu. Elle était vite dissoute. Médecins, professeurs, ingénieurs, cadres de toute nature, parce qu’ils étaient quasiment tous membres du parti Baas, étaient remerciés. Dès lors, plus rien ne fonctionnait. La reconstruction du pays qui devait aller de soi, durer un, voire deux ans, n’a jamais vraiment commencé. Un gouvernement a bien été nommé. La moitié de ses ministres l’ont quitté, les autres vivent calfeutrés dans la «zone verte», protégés mais inutiles. Cinq ans après l’invasion, l’eau, le téléphone, l’électricité, font toujours défaut, les hôpitaux sont délabrés, le sous-emploi est massif. L’Amérique manque d’hommes. Occuper un pays de vingt-cinq millions d’habitants exige des effectifs considérables. Très peu de soldats sont disponibles pour patrouiller, prendre des contacts, pénétrer une société dont ils ignorent tout. D’où le recours à de multiples compagnies privées de sécurité, y compris pour interroger des prisonniers… Après quatre ans d’efforts désordonnés, un général brillant, au nom d’imperator romain, Petraeus, a réussi à ramener provisoirement le calme dans deux provinces sunnites et à Bagdad. Il aura fallu pour cela cloisonner des quartiers de la capitale par des murs en béton, recruter des miliciens en nombre, les armer, les payer, au risque de créer une nouvelle force presque entièrement sunnite, ferment de guerre confessionnelle, que le faible Etat irakien aura du mal, demain, à démobiliser. Saddam Hussein et quelques-uns de ses acolytes ont été pendus, un résultat sinistre au coût démesuré: cent mille morts irakiens, 4.000 Américains tués, 3.000 milliards de dollars dépensés, un pays dévasté, son unité en péril, toute une région déséquilibrée. Au pays de la libre entreprise, ce rapport coût-efficacité fait frémir. L’Amérique est affaiblie, elle n’a plus de réserves. Les citoyens rechignent à s’engager. Dégoûtés, les capitaines, leur cinq années contractuellement accomplies, quittent l’ «Army» dans la proportion de quatre sur cinq(3). Restent évidemment la Marine, l’Air Force, les armes nucléaires, elles sont moins utiles pour maintenir la paix. Infiniment dégradée, l’image des Etats-Unis ne sera pas redorée par le décret de leur président autorisant la CIA à employer le supplice de la baignoire pour faire parler les suspects. A Bagdad, jeudi, le vice-président américain Dick Cheney a jugé la guerre couronnée de succès; les candidats à l’investiture démocrate sont moins affirmatifs, qui ne sauraient prévoir sa fin, dans un, deux ou trois lustres… ----------------------------------------------------------------------(1) Du latin lustrum, «cérémonie purificatrice célébrée tous les cinq ans », par extension « cinq années». Rousseau avait parlé de ses «douze lustres», pour dire qu’il avait soixante ans.(2) Entretien avec l’auteur.(3) Michael Camber, “As Iraq war goes on, U.S. Army risks losing its captains”, International Herald Tribune, 23 mars 2008.


Le coût de la guerre d’Irak

Le Pentagone estime les dépenses depuis cinq ans à 600 milliards de dollars. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie et opposant notoire à la guerre d’Irak, pense qu’elle a déjà coûté entre 3.000 et 5.000 milliards de dollars. Au Congrès, la commission du Budget avance le chiffre de 1 à 2 trillions de dollars, entre 1.000 et 2.000 milliards de dollars. Une chose est sûre et personne ne la conteste: ce coût excède de beaucoup les prévisions établies en 2002. Pour renverser Saddam Hussein, rétablir l’ordre et mettre en place un nouveau gouvernement, l’administration Bush évaluait la dépense entre 50 et 60 milliards de dollars.

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