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Economie

Industrie pharmaceutique et médecine: Etranges collusions

Par L'Economiste | Edition N°:1531 Le 03/06/2003 | Partager

. Marketing agressif, congrès plus proches de la publicité que de l'information scientifique, voyages sponsorisés par les labos… les rapports entre l'industrie pharmaceutique et les médecins connaissent certaines dérives . La profession estime qu'il faut mettre de l'ordre Ce généraliste qui exerce aujourd'hui dans le privé en est encore traumatisé, lui qui avait une vision idyllique de la médecine... le chef du service de gynécologie où il avait effectué son stage lorsqu'il était étudiant, menaçait de sanction quiconque «osait» modifier, en son absence, le contenu de son ordonnance dactylographiée. Cherchez l'explication…Les rapports qui existent entre industrie pharmaceutique et médecins suscitent de nombreuses interrogations. Au centre de pressions et/ou sollicitations, de nombreux praticiens ont les plus grandes difficultés à préserver leur indépendance. Chaque année, des centaines de millions de dirhams sont dépensées par l'industrie pharmaceutique pour gagner leurs faveurs. Par naïveté ou complaisance, beaucoup s'accommodent de cette situation pas si inconfortable. Aujourd'hui, des voix s'élèvent ici et là, y compris au sein de la profession médicale, pour dénoncer ce qui s'apparente à une dérive. Dans un marché mondial du médicament marqué par la crise, plusieurs laboratoires pharmaceutiques n'ont d'autres alternatives que de rendre plus agressives leurs stratégies de vente. Invitation à des congrès luxueux, information, parfois orientée, par des représentants médicaux, infiltration de la formation continue ou sponsoring sélectif de la recherche: pour inciter à la prescription, tous les moyens sont bons. Le patient s'en trouve également lésé au niveau prix. «Pour faire plaisir à des laboratoires généreux, certains médecins prescrivent un médicament cher plutôt qu'un équivalent ou un générique à la portée des petites bourses», lance un ancien délégué converti au marketing médical. L'enjeu reste bien plus important qu'il n'y paraît. Les Marocains bénéficiaires d'une couverture médicale ne dépassent pas les 12%. Bien au fait de cette réalité, les laboratoires à travers leurs délégués médicaux se livrent à une guerre d'autant plus impitoyable que les parts de marchés deviennent de plus en plus serrées. Au Maroc, le chiffre d'affaires réalisé par les 26 laboratoires existants est resté presque le même depuis 1999 (autour de 4 milliards de DH). La consommation moyenne par habitant et par an a peu varié depuis 1990: de 120 DH, elle est passée à 180 DH en 1997 puis 210 en 2002. Le gâteau ne s'agrandit pas beaucoup. Les délégués médicaux se trouvent ainsi obligés d'utiliser tous les moyens pour amener les médecins à prescrire leurs produits. Dans le dernier numéro de la revue «Les cahiers du médecin», Pr Farid Hakkou, pharmacologue et président du comité d'éthique de Casablanca, par le biais d'un édito particulièrement critique sur la situation, se demande si l'image du médecin n'a pas déjà été ternie. Hakkou invoque des pratiques condamnables dont «le délaissement des intérêts des malades par la pratique de combines avec l'industrie pharmaceutique, les pharmacies, les sociétés de matériels…» . HarcèlementQue ce soit dans les cabinets privés ou dans le secteur public, les prescripteurs s'accommodent tant bien que mal des visites presque ininterrompues des délégués. Le marketing médical a aussi ses moyens pour vérifier si le résultat est au rendez-vous. Dans une région donnée, des études statistiques arrivent à démontrer une corrélation très claire entre le chiffre d'affaires réalisé pour un médicament et les visites des délégués médicaux qui viennent d'en faire la promotion. En général, les praticiens voient d'un bon oeil ces visites qui leur permettent de s'informer sur l'évolution des connaissances médicales. Ils s'estiment suffisamment formés pour faire la différence entre publicité et information sérieuse. En réalité, ils sous-estiment la force de persuasion de leurs interlocuteurs dont le nombre est estimé au Maroc à 1.350 visiteurs. «C'est le harcèlement pur et dur», explique ce médecin qui préfère se contenter du Vidal, cet ouvrage volumineux considéré comme la bible du médicament. Le harcèlement, et c'est peut-être le plus grave, n'est pas à sens unique. Les laboratoires sont tout autant harcelés par les médecins et sociétés savantes toutes catégories confondues. «Les laboratoires ne savent guère sur quel pied danser. Ils ont un budget pour les séminaires et congrès scientifiques qui, compte tenu de la conjoncture, n'augmente pas», nuance le Pr Saïd Benchekroun, médecin chef au service d'Hématologie à l'hôpital 20 Août à Casablanca. Il reconnaît l'existence de dérives qui ternissent l'image du médecin. Fort heureusement, la profession n'a pas que des brebis galeuses. Çà et là, des don Quichotte essayent de mettre de l'ordre et surtout de défendre ce qu'il y a en principe de plus noble chez les blouses blanches: leur intégrité. Nacer Chraïbi, médecin-chef au service de cardiologie à l'hôpital 20 Août, a pratiquement sommé ses collaborateurs de ne plus recevoir les délégués d'un laboratoire pharmaceutique pour «une raison d'éthique». «C'est un laboratoire qui a proposé un protocole thérapeutique pour un essai médical que j'ai refusé. Le laboratoire en question a voulu me court-circuiter en contactant un médecin de mon service pour qu'il prescrive le médicament en question, sans passer par le comité d'éthique. Il s'agit d'un nouveau produit contre l'hypertension qui vient d'entrer au Maroc», confie le professeur Chraïbi. L'incident, très ébruité dans le milieu hospitalier, a d'ailleurs été perçu comme un appel à des relations plus saines avec l'industrie pharmaceutique. Les urgences semblent particulièrement convoitées par les marketers. Lundi, 9 heures, aux urgences de l'hôpital Mohammed V à Hay Mohammadi à Casablanca, costume, cravate, mallette à la main, les délégués sont déjà là. Ils n'hésitent pas à se faufiler à travers la horde compacte agglutinée devant la porte du médecin de garde: patients et délégués, à en juger par leurs gestes nerveux, semblent tout aussi pressés. «Je suis tenu par le rendement. Il faut rencontrer un maximum de médecins par jour», confie un délégué. Une jeune femme presse le pas vers sa petite voiture garée à quelques mètres de la porte des urgences. Cette déléguée semble avoir eu une journée marathonienne. «D'habitude, je m'occupe des cabinets privés. Mais pour une raison de sous-effectif, je dois visiter les hôpitaux publics», confie-t-elle entre deux bâillements. . Pour plus d'implicationDes médecins marocains, ayant exercé aux USA et en Europe, jettent un regard mi-figue mi-raisin sur les relations douteuses qui existent entre certains médecins et les laboratoires pharmaceutiques. Loin de vouloir diaboliser les uns ou les autres, ils revendiquent une meilleure implication des laboratoires dans la formation continue des médecins. Dans un pays comme la France, la formation continue du corps médical est obligatoire. Quatre années après la fin des études, un médecin est appelé à actualiser ses connaissances par un diplôme. Plusieurs hospitalo-universitaires marocains remuent ciel et terre pour assister à des congrès médicaux. Parmi eux, le Pr Saïd Benchekroun, qui est aussi président de la Société marocaine des sciences médicales (SMSM). Cette dernière a réalisé plusieurs études sur la formation médicale continue (FMC). La dernière en date, menée en 1999, considère que «le choix des thèmes se fait exceptionnellement en fonction des besoins du médecin, mais plutôt selon l'intérêt de l'organisme qui finance». Tout est dit... Sachant que, selon la même étude, «le financement de la FMC au Maroc est assuré en grande partie par l'industrie pharmaceutique: 60 à 100% selon les cas». Reste à savoir dans quelles proportions le publicitaire prend le pas sur le scientifique. Du point de vue scientifique, certains congrès sont d'une qualité irréprochable. «Mais on n'arrive pas toujours à contrôler tout ce qui s'y dit», reconnaît un éminent professeur à Rabat. Une logique commerciale qu'il ne faut tout de même pas condamner: les laboratoires sont des entreprises et sont tenus par le résultat. Abdelghani El Guermaï, pharmacien biologiste et PDG du laboratoire pharmaceutique Galenica, producteur de génériques, relativise quant à lui les critiques qui ciblent l'industrie pharmaceutique. «S'il y a dérive, ça ne peut être au détriment de la santé des patients». Et d'ajouter que «le problème se situe surtout par rapport aux génériques qui ne sont pas suffisamment prescrits par les médecins». «Le fond du problème ne se situe pas aux niveaux des rapports, puissent-ils être incestueux, entre industrie pharmaceutique et médecins», estime pour sa part cet hospitalo-universitaire ayant longtemps exercé aux USA. Ce qui en revanche le fait sortir de ses gonds, c'est le fait que «cette industrie, qui engrange d'énormes bénéfices, n'investit pas assez au Maroc pour rehausser le niveau scientifique de la santé». «J'aimerais bien que les labos paient des stages aux internes dans les hôpitaux publics, qu'ils dotent les CHU de bibliothèques scientifiques… et je suis prêt à prescrire les médicaments qu'ils veulent, pourvu que ce soit efficace et pas trop cher», poursuit-il. Ce professeur, qui a voulu garder l'anonymat, pose quant à lui la problématique différemment. «Au Maroc, il y a par exemple et au bas mot plus d'une centaine de blocs opératoires équipés pour la célio-chirurgie (vidéo-chirurgie). Jusqu'à aujourd'hui, les laboratoires qui fournissent le matériel nécessaire à ces blocs n'ont jamais investi dans une unité de maintenance sérieuse. Ils préfèrent proposer en cas de panne un matériel de meilleure génération pour augmenter leurs profits», souligne-t-il. Pour Hakkou, «un bon médecin est tenu de ne prendre en considération qu'un seul intérêt: celui de son patient». Pour permettre au médecin de garder intacte sa liberté de prescription par respect du pouvoir d'achat du patient, les autorités de tutelle sont appelées à mettre la main à la poche, en finançant ne serait-ce qu'une partie de la formation continue. «Les établissements publics de la santé, universités et hôpitaux, se soustraient à leur mission d'aider les médecins dans la formation continue. Il y a un budget pour les voyages et les participations aux congrès qui n'est pas utilisé à bon escient. Les présidents d'université et doyens peuvent créer des lignes budgétaires pour la participation aux rendez-vous scientifiques», affirme Hakkou. En respectant la liberté du médecin, le ministère est appelé à mettre en place un cadre de prescription à l'image de ce qui existe en France. Hakkou fait allusion à la référence médicale opposable (RMO), un protocole où sont indiquées les grandes lignes de prescription en relation avec les différentes spécialités. Le désistement des autorités de tutelle en matière d'encadrement et d'information médicale du médecin laisse la place à tous les abus. Comme si le secteur de la santé n'avait pas assez de problèmes comme cela.


Canaliser les aides des labos

Pour mettre à jour ses connaissances, un médecin a besoin de livres et revues scientifiques. Il est également tenu d'assister fréquemment à des congrès et séminaires scientifiques. Cela coûte extrêmement cher. Pour la seule inscription à un séminaire, il faut débourser entre 5.000 et 10.000 DH. Des praticiens définissent l'amélioration du niveau de la recherche au Maroc comme étant d'abord le rôle des laboratoires médicaux. «Nous avons des pathologies très intéressantes qui permettent des recherches», explique un médecin. Le fait que les labos soient plus généreux dans les pays développés en matière de promotion de la recherche médicale est mal perçu par les médecins marocains. Certains médecins appellent à une harmonisation des besoins en formation continue pour mieux canaliser les aides des laboratoires. Mostafa BENTAK

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