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Economie

Gestion des déchets
Décharge Médiouna, 20 ans de déchéance écologique

Par L'Economiste | Edition N°:2357 Le 08/09/2006 | Partager

. Voyage au cœur de 60 ha d’ordures. Mikhalis, les soldats de l’écologie Un monde à part. Un monde où l’on se demande si les fleurs existent réellement. Bienvenue à zebalt Médiouna ou, si vous préférez, la décharge de Médiouna. Situé aux confins du Grand Casablanca, ce dépotoir, en plein air, se trouve à la sortie sud de la ville. Plus exactement, sur la route nationale n° 7 qui mène à Berrechid en passant par Nouasser. Elle était la principale voie pour aller à l’aéroport Mohammed V. La décharge est sise sur la commune rurale de Mejjatia Ouled Taleb, à 15km du centre-ville et à environ 5km au nord de Médiouna. Zebalt Médiouna a soufflé sa 20e bougie cette année. Le site a été ouvert en 1986 après la fermeture de la décharge de Tit Mellil. Même quand on est aveugle, impossible de la rater. Invisible mais présente. Elle se laisse deviner de loin. Par ses odeurs, bien sûr. La puanteur se corse sous la chaleur. On connaît la fameuse blague: un Marocain raccompagnait son ami étranger pour prendre l’avion. A proximité de la décharge, il demande à son hôte, tout en se pinçant le nez, «alors, comment trouves-tu le Maroc». Qu’on apprécie ou pas la plaisanterie, la décharge reste l’un des points noirs de Casablanca. «Elle est la plus grande des 25 dépotoirs que compte le Royaume», selon le ministère de l’Environnement. La ville-monstre y vomit quotidiennement ses ordures. Toutes les communes de la région, sauf Mohammédia, Aïn Harrouda et Echallalat, utilisent cette décharge. Selon les statistiques de 2003(1), chaque jour, 3.400 tonnes environ de déchets solides sont englouties par la décharge de Médiouna. Annuellement, c’est plus d’un million de tonnes rejetées. Et il ne s’agit là que d’ordures ménagères. «Le volume des déchets est en évolution constante. Une évolution due notamment à la croissance de la population et au changement des modes de production et de consommation», précise le Rapport national sur l’environnement au Maroc, publié en octobre 2001.Curieusement, la décharge de Médiouna est mitoyenne avec une caserne et quelques fermes. Edifices qui semblent s’accommoder malgré le brouillard de fumée asphyxiante qui voile la zone. Pour accéder à zebalt Mediouna, une autorisation est indispensable. A l’entrée, un avis l’indique sur un panneau encrassé. La pancarte orpheline est le symbole d’une administration en léthargie. Le délabrement du site saute aux yeux. L’accès est interdit à toute personne étrangère au service. Sur le terrain, c’est une autre histoire. Les remparts censés protéger le site contre les intrus tiennent à peine debout. D’une hauteur moyenne, on peut les escalader facilement. Certes des gardiens sont éparpillés çà et là, mais la décharge est tellement vaste. Les chiffonniers qui passent leur temps à la sillonner en ignorent l’étendue. En fait, elle est de 60 hectares, selon les chiffres du ministère de l’Environnement. De quoi aménager 114 terrains de foot! (Mesures intervalles du terrain: 105 x 50 = 5.250 m2). Un vaste domaine qu’il est impossible pour les «vigiles» de quadriller totalement. Sans uniforme, les gardiens de la décharge sont difficilement reconnaissables. On les confondrait même avec les Bouaras (récupérateurs) qui pullulent dans la décharge. Le manque de moyens (talkie-walkie, locomotion, mirador,…) fait cruellement défaut. Il n’y a pas de quoi s’étonner. Les crédits alloués à son fonctionnement sont de 8 millions de DH par an, précise une étude réalisée en mai 2002 par Brown Vence and Associates(2). A peine 1.350 DH par hectare comme frais de gestion pour toute l’année. Une misère. C’est une autre paire de manches que de se déplacer sur le terrain. Les pyramides d’ordures rendent difficile la circulation. Une seule route est praticable. On se retrouve ainsi involontairement acculé à la bordure du mur. Ni projecteurs, ni poteaux d’électricité. La nuit, c’est le black-out total. «La recette marocaine: se fondre dans le paysage pour mieux le cerner», déclare ironiquement un pseudo-gardien. Et quel paysage! Des dunes, voire des montagnes d’ordures étalées à perte de vue. A zebalt Médiouna, l’horizon n’existe pas. C’est une rumeur. Avant les ordures, le site abritait une quinzaine de carrières de pierres. Leur profondeur pouvait atteindre jusqu’à 100 mètres. «Aujourd’hui, les immenses crevasses sont inondées d’ordures. L’ingratitude humaine est inégalable», affirme Abbas avec un ton mélancolique. Il est l’un des derniers vétérans de l’époque des carrières. Âgé d’une soixantaine d’années, il survit grâce à la récupération. L’ancien ouvrier est devenu mikhali. «Il n’y a pas pire que la traîtrise du temps. Toute ma vie, je n’ai appris qu’à arracher des rochers», confie-t-il. Le bonhomme n’est pas le seul dans les parages à piocher dans les déchets. «Chacun a sa parcelle. Personne ne s’aventurera à fouiner dans mes meules d’ordures. C’est presque un trésor. On peut y trouver même les déchets de gens qui ne sont plus de ce monde», affirme Abderrahim, un autre chiffonnier de la place. A 25 ans, ce jeune homme a déjà derrière lui 13 ans de métier. Il ne connaît rien d’autre: «J’ai l’impression d’avoir toujours vécu ici». Les mikhalis passent plus de 10 heures par jour recroquevillés à récupérer du papier-carton, du plastique et du métal… Leur seul outil, un trident aussi pointu qu’une mâchoire de requin blanc. Il ne les quitte jamais. C’est une troisième main. Les risques d’éboulement sont imminents. «Plus on s’engouffre dans la décharge et plus le danger augmente. Elle ressemble à un océan toujours agité», lance Abderrahim. A l’entrée et à la sortie, les camions sont pesés pour contrôler le volume des déchets qu’ils transportent. Le poste de pesage leur délivre un reçu (immatriculation, poids, nom de la société…). La procédure permet de comptabiliser le coût de la collecte(3). «Ils peuvent charger jusqu’à 12 tonnes. Généralement, on ne dépasse pas les 8 à 9 tonnes sauf le week-end», a souligné l’un des chauffeurs. Il travaille pour l’une des 3 sociétés (Sita, Pizorno et Tecmed) auxquelles la mairie de Casablanca a délégué la collecte des ordures. Chacune prend en charge une zone urbaine. Les chauffeurs travaillent de 7h à 15h pour effectuer 2 voyages par jour. 500 camions font quotidiennement les allers retours au dépotoir de Médiouna. Selon les chiffres officiels, de 0,75 à 1 kg/j d’ordures est généré par habitant. L’Observatoire national de l’environnement au Maroc (ONEM) classe le Grand Casablanca à la tête de la production nationale des déchets (tonnage moyen journalier: 2.753). . MauditeAprès la pesée, ils déversent leurs cargaisons d’ordures. Certains chiffonniers agrippés aux portes les accompagnent. «Ce sont les soldats de la décharge. Ils nous aident lorsque nos engins s’enfoncent dans les tas d’ordures. Une fois je me suis retrouvé coincé à minuit. C’est grâce à eux que le camion a pu sortir», explique Jamal, camionneur. Il a 15 ans d’expérience. Très vite, les chiffonniers s’agglutinent derrière le camion pour trier les matières récupérables. Ils sont de tout âge. Les enfants ne manquent pas. Certains ont à peine dix ans. Ils font partie de la chaîne. Une chaîne constituée de chiffonniers, d’intermédiaires et de grossistes. Les matières récupérées sont revendues par la suite au kilo. Un intermédiaire, se trouvant sur place, les reprend . Chaque chose a son prix: entre plastique, métal, et papier carton, les prix varient de 0,50DH à 1 DH. Ils augmentent au fur à mesure dans la chaîne. Ils fluctuent aussi en fonction des marchés. Les tarifs de Médiouna ne sont pas ceux du Souk Mesbahiat à Mohammédia. Les matières récupérées sont ensuite, emballées dans de grands sacs de plastique. Les intermédiaires les revendent à des industriels d’Ain Sbaâ afin d’êtres recyclées. Un système informel de récupération s’est développé. Ce sont des millions de dirhams qui circulent sans êtres assujettis à aucune taxe. Fiscalement, c’est un manque à gagner pour l’Etat. «Que voulez-vous que je fasse? Personne ne m’a appris à faire autre chose. Et il faut bien gagner son pain», martèle un jeune mikhali, tout en continuant à retourner les ordures. «Des foyers entiers vivent grâce à ce travail. L’essentiel, c’est d’être honnête», affirme-t-il. La décharge est en plus un lieu de résidence pour quelques familles. Même le bétail y est présent. Vaches et brebis «paissent» tranquillement sur des champs… d’ordures! On peut même manger sur place. Des «snacks» improvisés sont dressés sous quelques tentes. Une mini-cité a pris forme. Elle est la fille maudite de Casablanca.


Les intouchables

Grâce aux tridents, les déchets ensevelis retrouvent une seconde vie. Sous d’autres cieux, ce métier a un statut: récupérateur. Au Maroc, il en a aussi, celui d’intouchable. La profession de mikhali est perçue avec dédain. Le projet de loi n° 28-00 relatif à la gestion des déchets (tri, traitement, élimination…) devrait prévoir l’intégration de ces artisans. Une réhabilitation sociale par voie légale s’impose. L’exemple brésilien est à suivre (voir entretien pages 22-23). Le savoir-faire des chiffonniers est une mine d’or. Les fils de fumée qui se dégagent des ordures sont dus principalement à la chaleur. Le carton et les sachets de plastique exposés au soleil deviennent inflammables. «Personne ne s’aviserait à déverser d’autres ordures. Le feu risque de prendre à tout moment. La décharge deviendrait un enfer à ciel ouvert», précise Abbas, le vieux chiffonnier. Et l’enfer, il l’a presque entrevu. Une fois, il s’était assoupi pour reprendre des forces. Subitement, une tempête s’est déclenchée. En un quart de temps, le feu a pris. Il allait être perdu sans l’aide de ses compagnons. Faiçal FAQUIHI-------------------------------------------------------------------------(1) Voir le site www.matee.gov.ma Une étude d’impact a été réalisée en 2003 par le ministère de l’Environnement sur la décharge de Médiouna. (2) La Communauté urbaine de Casablanca a été associée à cette étude de caractérisation des déchets de la décharge de Médiouna. Le but étant d’analyser la composition des déchets solides urbains de 24 à 35 communes de la wilaya.(3) Le coût moyen de la collecte est de 248 DH à 366 DH la tonne.

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