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Les hirondelles de Kaboul
Vingt-sixième épisode: «Retourne vite auprès d’elle»
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1657 Le 08/12/2003 | Partager

. Résumé: Atiq rencontre le soutien de sa femme, Mussarat, dans son amour pour sa prisonnière, Zunaira. Mussarat, malade, n’a pas d’espoir de survivre. Elle insiste pour qu’Atiq s’enfuie avec Zunaira. L’exécution de la prisonnière, en grande pompe, doit avoir lieu demain vendredi. --------------------------Mussarat prend la figure de son mari à deux mains. Ce qu’elle lit dans son regard l’achève. Un frisson la traverse de part et d’autre. Elle tente de lutter, en vain; deux grosses larmes perlent à ses paupières puis roulent sur son visage et atteignent son menton avant qu’elle ait le temps de les retenir.- Je crois que tu as enfin trouvé ta voie, Atiq, mon époux. Le jour se lève en toi. Ce qu’il t’arrive, les rois et les saints te l’envieraient. Ton coeur renaît. Je ne peux pas t’expliquer. C’est d’ailleurs mieux ainsi. Ce genre de phénomène doit se vivre sans s’expliquer. Parce qu’on n’a rien à craindre de lui.- Que dois-je faire?- Retourne auprès d’elle. Avant de lui ouvrir la porte, ouvre-lui ton coeur et laisse-le lui parler. Elle l’écoutera. Et elle te suivra. Prends-la par la main et partez tous les deux le plus loin possible sans vous retourner.- C’est toi qui me demandes de partir, Mussarat?- Je me jetterais à tes pieds pour t’en convaincre. Personne n’a le droit de gâcher ce qui peut arriver de meilleur à un être, même s’il doit en pâtir le restant de sa vie. Ce sont des instants si rares qu’ils en deviennent sacrés.. “Tu peux encore t’enfuir”- Je ne t’abandonnerai pas.- Je n’en doute pas. Mais la question n’est pas là. Cette femme a besoin de toi. Sa vie dépend de ton choix. Depuis que tu l’as vue, tes yeux rayonnent. Elle illumine ton intérieur. Quelqu’un d’autre, à ta place, serait en train de chanter à tue-tête sur les toits. Si tu ne chantes pas, Atiq, c’est parce qu’on ne te l’a pas appris. Tu es heureux, mais tu l’ignores. Ton bonheur te déborde, et tu ne sais comment t’en réjouir. Toute ta vie, tu n’as écouté que les autres; tes maîtres et tes gourous, tes chefs et tes démons qui te parlaient de guerre, de fiel et d’affronts. Tes oreilles en dégoulinent; tes mains en tremblent. C’est pourquoi tu as peur d’écouter ton coeur aujourd’hui, de saisir la chance qui, enfin, te sourit. Sous d’autres cieux, ton désarroi attendrirait la ville entière. Mais Kaboul ne comprend pas grand-chose à ce genre de désarroi. C’est parce qu’elle a renoncé à lui que rien ne lui réussit ni les joies ni les peines... Atiq mon époux, mon homme, tu es béni. Ecoute ton coeur. Il est le seul à te parler de toi-même, le seul à détenir la vérité vraie. Sa raison est plus forte que toutes les raisons du monde. Fais-lui confiance, laisse-le guider tes pas. Et surtout n’aie pas peur. Puisque de tous les hommes, ce soir, tu es celui qui AIME...Atiq se met à trembler.Mussarat lui reprend la figure et le supplie:- Retourne auprès d’elle. Il est encore temps. Avec un peu de chance, vous serez de l’autre côté de la montagne avant le lever du jour.- J’y pense depuis deux jours et deux nuits. Je ne suis pas sûr que ça soit une bonne initiative. Ils nous rattraperont et nous feront lapider. Je n’ai pas le droit de lui proposer de faux espoirs. Elle est si malheureuse et si fragile. Je tourne en rond dans les rues en ruminant mon plan d’évasion. Mais dès que je la vois, sereine dans son coin, toutes mes convictions s’émiettent. Alors, je ressors errer dans le quartier, reviens ici, mes projets à mes trousses, et là où je retrouve des forces je perds mes certitudes. Je suis complètement perdu, Mussarat, je ne veux pas qu’on me la confisque, tu comprends? Je leur ai donné mes plus belles années, mes rêves les plus fous, ma chair et mon esprit... Et, à la grande stupéfaction de son épouse, Atiq se cache derrière ses genoux, les épaules secouées de sanglots.. La visite de MussaratAtiq doit se préparer. Demain, Qassim Abdul Jabbar viendra chercher la détenue pour l’emmener là où les dieux et les anges ne se hasardent pas. Il se change dans sa chambre, serre fermement son turban. Ses gestes précis contrastent avec l’immobilité de son regard. Au bout de la pièce, Mussarat l’observe, la moitié de la figure dans la pénombre. Elle ne dit rien quand il passe à côté d’elle, ne bouge pas lorsqu’elle l’entend tirer sur le loquet et sortir dans la rue. La lune est pleine. On voit clair et loin. Des grappes d’insomniaques encombrent le seuil des taudis; leur baragouin excite les stridulations de la nuit. Derrière les murs, un bébé vagit; sa petite voix monte lentement vers le ciel où des millions d’étoiles s’interpellent.. Un miracle!La prison se terre dans ses propres hantises. Atiq tend l’oreille, ne perçoit que le craquement des poutres écrasées de chaleur. Il allume la lampe-tempête; son ombre difforme se projette sur le plafond. Il s’assoit sur le lit de camp, face au couloir de la mort, se prend la tête à deux mains. Une fraction de seconde, le besoin d’aller voir comment va la détenue le tenaille; il tient bon et reste assis. Son coeur bat à rompre. La sueur se ramifie sur son visage, suinte sur son dos; il ne bouge pas. La voix de Mussarat lui traverse l’esprit: Tu es en train de vivre les seuls moments dignes d’être vécus... En amour, même les fauves deviennent divins... Atiq se recroqueville autour de son chagrin, tente de le contenir. Rapidement, ses épaules se remettent à tressauter et un long gémissement l’oblige à s’agenouiller par terre. Il se prosterne, le front dans la poussière, et se met à réciter toutes les prières qui lui passent par la tête...- Atiq...Il se réveille, face contre sol. Il s’est assoupi pendant qu’il priait. Derrière lui, la fenêtre reflète les premières réverbérations de l’auroreUne femme en tchadri se tient devant lui.- Quoi?! Les miliciennes sont déjà là?!La femme retrousse sa cagoule grillagée.C’est Mussarat.Atiq se redresse d’un bond, regarde autour de lui.- Comment tu as fait pour entrer?- J’ai trouvé la porte ouverte.- Mon Dieu! où avais-je la tête? (Puis, recouvrant ses sens:) Que fais-tu ici? Qu’est-ce que tu veux?- Un miracle s’est produit, cette nuit, lui dit-elle. Mes prières et les tiennes se sont jointes, et le Seigneur les a entendues. Je crois que tes voeux vont être exaucés.- De quel miracle parles-tu?- J’ai vu des larmes couler de tes yeux. J’ai pensé: si ce que je vois est vrai, c’est que rien n’est tout à fait perdu. Toi, pleurer? Même lorsque j’ai retiré les éclats d’obus de tes chairs, je n’ai pas réussi à t’arracher un cri. Longtemps, je m’étais faite à l’idée que ton coeur s’était fossilisé, que plus rien ne pourrait faire frémir ton âme ou te faire rêver. Je t’ai vu, jour après jour, devenir l’ombre de toi-même, aussi insensible à tes déconvenues qu’un rocher à l’érosion en train de l’effriter. La guerre est une monstruosité et ses enfants ont de qui tenir. Parce que les choses sont ainsi faites, j’ai accepté de partager ma vie avec quelqu’un qui n’ambitionnait que de courtiser la mort. Au moins. de cette façon, j’avais une raison de croire que mon échec n’était pas de mon ressort. Et puis, cette nuit, j’ai vu, de mes propres yeux, l’homme que je croyais irrécupérable se prendre la tête dans les mains et pleurer. J’ai dit, c’est la preuve qu’une lueur d’humanité subsiste encore en lui. Je suis venue souffler dessus jusqu’à ce qu’elle devienne plus vaste que le jour.- Mais qu’est-ce que tu dis?------------------
Vingt-septième épisode: L’incroyable sacrifice de Mussarat

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