×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
eleconomiste

Culture

Feuilleton
Les hirondelles de Kaboul
Vingt-septième épisode: L’incroyable sacrifice de Mussarat
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1658 Le 09/12/2003 | Partager

. Résumé:Bien que très malade, Mussarat vient de rejoindre son mari, Atiq, à la prison. Il est trop tard maintenant pour que celui-ci s’enfuie avec Zunaira: l’exécution de la meurtrière est toute proche. Déjà Atiq croit entendre les miliciennes arriver pour se saisir de la prisonnière.---------------------- Mon échec était bel et bien de mon ressort, dit Mussarat. Toi, Atiq, tu étais malheureux parce que je n’ai pas su donner un sens à ta vie. Si tes yeux ne parvenaient pas à rendre sincères tes sourires, c’est à cause de moi. Je ne t’ai offert ni enfants ni de quoi t’en consoler. Lorsque tu me prenais, tes bras cherchaient quelqu’un qu’ils n’ont jamais trouvé. Lorsque tu me regardais, des souvenirs tristes te rattrapaient. Je voyais bien que je n’étais qu’une ombre qui se substituait à ton ombre et j’en avais honte toutes les fois où tu te détournais. Je n’étais pas la femme que tu avais aimée, j’étais l’infirmière qui t’avait soigné et mis à l’abri et que tu as épousée en signe de gratitude.- Ton mal a atteint ta raison, Mussarat. Retourne à la maison, maintenant.- J’ai essayé d’être belle et désirable pour toi. Je souffrais de ne pouvoir y parvenir. Je suis de chair et de sang, Atiq; je reçois de plein fouet chacun de tes soupirs. Que de fois je me suis surprise à humer tes vêtements comme une brebis la trace de son agneau qui s’est un peu éloigné du troupeau et qui tarde à revenir; que de fois j’ai péché en ne reconnaissant pas dans le sort la sainte volonté. Je me demandais pourquoi c’était arrivé à toi, pourquoi c’était arrivé à moi, et jamais pourquoi c’était arrivé à nous.- Que veux-tu au juste?- Qu’un miracle s’accomplisse. Quand j’ai vu les larmes jaillir de tes yeux, j’ai cru voir le ciel s’ouvrir sur ce qu’il a de plus beau. Et je me suis dit que la femme qui est capable d’un tel bouleversement ne doit pas mourir, Atiq.- Je ne te comprends pas.- Pourquoi chercher à comprendre ce qui constitue, en lui-même, une perplexité? Chez nous, ce qui arrive se fait au détriment de ce qui s’en va. Il n’y a pas de mal à tolérer ce qu’on ne peut empêcher; le malheur et le salut ne dépendent pas de nous. Ce que je veux dire est simple et pénible, mais il est nécessaire de l’admettre: c’est quoi la vie et c’est quoi la mort? Les deux se valent, et les deux s’annulent.. Les bourreaux arriventAtiq recule lorsque Mussarat avance sur lui. Elle tente de lui prendre les mains; il les replie dans son dos. La lumière de l’aube éclaire le visage de la femme. Mussarat est rassérénée. Jamais son visage n’a été aussi beau.- Au pays des erreurs sans regrets, la grâce ou l’exécution ne sont pas l’aboutissement d’une délibération, mais l’expression d’une saute d’humeur. Tu lui diras que tu as plaidé sa cause auprès d’un mollah influent. Sans t’étendre sur le sujet. Elle n’a pas à savoir ce qui s’est passé. Bientôt, lorsqu’on viendra la chercher, enferme-la dans ton bureau. Je me glisserai dans sa cellule. Ce ne sera jamais qu’un tchadri se substituant à un autre. Personne ne se donnera la peine de vérifier l’identité de la personne qui est en dessous. Cela se passera sans encombre, tu verras.- Tu es complètement folle.- De toute façon, je suis condamnée. Dans quelques jours, au plus tard, dans quelques semaines, le mal qui me ronge finira par me terrasser. Je ne voudrais pas prolonger inutilement mon agonie.Atiq est épouvanté. Il repousse son épouse et, les deux mains en avant, il la supplie de rester où elle est.- Ce que tu dis n’a pas de sens.- Tu sais très bien que je suis dans le vrai. C’est le Seigneur qui m’inspire: cette femme ne va pas mourir. Elle sera tout ce que je n’ai pas pu t’offrir. Tu ne peux pas mesurer combien je suis heureuse, ce matin. Morte, je serai plus utile que vivante. Je t’en supplie, ne fausse pas ce que la chance consent enfin à te fournir. Ecoute-moi pour une fois...Le 4x4 de Qassim Abdul Jabbar rugit en freinant devant la maison d’arrêt, suivi de près par un petit bus, chargé de femmes et d’enfants, qui préfère se ranger de l’autre côté de la rue, comme pour se préserver des sortilèges gravitant autour de la bâtisse maléfique. Atiq Shankat se glisse dans le couloir et s’adosse contre le mur, les mains tremblantes écrasées sous le fessier, les yeux par terre afin de ne pas trahir l’intensité de ses émotions. Il a peur, et froid. Ses tripes s’entrelacent à rompre dans des crissements incessants tandis que des crampes lancinantes, parfois voraces, lui martyrisent les jambes. Les battements de son sang résonnent sourdement dans ses tempes rappelant des coups de massue à travers des galeries souterraines. Il crispe les machoires et retient son souffle de plus en plus chaotique pour ne pas céder à la panique.Qassim se racle la gorge dans la rue. C’est sa façon à lui de s’annoncer. Ce matin, son gargouillis a quelque chose de monstrueux. On entend claquer la ferraille, puis des personnes mettre pied à terre. Des ombres s’agitent sur le sol sur lequel ricoche une lumière violente. Deux miliciennes s’engouffrent dans la bâtisse plongée dans une obscurité malsaine, glaciale et humide malgré la fournaise naissante du jour. Elles passent devant le geôlier, sans un mot, l’allure martiale, et se dirigent sur la cellule du fond. Qassim se montre à son tour. Sa carrure de colosse s’encadre dans l’embrasure, accentuant la pénombre. Les poings sur les hanches, il secoue la tête à droite et à gauche, se contorsionne avec exagération et s’approche du gardien en feignant de s’intéresser à une lézarde au plafond.- Relève la tête, guerrier! Ta nuque va se coincer et après tu ne pourras plus te regarder dans une glace convenablement.Atiq acquiesce sans s’exécuter.Les miliciennes reviennent, la prisonnière devant elles. Les deux hommes reculent pour les laisser passer. Qassim, qui surveille du coin de l’oeil son ami, toussote dans son poing.- C’est déjà fini, laisse-t-il entendre.Atiq rentre d’un cran son cou, traversé par une multitude de frissons.- Il faut que tu viennes avec moi, insiste Qassim. J’ai des choses à mettre au point avec toi.- Je ne peux pas.- Qu’est-ce qui t’en empêche?Atiq tremble de peurLe geôlier préférant garder le silence, Qassim regarde autour de lui et croit déceler une silhouette tapie dans un coin du box.- Il y a quelqu’un dans ton bureau.Atiq sent sa poitrine se contracter, étranglant net sa respiration:- Mon épouse.- Je parie qu’elle veut aller au stade.- C’est ça, c’est juste... c’est tout à fait ça.- Mes épouses et mes soeurs aussi. Elles m’ont contraint à réquisitionner le microbus qui est dehors. Eh bien, qu’à cela ne tienne. Dis-lui de les rejoindre. Tu la récupéreras à la sortie du stade. Quant à toi, tu vas venir avec moi. Il faut absolument que je te soumette un projet qui me tient à coeur.Atiq s’embrouille. Il tente de réfléchir vite, mais la grosse voix de Qassim l’empêche de se concentrer:- Qu’est-ce qu’il y a? Tu me boudes?- Je ne te boude pas.- Alors quoi?!----------Vingt-huitième épisode: L’exécution publique

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc