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Les hirondelles de Kaboul
Dernier épisode: L’exécution publique
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1659 Le 10/12/2003 | Partager

. Résumé:Parce qu’elle est malade, Mussarat a pris la place de la prisonnière, Zunaira, qui doit être exécutée en public ce matin. Déjà, les miliciennes entraînent un paquet humain enveloppé dans son tchadri. Elles n’ont pas vérifié l’identité de leur prisonnière, mais Qassim le chef taliban, se doute de quelque chose. Il assaille le geôlier Atiq de questions, mais dans le fond, il se moque de qui sera mis à mort. Ce qui compte, c’est que l’exécution soit bien réussie car les gourous du régime seront présents avec leurs invités étrangers.-------------------------Pris au dépourvu par les questions de Qassim, son chef, Atiq essaye de remettre de l’ordre dans ses idées. Les choses se précipitent autour de lui, le dépassent, le bousculent. Qassim se racle la gorge pour signifier au geôlier qu’il est temps de partir. Zunaira se lève. Atiq la conduit au bus des femmes de Qassim et revient prendre place dans le 4x4 à côté de son chef. Pas une fois, il n’a regardé les deux miliciennes et leur prisonnière qui se tiennent à l’arrière du véhicule.. Les dignitaires de l’apocalypseLes diatribes des mollahs, diffusées par de nombreux haut-parleurs, retentissent à travers les ruines environnantes. Par intermittence, le stade vibre d’ovations et de clameurs hystériques. La foule continue d’affluer des quatre coins de la ville. Malgré les cordons renforcés du service d’ordre, une agitation débridée engrosse les alentours de l’arène. Qassim commence d’abord par orienter le petit bus sur une porte moins encombrée, fait descendre les femmes et les confie à des miliciennes pour les installer sur la tribune. Une fois tranquillisé, il remonte dans le 4x4 et fonce sur la pelouse où des Talibans armés s’affairent avec un enthousiasme abusif. Les quelques corps se balancent çà et là au bout d’une corde. Ils témoignent que les exécutions publiques ont commencé. Dans les gradins saturés, les gens se coudoient ferme. Beaucoup sont là pour éviter les tracasseries; ceux-là assistent aux horreurs sans rien manifester. D’autres, qui ont choisi de s’articuler le plus près possible de la tribune où se prélassent les dignitaires de l’apocalypse, font des pieds et des mains pour se faire remarquer; leur jubilation outrancière, voire morbide, et leurs cris dissonants écœurent jusqu’aux gourous eux-mêmes. Atiq saute à terre et, figé devant le véhicule, il ne quitte pas des yeux l’endroit réservé aux femmes, croyant reconnaître Zunaira en chacune d’elles. Retranché au fin fond de son délire, il ne perçoit ni les applaudissements ni les prêches des mollahs. Il ne semble pas, non plus, voir les milliers de spectateurs qui peuplent les gradins de contingents fauve aux gueules plus insalubres que leurs barbes. Un remue-ménage se déclare sur une aile de l’arène, soulevant quelques ululements funestes. Des sbires bousculent un “maudit” vers son destin où un homme l’attend, couteau au poing. La séance ne dure que le temps de quelques gestes. L’homme ligoté est mis à genoux. Le couteau étincelle avant de lui trancher la gorge. Dans les gradins, des applaudissements sporadiques saluent la dextérité du bourreau. Le corps ensanglanté est balancé sur une civière; au suivant! . La dernière marcheAtiq est tellement concentré sur les rangées de tchadri qu’il ne voit pas les miliciennes s’emparer de leur prisonnière. Cette dernière marche jusqu’au milieu de la pelouse puis, escortée par deux hommes, elle se dirige sur l’emplacement qui lui est réservé. Une voix péremptoire la somme de s’agenouiller. Elle s’exécute et, levant une dernière fois les yeux derrière le masque grillagé, elle aperçoit Atiq qui lui tourne le dos, là-bas près du 4x4. Au moment où elle sent le canon du fusil lui effleurer l’arrière du crâne, elle prie-le ciel pour que le geôlier ne se retourne pas. Le coup de feu part aussitôt, emportant dans son blasphème une prière inachevée.Atiq ignore si les cérémonies ont duré quelques heures ou une éternité. Les brancardiers finissent d’entasser leurs cadavres sur la remorque d’un tracteur. Un prêche particulièrement percutant clôt les “festivités”. Tout de suite, la pelouse sanglante est envahie par des milliers de fidèles pour la grande prière. Un mollah aux allures de sultan mène le rituel tandis que des sbires enragés pourchassent les retardataires. Dès le départ des convives prestigieux, des hordes pullulantes se constituent dans des ressacs farouches avant de converger vers les sorties. Des bousculades inouïes se déclenchent, si violentes que le service d’ordre est obligé de battre en retraite. Lorsque les tchadri se mettent à évacuer les gradins, Atiq rejoint un attroupement d’hommes au-dehors. Qassim est là, les mains sur les hanches, visiblement content de ses prestations. Il est convaincu que sa contribution au bon déroulement des exécutions publiques n’a pas échappé aux gourous. Il se voit déjà promu à la tête de la plus grande prison du pays.Les premières femmes commencent à sortir du stade, vite récupérées par leurs hommes. Par groupuscules plus ou moins uniformes, elles s’éloignent, certaines encombrées de rejetons. Le brouhaha s’atténue au fur et à mesure que les alentours sont débarrassés de leurs hordes. La foule se dilue dans la poussière en remontant vers la ville, taillée en pièces par les camions des Talibans qui se poursuivent dans un carrousel anarchique.Qassim reconnaît son harem au coeur de la cohue; de la tête, il lui indique le bus en attente au pied d’un arbre.- Si tu veux, je peux vous déposer, ton épouse et toi, chez vous.- Ce n’est pas la peine, lui dit Atiq.- Le détour ne me dérangerait pas.- J’ai des choses à faire en ville.- Bon, c’est très bien. - Bien sûr...Qassim le salue et se dépêche de rattraper ses femmes.Atiq continue d’attendre la sienne. Autour de lui, l’attroupement rétrécit comme peau de chagrin. Bientôt, seule une petite grappe d’individus hirsutes lui tient encore compagnie quelques minutes avant de s’évanouir, à son tour, trimbalant dans son sillage le friselis des tchadri. . Zunaira a disparuLorsqu’il se rend compte qu’il n’y a plus personne sur la place c’est le silence; un silence misérable, profond comme un abîme. Atiq regarde autour de lui, incrédule, complètement désorienté; il est bel et bien seul. Pris de panique, il se rue à l’intérieur de l’enceinte. La pelouse, les gradins, la tribune sont déserts. Refusant de l’admettre, il court vers l’endroit où se tenaient les femmes. Hormis les dalles navrantes de nudité, personne. Il retourne sur la pelouse et se met à courir tel un forcené. Le sol ondoie sous ses foulées. Les gradins désertés se mettent à tournoyer, vides, vides, vides. Un moment, la nausée le contraint de s’arrêter. Tout de suite, il reprend sa course éperdue tandis que sa respiration bourdonnante menace de submerger le stade, la ville, le pays entier. Abasourdi, terrifié, le coeur sur le point de lui jaillir de la gorge, il retourne au milieu de la pelouse, exactement là où une flaque de sang s’est coagulée et, la tête dans les mains, il scrute obstinément, une à une, les tribunes. Soudain, réalisant l’ampleur du silence, ses mollets cèdent, et il tombe à genoux. Son cri de bête foudroyée se déverse sur l’enceinte, aussi épouvantable que l’effondrement d’un titan: Zunaira!Plusieurs heures après, la main tantôt sur un mur, tantôt contre un arbuste, il erre au gré des venelles. . L’autre exécutionC’est alors qu’une femme, sortant d’une mansarde, le dégrise presque. Elle porte un tchadri décoloré, aux basques trouées, et des souliers éculés. Atiq se met au milieu de la ruelle pour l’intercepter. La femme se déporte sur le côté; Atiq l’attrape par le bras et tente de la retenir. D’une secousse, elle se libère de l’étreinte de l’homme et s’enfuit. Dans une autre ruelle, il surprend une autre femme sur le seuil d’une ruine. Le voyant arriver, elle rentre et referme la porte derrière elle. Les enfants s’écartent sur son chemin, effrayés par cet homme échevelé, aux prunelles jaillissantes et aux lèvres bleues, qui semble traquer sa propre démence. Des gamins ramassent des cailloux et se mettent à mitrailler le fou jusqu’à ce qu’il rebrousse chemin. La tempe éclatée par un projectile, le sang cascadant sur son oreille, Atiq se met à courir, à petits pas d’abord, ensuite, au fur et à mesure qu’il s’approche de la place, il allonge sa foulée, la respiration rauque, les narines fuyantes, la bouche effervescente d’écume. Les femmes se dispersent en hurlant; il parvient à s’emparer de quelques-unes, déchire leur accoutrement, leur relève la tête en les tirant par les cheveux. Au gourdin succèdent les fouets, puis les coups de poing et les coups de pied. Les hommes “déshonorés” piétinent leurs femmes pour se jeter sur le fou... Incube! suppôt de Satan!... Atiq a le vague sentiment qu’une avalanche l’emporte. Mille savates dégringolent sur lui, mille bâtons, mille cravaches. Incube! Dépravé! Maudit! Broyé par le tumulte, il s’effondre. Les meutes furieuses se précipitent sur lui pour le lyncher. Il a juste le temps de remarquer que sa chemise a disparu, déchiquetée par des doigts dévastateurs, que le sang ruisselle dru sur sa poitrine et sur ses bras, que ses sourcils éclatés l’empêchent de mesurer la colère irréversible qui l’assiège. Quelques bribes de vociférations se joignent aux multitudes de coups pour le maintenir au sol... Il faut le pendre; il faut le crucifier; il faut le brûler vif... Subitement, sa tête s’ébranle, et les alentours basculent dans le noir. S’ensuit un silence, grave et intense…

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