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Culture

Feuilleton du Ramadan
Les hirondelles de Kaboul
Deuxième épisode: Les exécutions, les seules distractions
Par Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1633 Le 29/10/2003 | Partager

. Résumé:Ce matin-là, Kaboul est accablée de chaleur, mais ce n'est pas la chaleur qui a fait que tant de misère s'est abattue sur la ville, la capitale d'un royaume qui fut, il y a bien longtemps, splendide. L'Afghanistan sort tout juste d'un autre épisode de guerre, celle qui a vu pendant dix ans, l'occupation par l'armée soviétique. L'URSS en est morte. A Kaboul, les Talibans ont gagné, mais de quel gain parle-t-on? Ce matin, le gardien de la prison, Atiq Shaukat, est en retard. Le bourreau, Qassim Abdul Jabbar, est furieux: les autorités religieuses ont tout préparé, les spectateurs s'impatientent déjà sur les gradins… Mais ce gardien, inconscient de son rôle, avait préféré veiller sa femme malade à l'hôpital. Par quelle aberration veille-t-on une épouse malade!? Et puis, il y avait tous ces encombrements dans les rues: il faut taper dur sur les gens pour se frayer un passage dans le souk. Deux miliciennes en tchadri ont saisi la prisonnière voilée. Elles l'ont entassée à l'arrière de la camionnette.------------------------------------------Abdul Jabbar relève la ridelle de la voiture et rabat les loquets. Après un dernier regard sur les deux miliciennes et la prisonnière pour s'assurer que tout est au mieux, il grimpe à côté du conducteur et donne un coup de crosse sur le plancher pour ouvrir la marche. Aussitôt, la camionnette démarre, escortée par un gros 4x4 surmonté d'un gyrophare et chargé de miliciens débraillés.Mohsen Ramat hésite longtemps avant de se décider à rejoindre l'attroupement sur la place. On a annoncé l'exécution publique d'une prostituée. Elle sera lapidée. Quelques heures auparavant, des ouvriers sont venus décharger des brouettes remplies de cailloux à l'endroit de la mise à mort et ont creusé un petit fossé d'une cinquantaine de centimètres de profondeur.Mohsen a assisté à plusieurs Iynchages de cette nature. Hier seulement, deux hommes, dont l'un à peine adolescent, ont été pendus au bout d'un camion-grue pour n'être décrochés qu'à la tombée de la nuit. Mohsen déteste les exécutions publiques. Elles lui font prendre conscience de sa fragilité, aggravent les perspectives de sa finitude; d'un coup, il découvre la futilité des choses et des êtres et plus rien ne le réconcilie avec ses certitudes d'antan quand il ne levait les yeux sur l'horizon que pour le réclamer. La première fois qu'il avait assisté à une mise à mort -c'était l'égorgement d'un meurtrier par un proche de sa victime-, il en avait été malade. . La conscience s'est éteintePlusieurs nuits durant, ses sommeils fulguraient de visions cauchemardesques. Souvent, il se réveillait en hurlant plus fort qu'un possédé. Puis, au fur et à mesure que les jours consolident leurs échafauds et cultivent leur cheptel expiatoire au point que les gens de Kaboul s'angoissent à l'idée qu'une exécution soit reportée, Mohsen a cessé de rêver. Sa conscience s'est éteinte. Il s'assoupit dès qu'il ferme les yeux et ne ressuscite qu'au matin, la tête aussi vide qu'une cruche. La mort, pour lui et pour les autres, n'est qu'une banalité. D'ailleurs, tout est banalité. Hormis les exécutions qui réconfortent les survivants chaque fois que les mollahs balaient devant leur porte, il n'y a rien. Kaboul est devenue l'antichambre de l'au-delà. Une antichambre obscure où les repères sont falsifiés; un calvaire pudibond; une insoutenable latence observée dans la plus stricte intimité.Mohsen ne sait pas où aller ni quoi faire de son oisiveté. Depuis le matin, il n'arrête pas de flâner à travers les faubourgs dévastés, l'esprit vacillant, la mine inexpressive. Avant, c'est-à-dire il y a plusieurs années-lumière, il aimait se promener, le soir, sur les boulevards de Kaboul. A l'époque, les devantures de magasin n'avaient pas grand-chose à proposer, mais personne ne venait vous cingler la figure avec sa cravache. Les gens vaquaient à leurs occupations avec suffisamment de motivation pour concevoir, dans leurs délires, des projets mirobolants. Les échoppes étaient pleines à craquer; leur brouhaha se déversait sur les trottoirs telle une coulée de bonhomie. Entassés dans des chaises en osier, les vieillards tétaient leur pipe à eau, l'œil plissé par un rayon de soleil, l'éventail négligemment posé sur le ventre. Et les femmes, malgré leur voile grillagé, pirouettaient dans leur parfum comme des bouffées de chaleur. Les caravaniers de jadis certifiaient que nulle part, au cours de leurs pérégrinations, ils n'avaient rencontré des houris aussi fascinantes. Vestales impénétrables, leurs rires étaient un chant, leur grâce un fantasme. C'est pour cette raison que le port du tchadri est devenu une nécessité. Il consiste plus à les préserver du mauvais oeil qu'à épargner aux hommes des sortilèges démesurés... Qu'il est loin, ce temps. Relèverait-il d'une pure fabulation? . Des suaires couleur de peurDésormais, les boulevards de Kaboul ne divertissent plus. Les façades décharnées, qui tiennent encore debout par on ne sait quel miracle, attestent que les estaminets, les gargotes, les maisons et les édifices sont partis en fumée. La chaussée, auparavant bitumée, n'est que sentiers battus que les sandales et les sabots raclent à longueur de journée. Les boutiquiers ont mis leur sourire au placard. Les fumeurs de tchelam se sont volatilisés. Les hommes se sont retranchés derrière les ombres chinoises et les femmes, momifiées dans des suaires couleur de frayeur ou de fièvre, sont absolument anonymes.Mohsen avait dix ans, avant l'invasion soviétique; un âge où l'on ne comprend pas pourquoi, subitement, les jardins sont désertés et les jours aussi dangereux que les nuits; un âge où l'on ignore surtout qu'un malheur est vite arrivé. Son père était négociant prospère. Ils habitaient une grande demeure en plein centre-ville et recevaient régulièrement des parents ou des amis. Mohsen ne se souvient pas assez de cette époque, mais il est certain que son bonheur était plein, que rien ne contestait ses éclats de rire ou condamnait ses caprices d'enfant gâté. Puis, il y a eu cette déferlante russe, avec son armada de fin du monde et son gigantisme conquérant. Le ciel afghan, où se tissaient les plus belles idylles de la terre, se couvrit soudain de rapaces blindés: sa limpidité azurée fut zébrée de traînées de poudre et les hirondelles effarouchées se dispersèrent dans le ballet des missiles. La guerre était là. Elle venait de se trouver une patrie...Un klaxon le projette sur le côté. Il porte instinctivement son chèche à sa figure pour se protéger contre la poussière. La camionnette d'Abdul Jabbar l'effleure, manque de renverser un muletier et fonce sur la place, suivie de près par le puissant 4 x4. A la vue du cortège, une clameur incongrue secoue l'attroupement où des adultes hirsutes disputent les premières loges à des gamins faunesques. Les miliciens doivent distribuer des coups à bras raccourcis pour calmer les esprits.Le véhicule s'arrête devant le fossé fraîchement creusé. On fait descendre la pécheresse tandis que des invectives fusent çà et là. De nouveau, les remous reviennent molester les rangs, catapultant les moins vigilants vers l'arrière.Insensible aux coups de boutoir qui tentent de l'éjecter, Mohsen profite des brèches que l'agitation taille dans la cohue pour gagner les premiers rangs. En se dressant sur la pointe des pieds, il voit un colossal énergumène “planter” la femme impure dans le fossé, la recouvrir de terre jusqu'faux cuisses de façon à la maintenir droite et à l'empêcher de bouger.---------------------------------------. Demain, troisième épisode: Les trois pierres de Mohsen

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