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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XXXIIIe épisode: Le grand coup d'audace de Zineb

Par L'Economiste | Edition N°:1594 Le 04/09/2003 | Partager

. Résumé:Dans un énorme coup de colère, l'Adel a chassé son fils, Thami le jeune boucher. Celui-ci a été surpris chez sa maîtresse, la belle Zineb, par le Mokaddem du quartier. Thami a refusé de partager sa maîtresse avec le fonctionnaire, si bien que ce dernier s'est vengé en le dénonçant à son père. D'où la colère! Notre héros se retrouve à la rue, sans toit, sans argent. Mais Thami, qui jusque-là avait louvoyé entre son devoir d'obéissance vis-à-vis de son père et ses pulsions amoureuses, découvre… la liberté. L'hadja, la vieille prostituée du quartier, accepte de le loger pour une nuit. Thami est persuadé que Zineb préférera le confort de son mauvais mariage aux risques de revenir vers son jeune amant…-------------------------------------L'hadja me réveilla vers six heures. Le temps était gris, il pleuvait et ventait, phénomènes assez rares à Marrakech. Ces précipitations tant attendues étaient à nouveau la preuve que les prières de pluie ne sont pas vaines. A force de les ressasser, vendredi après vendredi, Allah, le Clément, le Compatissant, finit par sortir son arrosoir. L'hadja avait troqué la tunique usée de la veille contre une djellaba de tergal qu'elle portait presque toujours à l'extérieur. . Le café qui fait l'hommeA l'origine, le long vêtement devait être d'un marron foncé, mais le temps avait changé ce marron en une drôle de couleur, plus triste comme si le tissu avait absorbé tous les chagrins, tous les malheurs vécus par la vieille femme. Je fis un brin de toilette aux latrines, avant de venir reprendre ma place sur la natte étendue au fond de l'étroit vestibule. La ruelle commençait à retrouver son animation habituelle.On entendait les pas pressés des passants qui vaquaient à leurs occupations, quelques brefs échanges de salutations, quelques toussotements; de temps en temps, une motocyclette grinçante filait en pétaradant; son bruit mourait au premier tournant de la venelle.L'hadja Hlima s'affairait dans sa petite cuisine, d'où provenait une forte odeur de café préparé avec des tiges de thym. Ma mère en faisait toutes les après-midi pour l'Adel. Chaque jour, à la même heure, quelles que soient les circonstances, cinq minutes après l'appel à la prière d'Al'aser. Au moindre retard, elle était sévèrement prise à partie. L'Adel en prenait deux ou trois verres avant de se remettre tout à fait de sa sieste.Mes soeurs et moi, nous avions droit aux effluves; seuls les hommes en prennent! nous disait notre mère toutes les fois que nous lui en demandions. L'hadja Hlima s'apprêtait ce matin-là à me servir l'infusion tant désirée. Pour elle, j'étais donc un homme. Rien que d'y penser me faisait déjà très chaud au coeur. Elle repoussa d'une main la petite table déglinguée et posa la cafetière sur la natte, en face de moi.- Je n'ai plus confiance en ce meuble ! fit-elle. Il va falloir que je lui fasse refaire les pieds.Après le café, L'hadja me servit de la soupe de semoule au beurre rance, un délicieux potage que seules les femmes de cet âge-là savent encore apprêter. Elle retira ensuite de son corsage un petit baluchon noir, tenu au chemisier par un élastique. Elle le dénoua avec d'infinies peines. Une dizaine d'objets singulièrement disparates se déversèrent d'un seul coup sur la table: un trousseau de clefs attachées avec une ficelle, des boucles d'oreilles, un chapelet d'ambre défait, des bagues en argent, une amulette dans une pochette de cuir, des têtes de girofle, quelques boulettes de camphre, deux billets de dix dirhams, une dizaine de pièces jaunes... La vieille femme détacha du trousseau une clef et me la tendit. C'était celle qu'elle me prêtait les jours de mes rendez-vous avec Zineb; je l'ai vite reconnue à son panneton un peu de travers.- Tiens, Thami! C'est le double, garde-le tant que tu es brouillé avec l'Adel. Comme d'habitude, moi je serai absente toute la journée; M'allem, le patron, m'a demandé de passer d'abord faire un peu le ménage chez lui, madame est malade, paraît-il! Après quoi, je m'en irai travailler au hammam... Tu trouveras à manger là, dans la cuisine. Il y a du beurre rance, de l'huile d'olive, des oeufs, du pain... Le thé et le sucre sont dans les deux boîtes en argent, une gerbe de menthe est tout près, sous la petite bassine en plastique verte. Puis voilà... il paraît que... Ah! j'allais oublier l'essentiel: fais-toi discret en sortant et en entrant! Je ne voudrais pas que les mauvaises langues m'accusent à nouveau de sorcellerie, de détournement d'hommes... que sais-je encore!... Cela dit, je m'en vais, je suis en retard, l'autre va encore rouspéter... Vérifie bien la porte en sortant, la serrure n'est pas toujours fiable!La tête dans le capuchon, je me rendormis sur la natte pendant encore deux bonnes heures, avant de me décider enfin à aller faire un tour. J'avais envie de marcher, changer d'air, jouir encore un peu de ma liberté fraîchement conquise.Dehors, le temps restait mauvais: de la pluie et du vent, sans relâche. Le jour mouillé avait la couleur de l'acier. Les touristes n'aiment pas quand il fait un temps pareil à Marrakech; ils pestent sans arrêt contre le ciel, ou contre les agences de voyages, qui les ont bernés en leur promettant un grand soleil durant tout le séjour. Les venelles étaient couvertes d'une boue épaisse que les souliers des passants pétrissaient, au point d'en faire une pâte visqueuse et glissante. Une eau grisâtre suintait à chaque piétinement. Je rabattis plus bas le capuchon de ma djellaba pour me protéger, autant de l'averse que des regards indiscrets.. La boucherie est restée ferméeLe temps n'avait pu empêcher les ménagères d'affluer au souk comme à l'accoutumée. Certaines s'abritaient sous des parapluies, avançant avec précaution, contournant habilement les innombrables nappes d'eau sombre frangée d'écume qui jonchaient le sol... D'autres se contentaient de rabattre le capuchon de leur djellaba sur la tête, relevant légèrement d'une main les pans avant du long vêtement, pour ne pas les maculer. Je jetai un évasif coup d'oeil du côté du magasin: il était évidemment fermé. L'Adel devait bientôt trouver quelqu'un d'autre pour s'en occuper, sinon son rêve d'arriver, de faire fortune et d'être quelqu'un dans cette médina d'Allah échouerait là, au bout de cet étal abandonné.Abritées sous l'auvent du magasin, deux femmes qui se fournissaient chez moi, palabraient. Sans doute échangeaient-elles leurs avis sur les raisons de cette brutale fermeture. Une troisième se tenait un peu à l'écart, l'oreille discrètement tendue; une malle bourrée et ficelée comme pour les grands voyages, traînait devant ses pieds.Mon coeur fit un bond dans ma poitrine avant même de m'être assuré que c'était Zineb.On n'a pas besoin de sa vue ni de ses autres sens pour reconnaître au loin celle qu'on aime; notre coeur suffit, et il ne se trompe jamais. Je volai vers elle. J'étais comme un naufragé à bout de forces, qui aperçoit brusquement devant lui une épave ou une bouée de sauvetage en errance. M'ayant vu, Zineb faillit s'écrouler sur moi; Dieu sait pourtant que je n'avais pas plus de retenue, pas plus de forces en cet instant précis, tant mon émotion était aussi grande, aussi bouleversante. Nos regards se croisèrent. Un court silence. Et Zineb fondit en larmes. Il n'y a rien de plus intolérable pour un homme sensible que de se trouver face à son aimée en pleurs. Emu, je m'immobilisai un instant, sans voix ni âme. Les gens du souk qui me reconnurent sous ma grosse djellaba de laine, s'agglutinèrent autour de moi comme de grosses mouches à merde. Les femmes, elles, semblaient plus intriguées par leur congénère en pleurs. Moyennant des questions retorses, elles tentaient de lui arracher quelques aveux qui satisferaient un peu leur curiosité malsaine.. Le secret de ZinebDes marchands du souk m'abordaient, l'un après l'autre. Pour me dissimuler leur véritable intention, ils commençaient par m'adresser des salamalecs ennuyeux, s'enquéraient de ma santé, de celle de l'Adel, de celle de l'entourage... Enfin, ils m'interrogeaient sur les raisons de cette brutale fermeture, autrement dit, la question de fond, celle qui leur rongeait la langue, leur consumait les tripes. Les commentaires allaient déjà bon train derrière moi. Exacerbé par tant de fâcheux, je débarrassai vite Zineb de sa malle et la traînai par la main vers la maison de L'hadja Hlima. Deux badauds du souk nous emboîtèrent le pas. Au premier tournant, j'assenai à chacun un généreux coup de pied au cul. Ils détalèrent à toutes jambes.Contre ces vauriens désoeuvrés et indiscrets de la médina, un traitement pareil est toujours d'une efficacité instantanée.Arrivés chez L'hadja Hlima, nous nous élançâmes l'un contre l'autre, dans une formidable étreinte, où nos corps affamés d'amour se mêlèrent, se confondirent et fusionnèrent, au point de ne plus être qu'un tout, impossible à dissocier.Parfois, sur cette terre, il n'y a vraiment rien de plus extraordinaire que l'amour!Ayant apaisé cette première soif qui nous taraudait cruellement les entrailles, nous reprîmes de nouveau, plus lentement, plus tendrement pour assouvir d'autres soifs, d'autres appétences, moins fortes peut-être, mais non moins pressantes, non moins impérieuses.Jamais notre amour ne fut si intense, d'autant que mon aimée paraîssait ce matin-là avoir tout son temps. Contrairement à toutes les fois précédentes, à aucun moment, elle ne manifesta de précipitation, ni d'appréhension non plus, exactement comme durant les nuits de rêve écoulées ensemble chez elle. Je pensai que l'ex-spahi était peut-être reparti quelque part, mais l'hypothèse semblait vraiment fragile. A peine rentré d'un long et épuisant périple, le vieux ne pourrait de toute évidence pas se lancer dans un autre voyage le lendemain même. Et puis il y avait la petite malle bourrée, une véritable énigme. Non, cette attitude de Zineb commençait à m'intriguer sérieusement. Irrépressible, la question me monta aux lèvres : - L'hadj est-il absent, aujourd'hui? lui demandai-je.- Non, fit-elle, c'est désormais moi qui suis absente, et pour toujours!- Explique-moi, mon amour! Tu sais bien que je ne suis guère doué pour les allusions!Zineb s'arracha à mon étreinte, son visage devint blanc, ses mains se crispèrent, son regard s'assombrit comme si ma question venait brusquement d'éveiller en elle quelque chose de pénible, une vive angoisse.- Parle, mon amour, parle, dis-moi tout!-------------------------------------Demain, trente-quatrième et dernier épisode Thami réunit ses deux passions

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