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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XXXIIe épisode: L'Adel a perdu le contrôle de la situation
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1593 Le 03/09/2003 | Partager

. Résumé:A la medersa, Thami n'avait pas voulu continuer ses études. Son père, lui-même adel et fils d'adel, n'avait pu obtenir que l'adolescent suive la lignée, et s'était résolu à le laisser devenir boucher. Le père s'en était félicité: cette méprisable profession rapporte beaucoup plus que le notariat traditionnel, certes prestigieux, mais qui ne vaut plus ce qu'elle valait. Le père avait aussi cru qu'il stopperait les velléités d'indépendance de son fils en le mariant de force et en l'installant chez lui. Mais rien n'y fait, Thami a continué à courir les aventures avec ses clientes… jusqu'à se faire prendre en galante compagnie par le mokaddem. L'affaire devient dangereuse et surtout coûteuse pour la boucherie. L'Adel se fâche comme jamais. Mais son fils au lieu de plier et de louvoyer comme d'habitude, résiste… il est chassé de la maison familiale. Sans argent, sans toit, il découvre… la liberté! ------------------------------------Ce jour-là, le jour où l'Adel m'a chassé, la médina me semblait rétrécie, sa superficie restreinte, ses murs d'enceinte repliés. Assoiffé d'espace, je prolongeais ma vadrouille jusqu'au-delà des épais remparts en pisé. Une vague d'air froid m'accueillit à la sortie de Bab Jdid. La rue, éclairée par des lampadaires parcimonieux, était beaucoup moins animée que celles de l'intérieur de la ville. Quelques Européens, sans doute des amateurs du calme et de la méditation nocturne, se promenaient seuls ou en couples, l'allure nonchalante, l'air distrait.Fatigué, je m'affalai sous l'un de ces vieux palmiers dépositaires de l'histoire tumultueuse de ma ville. Un grillon chantait joyeusement quelque part dans le tronc noueux de l'arbre. Son unique note aiguë et cristalline ressemblait à la sonnerie d'une minuscule cloche. J'écoutais distraitement l'insecte lorsque deux ou trois chauves-souris vinrent virevolter juste au-dessus de ma tête. A les regarder ainsi, on dirait que leurs ailes de peau singeaient le vol des hirondelles qui, par centaines, sillonnaient le ciel de ma ville durant ces premières journées de printemps.Un peu plus loin, à deux pas du trottoir, un jeune de mon âge était étendu sur la pelouse. Il tirait sur sa cigarette et observait les volutes de fumée qui s'élevaient en l'air.Dès qu'un Européen arrivait à son passage, il redressait le torse et émettait un son aigu, une espèce de sifflotement qu'il accompagnait d'une grimace assez singulière: il tirait sa langue et se pourléchait longuement. Je le regardai encore un moment, puis l'oubliai. . Le vieux navire est finiSans m'en rendre compte, mes doigts arrachèrent une petite tige à un arbuste qui traînait à portée de ma main. Je la mis entre mes dents, la mordillai et la réduisit à l'état de fragments humides. La plante sécréta une sève amère dans ma bouche. Je la crachai. La nuit et le silence me plongeaient peu à peu dans une rêverie nostalgique. Je songeais à ma vie antérieure, en récapitulais les péripéties, depuis la medersa. Mon passé défilait devant moi, avec ses joies, ses peines, ses douleurs, ses chagrins... Je revoyais surtout mes amours -mes seuls vrais moments de bonheur ici-bas. Et c'étaient tous des moments vécus à l'insu de mon père, dérobés à son extrême vigilance. L'Adel tenait à contrôler ma vie de bout en bout, la soumettre tout entière à son joug, exactement comme il avait fait de celle de ma mère et de mes deux soeurs. Mon père était un despote assoiffé d'asservissement, un tyran invétéré auquel il fallait se soumettre, jusqu'à l'écrasement. Se soumettre ou disparaître, c'était sa devise. Pour lui, la maison est un navire conçu par Allah, la femme et les enfants ses hommes d'équipage, le père son commandant de bord. Celui-ci donne les ordres; les autres les exécutent. A la moindre insoumission, la malédiction du Grand Concepteur s'abat sur tout le monde. Et c'est la dérive.L'Adel ne se lassait pas de nous citer cette allégorie -sans doute encore un autre fruit de sa fertile imagination. Tantôt, il l'attribuait au Grand Messager, tantôt à Allah Lui-même. C'était selon.De lourds nuages sombres traversaient le ciel, annonçant de la pluie sur la ville, peut-être aussi des rafales de vent. Un froid pénétrant descendait en vagues des montagnes de l'Atlas. J'enfilai ma djellaba de laine et rebroussai chemin vers les ruelles de la médina, sans doute moins inclémentes que ses faubourgs.. L'angoisse soudaineSur le chemin, je fus saisi d'une angoisse brusque et violente, comme un coup de poing en plein dans le ventre. Je venais en effet de me rendre compte que, cette fois-ci, c'en était vraiment fini de notre amour, Zineb et moi. Il ne nous restait plus un brin d'espoir; la rupture était consommée, et pour de bon. Adieu ma Zineb! me surpris-je à balbutier. Mes jambes se dérobèrent brusquement sous moi. Je fus forcé de m'appuyer contre un réverbère, le corps comme vidé d'un seul coup, l'esprit foudroyé.La face hideuse de l'Awacs et celle terrifiante de l'Adel se relayaient devant moi. Plus rien ne ressemblait à rien. Je laissai ma tête aller en arrière dans un mouvement de désespoir. Quelques gouttes de pluie vinrent s'écraser sur mon visage: elles étaient grosses, et fraîches. Je ne changeai néanmoins pas de position, ayant trouvé une certaine délectation à les sentir ainsi s'abattre, puis couler sur mes joues.Ayant repris un peu mes esprits, je me redressai. Peu de forces me restaient encore dans la carcasse. Je les ramassai et poursuivis tant bien que mal le chemin vers la masure de L'hadja Hlima, la vieille prostituée du quartier et qui avait donné asile à certaines de mes amours. Les ruelles de la médina baignaient dans un silence de cimetière. Les lumières étaient éteintes. Au détour d'une venelle, je marchai sur un chien étendu paisiblement à proximité d'un caniveau. L'animal bondit et s'enfuit en gémissant. J'enviai un bref moment le sort de ce chien insouciant, ou de n'importe quelle autre bête. Sans doute serait-il plus bénéfique d'échapper, ne serait-ce que provisoirement, à la misérable condition qui est parfois celle des hommes de ma trempe.Un instant, je restai devant la porte, la main sur le heurtoir, immobile, gêné à l'idée de réveiller la vieille femme. Enfin, étant venu jusque devant chez elle, je me décidai, soulevai l'anneau de fer et le laissai tomber à deux reprises: pas un bruit, pas un signe de vie. Je frappai derechef, plus fort, l'oreille collée aux interstices. . Ma sottise de grand calibreSi la vieille n'ouvrait pas, je retournerais sous les palmiers de Bab J'did. Quelques secondes s'écoulèrent dans un silence total. Enfin, un bruit lointain me parvint du fond de la maison, puis ce furent des toussotements, puis des grognements sourds. La porte grinça un bon coup avant de s'ouvrir. L'hadja Hlima apparut dans l'embrasure. Son corps débordant de graisse obstruait la minuscule entrée. L'air somnolant, le regard égaré, elle demeura un moment debout devant moi. La pauvre femme ne s'était pas encore totalement extirpée de son sommeil. J'eus soudain un sentiment de confusion. Ma sottise était de grand calibre; je venais de m'en rendre compte. Mais c'était déjà trop tard. Cela m'arrive souvent, ça s'appelle l'esprit de l'escalier. Je balbutiai tout de même une excuse.L'hadja se frotta les paupières, bâilla par deux fois puis écarquilla les yeux:– Ah! c'est toi, Thami! fit-elle d'une voix engourdie.– Puis-je passer la nuit chez vous, Lalla L'hadja? L'Adel vient de me chasser de la maison.– Chasser de la maison? Que je m'en retourne à Allah! A-t-il perdu le nord, cet homme, pour mettre son fils unique à la porte?... Yalatif! yalatif! Quel radjel! Entre, Thami, entre... C'est un coeur taillé dans le marbre que cet Adel! Un sans-pitié!... Je me demande souvent comment fait ta pauvre mère pour rester aussi longtemps avec lui, sous le même toit!... A sa place, moi, j'aurais déjà détalé à l'autre bout du monde... Heureusement, qu'elle a sa dentelle au fuseau, parce qu'autrement... Enfin, c'est terrible tout ça...La vieille femme était vêtue d'une longue tunique vétuste, qui avait été rouge, mais que l'usage et les intempéries avait fait virer au rose, et d'un fichu de fortune blanc, portant l'inscription Minoteries Industrielles du Sud en vert fatigué. En guise de ceinture, une corde de jute faisait le tour de ses hanches. Ses pieds traînaient de grosses sandales en plastique noires, d'habitude chaussées par les hommes. L'hadja abritait dans le creux de sa main un bout de chandelle à la flamme vacillante. Elle referma la porte, verrouilla, vérifia à plusieurs reprises. Ses mouvements étaient pesants, entrecoupés de geignements, de plaintes sourdes -autant de signes de vieillesse et d'épuisement. Ses jambes ne semblaient plus en mesure de supporter les amas de chair et de graisse composant son corps. Je la suivis à travers le vestibule. De tendres souvenirs me revinrent à la mémoire. Bientôt ce furent des images vivantes qui défilaient devant mes yeux. Une douce senteur fit palpiter mes narines; je me retournai aussitôt, comme interpellé: Zineb surgit du noir et s'arrêta à deux pas de moi! La belle femme me regardait, souriante, offerte, lascive -une vision douce et agréable. Presque en même temps, l'hadja pénétra dans une pièce. Je me retrouvai brusquement dans l'obscurité entière, comme pour mieux savourer ma délicieuse vision. Le vent commença à souffler. Un bidon en plastique vide échoua du toit et roula un moment sur le sol. La vieille femme réapparut, une lampe à acétylène à moitié couverte de suie suspendue à la main. Elle l'encastra, non sans peine, au fond d'une niche murale avant de disparaître à nouveau dans une autre pièce à l'entrée voûtée. Un insecte vint cogner contre la lampe et retomba, fracassé, dans les ténèbres. Des coups de vent froids arrivaient par la cour, dont une partie était recouverte d'un entrelacs de roseaux. La flamme déjà dansante de la lampe se tordait, montait, descendait, s'enflait, se dégonflait indéfiniment en striant les murs décrépis d'épouvantables figures géométriques qui ôteraient le souffle à un enfant. Pour tuer le temps, je m'amusais à y identifier quelque monstre d'Allah, lorsque resurgit L'hadja Hlima, un tajine et un pain de seigle rond, à peine entamé, entre les mains. Je la débarrassai du plat et le posai sur une petite table en grosses planches de pin mal rabotées. Le meuble vacillait légèrement sur ses pieds. D'un signe de la main, l'hadja m'invita à m'asseoir sur un bout de natte de paille étendu au fond du vestibule, dans l'encoignure, entre la cour et la pièce à l'entrée voûtée qui semblait être la cuisine. Un chat famélique, à la tête osseuse et aux oreilles pendantes surgit du noir. Il s'arrêta un moment, ses billes d'agate braquées sur moi, l'air alerte. Sa queue était allongée bien à plat et ses moustaches frissonnaient par instants. . Un dîner de rêveComme je ne lui manifestai aucune hostilité, il avança d'un pas méfiant en direction de la table pour s'y réfugier. L'hadja s'apprêtait à s'accroupir en face de moi, sur un oreiller éventré; mais, à peine eut-elle courbé l'échine qu'elle se redressa et retourna dans la cuisine en proférant force imprécations contre Satan l'Abominé. Je pensais qu'elle avait oublié d'éteindre le gaz, comme cela arrivait souvent à ma mère; elle aussi disait que c'était la faute à Satan. Non, mon hypothèse n'était pas la bonne, car l'hadja réapparut aussitôt, avec, entre les mains, un plateau d'argent soutenant un gobelet en terre cuite, une théière en émail et deux verres à thé. Un grillon planqué sous un ramassis d'objets hétéroclites dans un coin de la cour, se mit à striduler; d'autres congénères l'imitèrent. L'hadja vint enfin s'asseoir sur l'oreiller éventré.– Mange, Thami! fit-elle, c'est mon dîner. Ce soir, j'étais si éreintée que je me suis endormie sans y toucher, ou presque.Elle se tut un instant, étouffa un bâillement avec la paume de sa main.– Il n'y a pas plus affreux... Il n'y a vraiment pas plus affreux que de passer ses journées à masser et gommer les chairs de poulettes souvent avares… avares et ingrates par-dessus le marché! Le soir, je rentre vidée, fourbue, sans appétit...L'hadja Hlima poursuivait le récit de ses endurances quotidiennes. Sa voix traînante ne tarda pas à être assaillie par un concert de stridulations lancées de toutes parts. Ses paupières lourdes de sommeil se refermaient au milieu des phrases, son corps somnolent s'inclinait peu à peu d'un côté ou de l'autre, jusqu'à perdre tout à fait son équilibre. Alors, elle sursautait, se ressaisissait, crachait contre le mur, abominait Satan le maudit, puis reprenait son récit, d'une voix de plus en plus traînante, de plus en plus engourdie. Et le sommeil la rattrapait de sitôt; elle s'abandonnait de nouveau, la tête renversée, les paupières closes. Sa voix finissait par s'éteindre dans un dernier frisson de lèvres. La vieille femme demeurait ainsi quelques minutes, avant de sursauter derechef.Le petit tajine était un délice: des tripes de mouton au citron macéré et à l'huile d'olive, fortement assaisonnées d'ail, piment rouge, safran, poivre, cumin... Je profitai de l'inappétence de mon hôte pour m'en donner à coeur joie.-----------------------------Le roman de l'hypocrisie socialeDemain, trente- troisième épisodeLe grand coup d'audace de Zineb

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