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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XXIVe épisode: Habibadoit remettre sa bâche
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1585 Le 22/08/2003 | Partager

. Résumé: Marié de force et de fraîche date, Thami, notre héros, est déjà adultère. Sa première maîtresse, la belle Zineb, fâchée de ce mariage, est partie et ne doit revenir que deux semaines plus tard. Thami, le jeune boucher, a jeté son dévolu sur une autre de ses clientes, Habiba. A leur premier rendez-vous, ils se sont fait prendre par la police qui les a relâchés contre le paiement d'une facture de cigarettes. Malgré ces avatars, les deux amants poursuivent leurs rencontres secrètes.------------------------------Dès le lendemain de nos aventures policières, Habiba arriva le matin devant mon étal. Une djellaba de soie rouge ocre lui moulait voluptueusement le corps comme une seconde peau. Son abondante chevelure d'un noir de jais se répandait sur ses épaules, rendant ainsi la beauté de son visage encore plus éclatante, encore plus irrésistible. Tous les regards du souk convergeaient vers elle, un point de mire. Ceux des hommes brûlaient de désir, ceux des femmes, en revanche, débordaient de convoitise ou de jalousie.Une vive inquiétude s'empara brusquement de moi: cette exhibition des charmes au grand jour ne saurait continuer sans quelque fâcheuse suite. Les belles de cette trempe ne circulent pas trop longtemps dans les ruelles de la médina, les mâles en rut leur sautent très vite dessus, puis les font disparaître de la circulation. . La bâche pour préserver l'exclusivitéJe regrettais déjà d'avoir incité la ravissante femme à se débarrasser de son accoutrement de Soeur musulmane, qui, lui au moins, avait le mérite de me réserver l'exclusivité. Je compris enfin pourquoi certains redjalas imposent le hijab à leurs épouses; l'ample bâche, en véritable attirail de défense, préserve en effet parfaitement celles-ci des regards polissons, et les rend plus invulnérables aux tentations qui courent les rues.– Ecoute Habiba, lui murmurai-je en faisant mine de découper des côtelettes, puis-je te voir cet après-midi? J'ai déniché un abri où nous ne serons point inquiétés, un coin discret, une vraie tanière d'ours!Habiba baissa la tête, comme à l'accoutumée, sans rien dire: l'hechma.- Mais, ajoutai-je aussitôt, pour le rendez-vous, je voudrais que tu renfiles ta tenue de Soeur euh... c'est plus discret!... Sinon, je te propose, comme lieu de rencontre, la sortie du souk Rehba Lekdima, à l'appel pour la prière de la mi-journée, ça te va?Un silence, puis un sourire. J'enchaînai:- Parfait, parfait! Mais, encore une fois, mon cher amour, n'oublie pas d'endosser ta tenue de Soeur euh... parce que si tu me viens comme ça, tu peux être sûre que toute la médina sera au courant de notre aventure bien avant la tombée de la nuit! Et c'est sans doute la moindre chose qui puisse nous arriver!Embusqué sous la vieille djellaba de tergal -devenue dorénavant l'accessoire incontournable de mes aventures amoureuses, je me tenais debout sous le porche d'un four public. J'attendais. La tête dans le vaste capuchon. L'oeil aux aguets. Le rendez-vous était fixé à deux heures de l'après-midi -l'heure de l'appel à la prière de la mi-journée, mais aussi l'heure où la vigilance lâche un peu. Ma montre Dogma affichait une heure tapante. Une avance pareille n'était rien pour un rendez-vous de cette importance. Je me mis à compter les minutes, puis les secondes... Il n'y avait pas d'autre moyen pour faire écouler le temps. Ma tension montait au fur et à mesure, le sang bouillonnait dans mes artères... Pourvu que l'attente ne dure pas trop!A deux heures moins cinq, l'appel du muezzin pour la prière d'Azzouhr retentit dans le firmament, amplifié à l'infini par des micros vibrant de décibels. Presque en même temps, Habiba apparut au tournant de la ruelle. Je poussai un ouf de soulagement. La femme, complètement invisible à l'intérieur de sa tour noire de Soeur musulmane, avançait d'un pas lent, les yeux rivés au sol comme il se doit. Arrivée à mon passage, elle continua son chemin. J'attendais encore quelques secondes, puis la suivis, à pas de loup.- Brigade des moeurs! lui soufflai-je brusquement au creux de l'oreille.La femme se retourna en sursautant d'épouvante; mais, dès qu'elle m'eut reconnu, elle partit d'un rire immense, qu'elle eut par la suite beaucoup de mal à réprimer.Surchauffées, les ruelles étaient à cette heure-là quasi désertes. Je devançai Habiba de quelques pas -précaution qui visait surtout à dévoyer le flair des bergagas, les mauvaises langues.A l'entrée en arcade de la venelle, je distinguai un homme en djellaba, debout là où il ne fallait vraiment pas, c'est-à-dire tout près de la maisonnette de L'hadja Hlima. Je lâchai un gros juron en tapant rageusement du pied sur la terre battue. Quelle malchance! Je continuais cependant d'avancer. De temps en temps, le type penchait la tête vers le fond de l'impasse, l'air alerte des comploteurs avisés.. Une dénonciation tout à fait calomnieuseArrivé à un jet de pierre de lui, je reconnus la djellaba de l'Awacs. C'était lui, il n'y avait pas de doute. Je me décapuchonnai et fis aussitôt signe à Habiba d'obliquer.- Que la paix soit sur vous, Sidi Lehcen! lui dis-je sur un ton faussement calme. Comment se porte notre vénérable Mokaddem?- Ah! c'est toi! fit-il en levant sur moi ses mauvais yeux sanglants, pas du tout content de me voir. Ton dû, tu l'auras dès que je toucherai mes arriérés de salaire, dans deux ou trois mois, tout au plus; pour le moment, tu ferais mieux de passer ton chemin, parce que là, tu me gênes vraiment dans mon travail!Il reprit tout de suite son guet. Les muscles de sa face de crapaud durcissaient, ses sourcils se fronçaient... En le regardant, je fus un moment tenté de pencher moi aussi le nez de l'autre côté, pour voir un peu ce qui attirait ainsi ce salaud.- Ce n'est point de cela qu'il s'agit, Sidi Lehcen!- Alors de quoi? fit-il sans se retourner.- Non… je... je voudrais seulement vous dire que... qu'en passant par Derb L'anboub, il y a quelques minutes, j'ai entendu un boucan de tous les diables provenir de la maison de Kebbour-le-babouchier, des martèlements qui ébranlaient tout le quartier! A mon avis, le type est en train de faire faire des travaux chez lui. Et, de toute évidence, il n'a pas de permis et ne peut en avoir, puisqu'il n'est jamais en bons termes avec notre caïd, qu'Allah lui accorde longue vie!- Tiens, tiens! fit l'Awacs en se retournant entièrement vers moi, les yeux grand ouverts, la gueule subitement déridée. Qu'est-ce que j'entends là? Cela fait effectivement longtemps que je cherche à coincer cette vilaine canaille! Ha! ha! le grand jour est enfin arrivé! Grâces soient rendues à Dieu!Il s'en alla, en courant presque. Je rabattis le capuchon sur ma tête et fis signe à Habiba de faire demi-tour, heureux de m'être débarrassé si vite de cette abominable infection.. Les canons de ce calibre ne sont pas pour nousJ'ouvris la porte. Mon corps était pris de convulsions. Plus un fil de salive dans ma bouche, ni dans ma gorge. Je verrouillai, vérifiai par deux fois -complexe du verrou que contractent les amoureux longtemps persécutés.Sans plus attendre, mes deux mains fébriles déharnachèrent alors la ravissante créature. Son ample tenue de Soeur musulmane glissa sur la natte qui tapissait le sol de l'étroit vestibule. Un terrible corps divinement sculpté et d'une blancheur à rendre la neige jalouse, s'offrit à mes yeux. Une poitrine et des jambes que même les mains entraînées d'un Michel Ange ou d'un Rodin n'auraient pu mieux dessiner. Etais-je en train de rêver? Je me retournai, me secouai la tête, écarquillai les yeux... Non, vraiment, ce n'était pas une vision!Mes doutes ne s'estompèrent néanmoins pas tout à fait. Qu'est-ce que vous voulez! Chez nous, les canons de ce calibre, on ne les voit que dans les limousines de nos généreux hôtes saoudiens, dont les largesses attirent les filles comme des mouches, à la télévision où elles étalent leur talent de présentatrices innées, ou alors dans les entreprises où elles occupent toujours des postes-clés: directrices de cabinet, secrétaires de direction, directrices en chef... Attendez, qu'est-ce que je débite là? Vaines accusations et pures calomnies! Ces pratiques déplacées étaient en cours dans le passé, au temps des parlementaires à vie, des ministres occultes et ceux de droit divin. Aujourd'hui... eh bien, aujourd'hui, la situation a changé; on garde, bien sûr, le bel héritage... il faut du temps! argue-t-on partout. On ne change pas comme ça du jour au lendemain! C'est impossible! Le changement est une question de générations et non pas de mois, ni même d'années! On avance aussi d'autres arguments; à quoi bon les citer, ils sont tous plus ou moins bidon. Puis, ce n'est vraiment pas le moment de le faire; pour l'heure, j'ai d'autres chats à fouetter. Alors, je lance tout mon corps avec une violence de cognée. Et la rage du plaisir monte en moi, investissant chaque cellule de mon corps.Pour d'autres détails plus précis, référez-vous aux Play-boys -ces revues illustrées que l'on se prête en catimini dans les ruelles de la médina; c'est là que je puise l'essentiel de mon savoir-faire. Dans la maisonnette de L'hadja Hlima, l'ancienne prostituée qui avait initié tous les chenapans du quartier, je vécus par la suite des heures de rêve avec Habiba, cinq ou six autres rendez-vous d'amour sublime. A chaque fois, nous avions recours au même déguisement: moi, je m'enterrais dans ma djellaba de gueux, elle dans sa défroque disgracieuse de Soeur musulmane. Personne ne s'était jamais aperçu de rien, le leurre fonctionnait à merveille.


Une société crispée

Mohamed Nedali écrit ici son premier roman, publié aux éditions Le Fennec, sous le titre «Morceaux de choix«. Son héros, Thami, est le premier de la lignée familiale à braver les usages. Qu'il résiste, qu'il provoque ou qu'il contourne, ce personnage créé par Nedali et qui parle à la première personne, change le cours de sa vie. Il ne sera pas adel parce que son père l'était: il sera Thami, entièrement et complètement Thami. Cependant, se construire son propre destin ne va pas de soi. La société va résister, à commencer par la société la plus proche, la famille de Thami. Mais le jeune homme porte aussi en lui des siècles d'éducation hypocrite, qui refuse aux êtres leur qualité d'homme libre. Il contournera plus souvent qu'il ne les affrontera les interdits de la vie. Hypocrisie aussi dans les vagabondages sexuels de ce jeune homme à qui personne n'a appris à modérer ses instincts. Pour le héros comme pour son environnement, l'ancienne société et ses règles figées ne peuvent plus exister. Mais rien ne vient aider les êtres, à qui tout dénie le droit d'être des individus libres, à se donner de nouvelles références, de nouvelles valeurs plus en phase avec ce monde qui change. Abus et dérives sont leur lot de tous les jours, avec naturellement l'obligation d'hypocrisie. Le roman de Nedali n'a pas eu le succès de librairie qu'il mérite en regard de sa qualité d'écriture, du caractère novateur du sujet et la façon de camper des personnages réalistes. L'Economiste en accord avec les éditions Le Fennec et Mohamed Nedali, a donc décidé de retenir cette oeuvre pour son traditionnel «feuilleton de l'été«.

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