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Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XXIIIe épisode: «La-mailloure-harira-dé-la-citi-ampé-riale»
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1584 Le 19/08/2003 | Partager

. Résumé:Hasard ou coup arrangé? Thami et Habiba, couple illégitime, ont été arrêtés deux fois de suite par la police. Ils s'en sont tirés avec quelques billets et des cigarettes. Mais désormais, la peur les lie et les sépare à la fois. Pour se remettre de leurs émotions, ils cherchent une gargote.--------------------------------Les rues sont pleines de monde. Pour les gens de la médina, la balade quotidienne est plus qu'un besoin. La partie moderne de la cité ocre leur offre bien plus d'une chose à admirer: les vastes boulevards luisants de propreté, les belles enseignes lumineuses, les grands magasins aux vitrines regorgeant de superfluités importées, les somptueuses villas dissimulées derrière une luxuriante végétation savamment entretenue, le marché de Guéliz avec ses fleuristes et ses étalages de fruits exotiques... Ce sont là tant de réalités qui font oublier un moment aux malheureux habitants de la médina, l'exiguïté et l'insalubrité de leurs rues étroites. Au-dessus de la ville, planait un nuage d'hirondelles. Leurs gazouillis stridents emplissaient l'air, couvrant presque entièrement les pétarades des voitures et cyclomoteurs qui régnaient habituellement dans les rues. De temps en temps, un essaim de passereaux glissait vers un coin du ciel ou vers un autre, puis revenait au milieu, avec la précision et l'harmonie d'un corps de ballet parfaitement entraîné. En méditant ainsi, je me rendis compte que j'avais oublié qu'une merveille marchait encore à mes côtés. J'étais comme au fond d'une nébuleuse sombre où mille choses tristes occupaient mon esprit, m'isolant ainsi complètement du monde extérieur.. Le plus renommé des vendeurs de hariraLes hommes que nous croisions ne manquaient presque jamais de dévorer un moment des yeux le galbe parfait de ma compagne. Leurs regards polissons visaient surtout la forme rebondie et agressive de ses fesses. Sur leur mine d'échalas envieux, se profilait un terrible désir. Quel bonheur que se promener en compagnie d'une belle! Et quel plaisir procure le regard insistant des envieux au coeur consumé de désir et de jalousie!Nous nous installâmes à la table de Ba Abbas. Un large cercle de consommateurs s'était déjà formé autour du plus renommé des vendeurs de harira. Bassou, le serveur, nous apporta deux bols de potage et deux petites assiettes en plastique contenant chacune une poignée de dattes. Bassou était un jeune noir aux traits étrangement simiesques, le physique disproportionné: un grand corps mais sans aucune harmonie, un buste long sur des jambes courtes. Dès qu'un client prenait place sur l'une des banquettes, Ba Abbas ôtait, d'une main, le couvercle de l'énorme chaudron métallique, et, de l'autre, il plongeait sa longue louche en bois dans la soupe fumante, remuait, retournait, raclait le fond du récipient, avant de charrier à la surface une pleine écuellée de harira aux fèves, lentilles et pois. D'un geste théâtral, destiné sans doute à épater les consommateurs amassés autour de lui, il la versait dans le bol en terre cuite, puis recouvrait le chaudron. Commençait alors le travail de Bassou: d'une manière non moins théâtrale, le serveur noir s'emparait du bol, pivotait sur ses talons et l'emportait aussitôt au client, avec une poignée de dattes dans une assiette et un énorme sourire stupide sur les lèvres.De temps à autre, il débarrassait les coins libérés de la table, donnait, par-ci par-là, un petit coup circulaire avec un torchon mouillé, remettait les salières au milieu de la table pour qu'elles soient accessibles à toutes les mains, ajustait quelque peu la grande nappe en plastique.... Bassou dans son coin…Ces petites tâches de routine effectuées, Bassou pouvait alors se retirer dans un coin, un peu à l'écart du cercle des consommateurs, en attendant l'arrivée du client suivant. Là, il se tenait debout, profitant du court moment de répit pour promener ses grands yeux à travers la place grouillante de monde.Après nous avoir servis, ma compagne et moi, Bassou retrouva son coin. Bientôt, son regard et toute son attention se portèrent sur la terrasse du café Glacier, bondée de touristes, armé chacun d'un appareil-photo ou d'un caméscope, l'objectif braqué sur la Place. En observant la scène, sa main droite se porta à sa braguette. La fermeture éclair de son pantalon de toile était descendue à moitié. La main plongea d'instinct dans la fermeture, erra quelques secondes sur les parties génitales, avant de se mettre à gratter complaisamment les testicules, en les soulevant par à-coups.Sur ces entrefaites, un homme s'attabla à ma gauche. Ba Abbas remplit vite le bol de harira et le tendit en direction de Bassou. Distrait, les yeux encore accrochés à la terrasse du café Glacier, le serveur ne se rendit compte de rien. Ba Abbas tourna alors son gros crâne: ses yeux s'arrêtèrent au niveau de la main encore occupée à gratter les testicules, ses doigts lâchèrent la longue louche sur la table, sa face prit subitement un air stupéfait. Au bruit du métal heurtant le bois de la table, le malheureux serveur s'extirpa de sa distraction; il retira vite la main de la fermeture de son pantalon, tout en bredouillant une formule d'excuse à l'égard de son patron. Trop tard.- Qu'est-ce que je vois, là? Non... mais vas-y, vas-y! Ne te gêne pas! Continue de gratter ton lapin de Garenne! Vas-y, ne te gêne vraiment pas!... La Place est déserte en ce moment! Il n'y a que toi, viande maudite! Toi et ce lapin de Garenne qui te démange sous le froc! Voilà la meilleure de toutes...! Bassou accusa le coup en humectant ses grosses lèvres. Une légère sueur perla sur son front. . Au bon vieux temps…Le serveur s'empressa de porter le bol de harira au client, bredouillant, pour s'excuser, tous les lieux communs de son répertoire. La colère de Ba Abbas monta cependant subitement. Il s'écria:- Non! ne touche plus à mes ustensiles, avant de te décrasser les pattes! Et avec du savon... Je n'ai pas du tout envie de filer la gratte à mes clients!Un consommateur s'esclaffa; une hilarité générale s'en suivit. Bassou avala sa salive. Une légère teinte blanche traversa sa face noiraude. Il s'esquiva et alla se laver les mains dans une bassine, près de laquelle deux garçons étaient occupés à faire la plonge, alors que Ba Abbas, stimulé par les rires de ses clients, poursuivait sa diatribe mi-bouffonne, mi-injurieuse:- Au bon vieux temps, les voyous de ta trempe, on les émasculait: un coup de massue, là, sur les boules, précisément! Un coup froid, précis! Après... après, on les revendait aux riches du pays pour leur servir de valets!... évidemment, amputé de son lapin de Garenne, un nègre n'est pas plus offensif qu'une fillette...! La fumée lourde et dense des grils s'élevait dans le ciel, chassant peu à peu les derniers rayons cuivrés qui persistaient à teindre les hauteurs des murs d'une légère couleur rosée. Les effluves appétissants de méchoui, du poisson frit et de viande cuite à l'étouffée se répandirent partout comme des appâts en quête d'estomacs creux.Alléchés par les bonnes odeurs, les promeneurs, qui erraient dans les souks ou s'attroupaient autour des halkas, affluaient peu à peu entre les rangées des petits restaurateurs. Deux touristes étrangers attendaient derrière nous, jetant de temps en temps un coup d'oeil dans les bols en terre cuite des consommateurs.. «Les-mainns-di-famoux-maître-Ba-Abbass«- Prénez-place-missiours-dames! leur dit Ba Abbas en rajustant d'une main la lourde choukkara qui battait son flanc. La harira-di-plous-qué-cilèbre-maître-Ba-Abbass-qué-foici-est-san-canteste-La-mailloure-dé-la-citi-ampé-riale-çoux-et-celles-qué-l'an-manngée-ine-fois-réviannent-toujours-sir-ces-bann-quettes-pour-an-demannder-toujours-c'est-ine-harira-dé-rois-in-dilice-savam-ma-apprêté-par-dis-mainns-ixpertes-les-mainns-di-famoux-maître-Ba-Abbass dites-san-nam-et-rinncez-votre-bouche-afec-di-miel!L'homme, un obèse aux fesses gélatineuses, haussa les sourcils, l'air navré, mais ne desserra pas les mâchoires. Il posa son petit sac de voyage sous la banquette et s'installa. Son compagnon, un rouquin à la face imberbe, fit un petit sourire désolé à Ba Abbas.Quelques minutes plus tard, deux autres touristes -un jeune couple en short, le teint légèrement basané- prirent place sur l'autre banquette. Ba Abbas leur recracha aussitôt sa litanie, d'une seule émission de voix et avec la précision mécanique d'un disque:- Prénez-place-messiours-dames-la-harira-di-plous-qué-cilèbre...Les deux touristes le regardèrent, les yeux grand ouverts, l'air stupide et confus de celui qui ne comprend rien. Ils échangèrent ensuite un regard désespérément interrogateur:- Perdón, senõr! fit le jeune homme, no entendemos lo qué dices!N'ayant rien compris non plus, Ba Abbas crut bon reprendre sa litanie depuis le commencement. Deux jeunes clients du pays, qui suivaient la scène, éclatèrent de rire.- Vous rigolez, hein? leur dit Ba Abbas en secouant son gros crâne de bagnard. Savez-vous que c'est un texte tissé avec science et patience par l'un des plus brillants guides de la médina? Savez-vous surtout que je n'ai mis que deux semaines pour l'apprendre par coeur, alors que vous, étudiants de la fin des temps, vous moisissez des années durant sur les bancs de la medersa pour mémoriser la première sourate du Livre ou la multiplication de la table? Savez-vous au moins, siadna, combien j'ai payé pour avoir ce texte? Quinze écuelles de harira, une écuelle par jour, et ce, deux bonnes semaines durant...! ça aussi, ça vous fait rigoler! Eh! bien, continuez de rigoler, grand bien vous fasse!-------------------------------Vendredi 22 août, vingt-quatrième épisode: Habiba doit remettre sa bâche

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