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Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XVe épisode: Pour chaque cas, un hadit sur mesure
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1576 Le 06/08/2003 | Partager

. Résumé:Thami, le jeune boucher, vient d'être marié de force par son père, à sa cousine maternelle. En fait, le père, adel de son métier, a été profondément blessé quand Thami a quitté la medersa pour devenir apprenti boucher, une déchéance aux yeux du père. Mais ne voilà-t-il pas qu'en ces temps sans vergogne, la boucherie rapporte bien plus que le notariat! Le père ne veut donc plus lâcher le fils, tout en s'arrangeant pour garder sur lui un pouvoir absolu, y compris dans le choix de son épouse. Thami devine parfaitement que son père veut publiquement l'humilier en le mariant à Keltoum, la blédarde, mais il ne résiste qu'en pensée et seulement parce qu'il est amoureux d'une autre, Zineb.a--------------------------------------A la maison, l'ambiance avait changé entre-temps; les hommes étaient partis, cédant les lieux aux femmes, les caftans avaient succédé aux djellabas. A travers la minuscule fenêtre qui donnait sur la cour, j'observais discrètement les allées et venues des invitées: une multitude de femmes en caftans des grandes circonstances. Il y avait là toute la famille lointaine de mon père, dispersée un peu partout dans ce vaste bled: de vraies tantes, de fausses tantes, des tantes tout court, des demi-cousines, des cousines de lait, des grands-mères de sang, des grands-mères de nombril… Bref, tout un écheveau de liens familiaux auxquels je n'ai jamais vraiment rien compris; ma mère avait beau me les démêler, je finissais toujours par m'y embrouiller. Il y avait aussi quelques-unes de nos voisines proches, Lekbira -l'amie de ma mère et son majestueux postérieur-, puis toute la horde paysanne de Keltoum. Une cinquantaine de caftans au total.Il est de coutume, lors de pareilles circonstances, que l'on invite toute la société féminine du quartier, sans exception. Il est aussi de coutume de louer, pour deux ou trois soirées consécutives, les services d'une troupe de cheïkhates, les danseuses du ventre, et un orchestre de musique populaire -histoire d'égayer un peu la galerie. Mais l'Adel, en homme foncièrement pieux, avait exigé de ma mère et de mes tantes que la fête se déroulât dans une sobriété totale, suivant en cela l'exemple des barbus pour qui mon père ne dissimulait guère sa sympathie, sans qu'il eût jamais ostensiblement adhéré à leur mouvement- précaution qu'il prenait, semblait-il, pour ne pas compromettre ses bonnes relations avec les autorités locales.En réalité, ces restrictions n'avaient d'autre explication que la sordide cupidité de l'Adel. L'homme ne tolérait en effet jamais les grosses dépenses, prétendant que c'était du gaspillage pur. Pour se justifier, il citait toujours ce soi-disant hadith: Toute grosse dépense est une prodigalité et la prodigalité est un péché majeur, sévèrement condamné par le Très-Haut! Il le disait sur un ton si grave et si intimidant qu'on aurait cru que les paroles tombaient tout droit des lèvres du Messager lui-même.. Le retour des pensées lascivesA la medersa, j'avais assez bien parcouru le Sahih Elboukhari ainsi que le Riad Essalihine- les deux grands recueils des hadiths certifiés, mais je ne me souviens pas y avoir lu celui ressassé tout le temps par l'Adel. C'est sans doute encore une de ses ingénieuses inventions. Pour se tirer d'affaire, l'Adel attribuait souvent au Prophète, qu'Allah le gratifie de sa prière et de son salut, des propos qu'Il n'a jamais tenus. Je savais, depuis longtemps déjà, que sa maîtrise de la langue arabe classique lui permettait d'imaginer aisément des paroles qu'il imputait sans vergogne, non seulement au Grand Messager mais même à Allah le Tout-Puissant!A la medersa, pour donner de la vigueur et du panache à mes rédactions, je m'amusais parfois à monter de toutes pièces des citations, que j'attribuais ensuite à de grands écrivains ou critiques arabes tels Taha Houssein, Mohamed Mandour ou Abbass Mahmoud Al'akkad. Sommes-nous une famille de faussaires?Cet après-midi-là, en m'engouffrant à nouveau dans le souk Semma-rine, à une heure de grande affluence, je ne revenais pas, bien sûr, sur la décision prise quelques années auparavant, pour des motifs que je conterai un jour. Non, je ne faisais que passer par-là, de la façon la plus spontanée qui soit, exactement comme je serais passé par une autre ruelle, sans songer à mal, étant depuis longtemps certain que la vilaine pratique ne me tenterait plus jamais. En avançant dans la cohue grouillante, je faisais de mon mieux pour éviter de me retrouver derrière une femme, Dieu sait pourtant qu'il y en avait de ravissantes partout autour de moi. Mais j'allais mon chemin, sans leur prêter attention. Il faut dire que ma tête était ailleurs, mon coeur aussi.Arrivé à la place Jam'a-Lefna, un grand épuisement me terrassa. je me précipitai aussitôt vers la terrasse d'un café et m'affalai sur un siège. Je commandai un verre de thé à l'absinthe et, quelques minutes après, je souhaitais ne pas l'avoir pris, car il me resta sur l'estomac comme une boule brûlante. Ayant un peu repris mes esprits, je m'en retournai chez moi, la tête lourde, le corps suant, les tempes brûlantes de fièvre.Je dus toutefois boire un peu de l'infusion aux effluves forts et pénétrants, juste quelques gorgées pour déloger la poussière qui me tapissait le gosier depuis ma longue promenade à travers la médina. Ma mère y avait mis trop de sucre, sans doute pour la rendre moins imbuvable.Comme par magie, ma fièvre ne tarda pas à baisser, sensiblement. Une demi-heure plus tard, je dormais déjà d'un sommeil de plomb.Le lendemain, je fus comme d'habitude le premier à ouvrir parmi les boutiques du souk. Toute la journée, je fus assailli de pensées lascives: pour la première fois j'allais connaître en Keltoum, une vierge.A peine le muezzin eut-il entamé son appel à la prière d'Al'acha que je verrouillai le magasin. Jamais je n'avais été si pressé de rentrer.Sur le chemin de la maison, je m'arrêtai un instant, sans intention vraiment définie au préalable, devant la bijouterie du souk. Un boucher devant une bijouterie! A la médina, l'image est plus qu'insolite. C'était à se demander: que comprend l'âne au gingembre? Le boucher aux bijoux?.... Le cadenas est fortement conseilléJ'allais repartir quand on me héla du fond de la boutique. Je m'arrêtai. H'mad le bijoutier -un Soussi connu au souk pour sa faconde intarissable- tendit son menu cou par-dessus la vitrine éclairée.- Zid! Zid! Thami, s'écria-t-il en ajustant ses bésicles de grand-mère, avance, c'est un grand jour que celui-ci! M'brouk sidi! félicitations, bien que tu n'aies pas pensé à moi lors des invitations! ajouta-t-il sur un léger ton de reproche.Je pénétrai, pour la première fois, dans la minuscule boutique du bijoutier. Le lieu était inodore, sans vie. Quelle différence avec une boucherie! pensai-je. H'mad me tendit un tabouret en doum.- C'est une première, reprit-il, n'est-ce pas? Je vais peut-être enfin goûter à ton argent. Ah! si tous les jeunes prenaient femme, on écoulerait vite cette marchandise qui s'ennuie à mourir derrière les vitres!- Mais... lui dis-je en promenant mon regard à travers ces menus objets qui subjuguent tant les femmes, je n'ai encore aucune idée de ce que je pourrais t'acheter.- Si tu t'en tiens à mon avis, je te conseillerai une chaîne en or avec, comme pendentif, un petit cadenas de dix-huit carats. C'est à un prix abordable, et c'est fortement conseillé, de surcroît!- Conseillé! Par qui?- Par qui... Par qui... Eh! bien, conseillé par euh... par nos rites, conseillé par nos us et coutumes, quoi!... Le lendemain des noces, un homme avisé offre toujours à sa femme, sauf ton respect, une chaîne avec un petit cadenas en or. Un bijou qu'il tient, la première fois, à mettre lui-même autour de son cou.- Et pourquoi donc?- En le mettant, poursuivit-il sans prêter attention à ma question, il dit trois fois, au fond de son coeur, la prière suivante: Je te mets cette chaîne cadenassée autour du cou, puisse le Très-Haut t'enchaîner le coeur avec jusqu'au dernier soupir! Si le Tout-Puissant accepte ta prière, ce qui est très souvent le cas, ta femme ne fera jamais don de son coeur à quelqu'un d'autre que toi, et ce, comme dans la prière, jusqu'à son ultime soupir!----------------------------------------------Demain, seizième épisode: Comment la concupiscence fut déçue

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