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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XIIIe épisode: Une cérémonie sobre et sans tapage
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1574 Le 04/08/2003 | Partager

. Résumé:Par surprise, le père autoritaire a préparé un mariage pour Thami, le jeune boucher, qui filait le parfait amour (illégitime) avec Zineb, elle-même deuxième épouse d'un vieil ex-spahi. La veille, le père est revenu de voyage avec sa nièce Keltoum et toute sa famille, envers lesquels Thami ne nourrit que du mépris. Le mariage est pour aujourd'hui. Thami en est tombé malade. Sa mère qui le croit envoûté par quelque rival, vient de le désensorceler avec de puissants sortilèges.-----------------------------------------Ma mère revint me chercher une deuxième fois, puis une troisième. Je finis par céder, à mon coeur défendant. L'idée de m'installer parmi les goinfres endjellabés me dégoûtait. Au rez-de-chaussée, une vingtaine de femmes papillonnaient entre la cuisine et la pièce d'en face où l'on roulait un énorme couscous. Les caftans retroussés à la taille, les longues manches retenues sur le dos avec un chemmar, elles s'affairaient en jabotant, tout heureuses d'avoir échappé, pour quelques jours, aux corvées quotidiennes de leur campagne. A mon passage, des youyous éclatèrent, stridents, agaçants. J'en eus la chair de poule; il me semblait que ces cris étaient lancés en l'air pour sceller à tout jamais la rupture entre mon aimée et moi. Je traversai vite le patio en rasant le mur de l'alcôve. La pièce était habituellement réservée aux nombreux visiteurs qui venaient voir l'Adel, pour un mot de recommandation ou pour solliciter son avis sur tel ou tel litige. Ceux-ci y accédaient toujours de l'extérieur de la maison, à travers une porte basse pratiquée dans le mur septentrional. Cette architecture, naguère très fréquente dans la médina, répond à un souci particulier des patriarches. Souvent soupçonneux et très susceptibles sur les questions de l'honneur, ils ne tolèrent point que leurs hôtes mâles aient une quelconque idée de l'intérieur de leur domicile, encore moins quelque possibilité d'apercevoir leurs femmes ou leurs filles en âge de susciter le désir.Je pénétrai en bredouillant un salam oualaïkoum évasif. Engoncé dans une djellaba couleur de lait, la tête soigneusement encapuchonnée, l'Adel était accroupi sur le tapis, l'air hautain et fier de celui qui n'a plus rien à apprendre des autres. Une trentaine d'hommes pareillement endjellabés, l'entouraient comme on entoure un grand imam dans un coin de la mosquée. Je jetai un furtif coup d'œil sur l'assemblée: il y avait là le Mokaddem assis à la droite de l'Adel, une place privilégiée. A sa gauche, mon oncle écoutait, remuant, à intervalles réguliers son gros crâne en signe d'approbation constante. Le rustre paraissait on ne peut plus heureux de se trouver parmi les hommes de la ville, accepté par eux, au sein de leur assemblée savante et civilisée, un grand honneur pour le blédard. Près de lui, l'imam, auréolé de vertu et de sainteté, triturait sa barbe grise avec les doigts – un signe de sagesse et de sérénité de l'âme.. J'en oubliais de mettre ma djellabaMais tous les regards convergeaient vers l'Adel, un irrésistible centre d'attraction. Pour lui, c'était à nouveau l'occasion de s'adonner à son sport favori: prêcher, répondre aux questions, étaler son vaste savoir, s'enflammer, être en verve... bref, impressionner le plus fort possible ce parterre d'illettrés qui l'entouraient. Je ne sais pas si l'Adel savait que cela lui donnait une importance de tous les diables. Au milieu du cercle, se tenait un superbe service à thé flambant neuf, que ma mère avait dû sans doute emprunter à Lekbira, notre voisine: trois grandes théières d'argent luisantes de propreté et une trentaine de verres au pourtour orné de cigognes en relief et cerné d'un trait rouge vif. Une table basse portait des assiettes en porcelaine contenant des fruits secs et des amuse-gueule disposés en petites pyramides. Comme à chaque occasion où il se trouvait entouré, l'Adel était en train de pérorer sur quelque sornette d'ordre moral ou religieux.Ses auditeurs, tous plus ou moins versés dans la niaiserie et l'ignorance, semblaient tout ouïe, hochant constamment la tête en signe d'assentiment, susurrant parfois des prières sur le Prophète ou ses apôtres… Que pouvaient-ils faire d'autre, eux qui ne savent pas distinguer une lettre d'un minaret?Le notaire se tut dès que je franchis le seuil voûté de l'alcôve. Une multitude d'yeux se braquèrent sur moi, me déshabillant de la tête aux pieds. Intimidé par tant de regards, j'eus à un moment l'idée enfantine de déguerpir, fuir en Alaska, ou à Pointe-à-Pitre, une terre d'où on ne me ramènerait plus jamais. Mais le noir regard de l'Adel m'en dissuada immédiatement. Je me contentai alors de simuler une quinte de toux. – Qu'Allah bénisse ce jeune homme!– Qu'Allah le préserve du mauvais oeil!Je visai un coin du salon, un peu à l'abri des regards, et m'y dirigeai en hâte. L'Adel m'arrêta d'un geste rude. Sa face de mollah excédé se leva vers moi.– Aji hna! viens ici. Tu as bien une djellaba à ce que je sache?Je fis oui de la tête.– Yallah, sir! va donc l'enfiler, au moins par respect pour cette honorable assemblée!– La djellaba, renchérit le Mokaddem, est fort recommandée en toute occasion, bonne ou mauvaise! A mon avis, un Marocain sans djellaba n'en est point un! Si j'étais juge, je lui retirerais immédiatement sa citoyenneté! J'en ferais un apatride!... C'est d'ailleurs aussi l'avis de notre caïd que le Très-Haut lui accorde longue vie!- Amen! renchérit l'assemblée d'une seule voix.. Un mari surmaraboutéJe quittai le salon. Ma mère m'attendait à la sortie, retirée derrière la porte. La petite femme était en proie à une colère noire. Elle me traita d'étourdi, de mari surmarabouté... Ma tante accourut, une djellaba blanche entre les mains. Les deux femmes m'aidèrent à l'endosser, l'une défroissant le long vêtement, l'autre engageant, avec des doigts nerveux, les boutons dans les boutonnières.Je retournai enfin au salon. Cette fois-ci, heureusement, on ne s'y occupa plus de moi, car de nouveaux invités étaient arrivés entre-temps. Alors, comme le veut la tradition, de longs serrements de mains succédèrent aux chaleureuses embrassades, lesquelles s'accompagnaient d'infinies déclarations d'amitié et d'interminables questions sur la santé, la famille, le voisin, les voisins des voisins, le travail... Je me blottis dans un coin. Les hommes broyaient des fruits secs ou grignotaient des amuse-gueule, tout en absorbant du thé par petites gorgées sifflantes. Un gamin d'une dizaine d'années glissa la tête à l'intérieur de l'alcôve, une espèce de petit primitif, gras, joufflu, le crâne disproportionné, I'air beat et un peu hébété des enfants des douars reculés. Ses grands yeux au regard crédule firent par deux fois le tour des visages.- May llane? Iui cria mon oncle en berbère, qu'est-ce qu'il y a?- On te demande à la cuisine! répondit le gamin avant de s'effacer, effrayé.Mon oncle ajusta sa calotte, glissa les pieds dans ses babouches et fila en direction de la cuisine. . Je signai et je fus mariéUne minute plus tard, il réapparut sur le seuil de l'alcôve, un large plateau d'argent entre les mains. L'Adel marqua un silence. Ses auditeurs jetèrent, plus ou moins discrètement, un bref regard de reconnaissance sur les plats qu'on allait leur servir: des tajines au poulet (le faux bien sûr, et pour cause, il coûte trois fois moins cher que la viande!) garnis d'olives concassées et de citron confit. Pour dessert, du thé à la menthe, à souhait l'onctueux et le sucré, autrement dit, le régal des goinfres. Mon oncle rangeait les plats, l'un à côté de l'autre, dans un coin de l'alcôve; ils allaient bientôt subir l'assaut des gloutons.-Aji, hna! me hurla l'Adel sans me regarder, viens ici.Il me tendit un calame en roseau au bout trempé d'encre et me désigna de l'index le bas d'une page pleine.- Sini hna! signe ici.Je signai. Il m'enjoignit ensuite de me retirer. En obliquant, je m'empêtrai dans ma djellaba et faillis m'écrouler sur le service à thé.-Aywa al'hallouf! aboya l'Adel, fais gaffe sanglier.Une vague de chaleur m'envahit, un peu de fièvre et beaucoup de haine pour cet abruti (comment le qualifier autrement?) qu'était mon géniteur. Les yeux de l'assistance endjellabée se braquèrent à nouveau sur moi, un air de réprobation et de blâme dans le regard. Personne ne dit rien. Je me retirai dans mon coin, tremblant tout entier de confusion et de haine. L'Adel referma le grand registre noir dans lequel je venais vraisemblablement d'enterrer ma vie de jeune garçon. L'imam invita l'assemblée à réciter Amna yatassaaloun -un bref passage du Livre cité habituellement pour clore les cérémonies religieuses. La déclamation en choeur eut pour moi une résonance de funérailles. Après le Amen! long et émouvant, tout le monde porta ses mains à son visage et baisa le bout de ses doigts.Demain, quatorzième épisode: Le cercle de tous les pouvoirs

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