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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XIIe épisode: Il faut désensorceler Thami
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1573 Le 01/08/2003 | Partager

. Résumé:Zineb vient de dire adieu à Thami, son jeune amant. Celui-ci est promis par son père au mariage avec sa cousine Keltoum. Choqué, Thami en tombe malade.------------------------------Pétrifié de désespoir, je suivis Zineb du regard, mais son image ne tarda pas à se brouiller devant moi, à cause des larmes qui me montèrent aux yeux. Bientôt, je ne distinguais plus qu'un vague tissu bleuâtrecoulant prestement vers la sortie du souk.Les derniers mots de Zineb retentirent effroyablement dans ma tête tel l'écho d'une terrible sentence. Mes jambes s'amollirent, ma respiration s'accéléra. Je retournai tant bien que mal dans l'arrière-boutique et m'affalai à nouveau sur la natte. De toute ma vie, je ne me suis jamais senti si proche de la mort. Je crois même en avoir eu un avant-goût -un liquide amer, fait d'un mélange de bile et de cendre.. As-tu déjà été éperdument amoureux?L'après-midi, je tombai dans une grande faiblesse, un état de défaillance générale. J'étais éreinté, brisé comme un ressort que l'on a trop tendu. J'avais un corps de beurre, la tête lourde, le coeur gros. Ma température avait brutalement chuté. Je grelottais. Mes dents claquaient de froid. De grosses gouttes de sueur glaciales coulaient de mes aisselles, glissant sur mes flancs comme des flèches d'acier. Il me semblait que ma dernière heure était venue. Je fis sur moi un ultime effort pour remballer les viandes dans le réfrigérateur. Quelques quartiers glissèrent de mes mains: ils passeraient la nuit sur le sol.Je me préparais à rentrer à la maison, lorsque Si H'mmane, le maraîcher voisin, se présenta devant moi. L'homme passait pour le type le plus stupide du souk.– Yak labasse, Thami? Qu'est-ce que tu as. Tu es tout blême!– As-tu déjà été amoureux, lui demandai-je après un silence, éperdument amoureux?Si H'mmane se moucha dans ses doigts et s'essuya la main à sa gandoura:– Amoureux? Non... Non... Thami. Moi, j'ai toujours été maraîcher.Je lui tournai le dos et m'en allai, affaibli, chancelant et plus désespéré que jamais.Un énorme charivari m'accueillit à l'entrée de la maison: des voix criardes de femmes et des bruits métalliques de cuisine amplifiés par le plâtre des murs et le carrelage du sol. Dans la pénombre du vestibule, une dizaine de petits campagnards s'arrachaient un ballon de plastique éventré. . Je veux rendre l'âmeIls le lâchèrent dès qu'ils me virent arriver. Quelques-uns détalèrent à l'intérieur de la maison, d'autres firent deux ou trois pas en arrière puis s'immobilisèrent, le bras droit replié sur le front en prévision d'une gifle. Je montai dans mon pigeonnier. Des effluves de bonne cuisine me parvenaient du rez-de-chaussée, sans doute des tajines au poulet garnis d'olives, de citron mariné et de coriandre -un plat des grandes circonstances, aisément reconnaissable à d'exquises odeurs. Je me recroquevillai dans un coin et me couvris soigneusement comme durant les rudes nuits d'hiver. Mais mes paupières restèrent ouvertes. J'avais beau me retourner sur le matelas, je ne pouvais trouver le sommeil. Même à se masturber, dans ces cas-là, on ne sent ni plaisir ni consolation; c'était le vrai désespoir. Les dernières paroles de Zineb résonnaient encore dans ma tête. Il me semblait qu'elles annonçaient ma fin imminente. Cette fois-ci, c'était plus qu'une impression. Je crus même entendre l'effrayante prière funéraire. Etait-ce ma fin qui s'annonçait? Le Très-Haut avait-il décidé de me rappeler auprès de Lui? Je remuai l'index de ma main droite et balbutiai la chahada -profession de foi que tout bon musulman se doit de faire avant de rendre l'âme.- Il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est son Messager ! Il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est son Messager!Heureusement, le Très-Haut, dans sa bonté infinie, se ravisa; il ne rappela pas mon âme ce jour-là, reportant ainsi mon ultime départ à une date ultérieure.Je me réveillai en sursaut, le corps en nage, la bouche sèche, le coeur battant à tout rompre.Une voix douce murmurait derrière moi: Au nom d'Allah le Clément, le Miséricordieux! Au nom d'Allah... Je redressai le buste: c'était ma mère. Vêtue d'un caftan flambant neuf et d'un ktib brodé de fils d'or, elle m'observait, patiemment, calmement, comme un chat assis. J'avais l'impression que ce bout de femme était là, dans cette posture, depuis des heures. Ses joues empourprées et ses yeux fardés de khôl l'avaient rajeunie de dix ans.. Ma mère prépare ses contre-sortsDe toute ma vie, je ne l'avais jamais vue si bien arrangée.– Qu'est-ce que tu as à crier ainsi, oueldi?– Je ne vais pas bien! fis-je en examinant la paume de ma main droite. – J'en étais sûre! J'en étais sûre! Peux-tu me dire exactement ce que tu as?- De la fièvre... des douleurs de tête... j'ai mal partout.Ma mère se mit à égrener sur ses doigts des séries de Yalatif! entrecoupées d'invocations de divers saints responsables de la santé du monde. Un silence, une grimace de désenchantement puis elle se leva et dévala les marches de l'escalier, sans rien dire.Je pensai qu'elle avait renoncé. Non, quelques minutes plus tard, elle fit à nouveau irruption dans ma mansarde, avec, entre les mains, un élixir fébrifuge et un petit encensoir rempli de braises incandescentes. Le liquide, d'un vert sombre, était vraiment dissuasif. A force d'exhortations, je finis cependant par en avaler deux ou trois cuillerées. Mon corps entier eut un frisson d'écoeurement suivi aussitôt d'un début de nausée. Je m'étendis sur le tapis. Ma mère s'accroupit à côté de moi. Son caftan sentait fort le parfum des grandes occasions: un mélange harmonieux d'eau de rose, de bois de santal et de grains de musc séchés. Ses lèvres légèrement noircies à la racine de noyer portaient des gerçures. Elle dénoua un menu baluchon blanc, en versa le contenu poudreux dans le petit encensoir. Un nuage gris voila brusquement la pièce. La fumée sentait la tfoussikha -ingénieuse composition d'herbes et de produits magiques censée annuler l'effet des manigances et autres pratiques occultes, souvent mijotées par les envieux et les rivaux mal-intentionnés. M'allem Djebbar, mon maître en boucherie, en usait abondamment dans son magasin tous les vendredis avant le lever du soleil. Cela le préservait apparemment du mauvais oeil et annihilait les sortilèges malfaisants jetés par les envieux aigris.. Le maléfice est puissantMa mère se mit à agiter le récipient fumant au-dessus de moi, dessinant dans l'air de petits cercles, qui se mêlaient, s'entremêlaient... avant de s'évanouir là-haut, vers le plafond. Ce faisant, ses lèvres bredouillaient sans cesse des formules imperceptibles.-Sans doute, dit-elle enfin, est-ce l'effet de quelque puissant maléfice! Cette fumée informe et bizarroïde en est indéniablement la preuve. Puisse le Très-Haut annuler la diablerie et châtier sans pitié le coupable!... On devrait dire la coupable, car, à bien y penser, ce coup perpétré aujourd'hui, un jour si grand, si exceptionnel pour nous, ne peut être que le satanique ouvrage d'une dévergondée qui prépare Dieu sait quel projet! Mais, à maligne, maligne et demie! Et ma tfoussikha que j'ai achetée à L'hadj Dehmani, le plus redoutable des marabouts, est à même d'anéantir tout maléfice, quelle que soit sa puissance dévastatrice! Celles qui l'ont essayée avant moi en vantent sans arrêt les mérites... Abomine Satan, Thami! Relève-toi! Ne te laisse pas abattre comme ça! Le Très-Haut et son Messager, que son nom soit vénéré, sont à tes côtés.Ce jour est un grand jour, et pour toi et pour nous. Cet après-midi, tu couronneras ton islam en prenant femme. Ta promise est ici. Sans doute devines-tu déjà de qui il s'agit. C'est... c'est Keltoum, ta charmante cousine, la plus belle des belles de mon douar! Ton père et moi avons vu à l'unisson que c'est l'épouse qu'il te faut... Keltoum sera, avec la bénédiction d'Allah, une femme comme tous les hommes en rêvent: accommodante, obéissante, docile, soumise et dévouée! Qu'exigerait-on encore d'une épouse? Déride-toi donc un peu et descends auprès des convives, l'heure est à la fête, Thami! Ton père et l'un de ses collègues vont bientôt rédiger l'acte adoulaire. Et demain, ce sera la fête... L'Adel tient à ce que la cérémonie soit sobre et sans tapage, suivant en cela les saintes recommandations du Livre et des hadiths...--------------------------------------------Lundi 4 août, treizième épisode: Une cérémonie sobre et sans tapage

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