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Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
IVe épisode: L'argent, les clients et les clientes
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1565 Le 21/07/2003 | Partager

. Résumé:Thami a maintenant sa propre boucherie dans la médina, offerte par son père qui surveille de très près, la caisse et le boucher. L'Adel s'est rendu à l'évidence: ces petits métiers méprisés de toute éternité rapportent en réalité bien plus que la profession de notaire. Sorte de José Bové avant l'heure, Thami a des idées bien arrêtées sur la qualité des viandes: il veut réintroduire les «viandes du pays», ce que ne voulait pas faire son maître, préférant le bétail d'importation. M'allem Djebbar lui a promis la faillite.------------------------------------Dès le début, j'avais décidé d'aller contre la tendance, en ne présentant aux consommateurs que des produits du bled. Leur réaction fut, dans un premier temps, fidèle aux prévisions de M'allem Djebbar: les viandes du pays, moins volumineuses et, partant, moins présentables, n'attiraient guère. Ma clientèle se composait de deux catégories bien distinctes. La première, peu régulière d'ailleurs, comptait une poignée de connaissances, voisins, proches... qui se présentaient à mon étal, moins par conviction de la qualité de mes produits que par la volonté manifeste d'exprimer à l'Adel une certaine forme de solidarité. La seconde catégorie, féminine en majorité, était en revanche composée de fins connaisseurs qui avaient préservé la saveur des produits de la nature. Les clients sont rares.Bien que désenchanté, je demeurai ferme, inébranlable. C'est là un trait essentiel de mon caractère: la ténacité. L'Adel avait beau grogner, je ne renonçai pas, moitié par conviction, moitié par obstination. Du reste, j'étais sûr que les consommateurs, tout stupides qu'ils fussent dans leur majorité, ne tarderaient pas à distinguer les choses.Quelques mois plus tard, la situation tournait effectivement à mon avantage. . De l'argent comme jamais!Mon étal se mettait à avoir pignon sur rue. Ma clientèle grossissait, mes gains aussi. J'acquis de la réputation dans le souk, puis bien au-delà. Tout allait pour le mieux. Ma caisse s'emplissait. L'Adel jubilait. La vie devenait belle. L'argent!Mon père, homme fasciné par l'argent et les affaires -des biens que sa noble profession n'était jamais parvenue à lui offrir suffisamment-, vit dans ma carrière fructueuse la promesse d'une revanche éclatante sur le sort. Aussi se mettait-il à s'intéresser de plus en plus au magasin, au point d'en oublier parfois son cabinet de notaire. De temps en temps, il prenait une chaise et s'installait derrière moi, suivant dans le silence d'un chat assis mes gestes et mouvements. Cela ne me gênait pas vraiment. Parfois même, sa présence me réconfortait; j'y voyais la preuve d'une affection paternelle renaissante. A chacune de ses visites, je lui commandais, à la gargote du souk, une demi-douzaine de brochettes de foie et du thé à l'absinthe -son menu de prédilection.Le seul moment où sa présence au magasin m'importunait un peu, était lorsque quelque beauté se présentait devant moi -le Très-Haut sait que cette merveilleuse médina en recelait tant; en ces moments précis, j'aurais, bien sûr, aimé que l'Adel soit ailleurs que derrière moi. Sa face de pète-sec et son regard de mollah m'imposaient un sérieux et une droiture dont je me serais volontiers passé.Etait-ce un hasard si plus de la moitié de mes clients étaient des clientes?Celles qui hantaient mon imagination étaient diverses, différentes, innombrables. Comme un enfant dans une confiserie, je voulais goûter à toutes les friandises. Mon coeur s'entichait de tous les genres: belles brunes couleur des dunes au coucher du soleil, blondes au teint doré comme les blés de juillet, blanches à la peau douce, sentant le propre humide du hammam, d'autres bien en chair, les yeux somnolant sous l'heureux effet de l'embonpoint. Il y avait celles voilées, enfouies sous une djellaba jalouse qui ne laissait au curieux que j'étais que de grands yeux cernés de khôl. Un regard de celles-ci, un seul, suffisait à me donner le vertige, à me faire perdre la tête. Il y en avait d'autres, dont rien qu'un détail, que le commun des mortels jugerait insignifiant, était à même de me couper le souffle. Pis encore: mon coeur succombait à une jolie main, une mèche folle, un sourire, un brin de voix, un grain de beauté, une allure quelconque, une parole, un tic, une silhouette, une ombre, un rien! Un rien suffisait à m'ébranler tout entier! Ciel, était-ce là une passion ou une malédiction?Tous les jours, j'étais obnubilé par les charmantes ménagères qui venaient faire leurs courses au souk. Je les suivais du regard, le corps terriblement assoiffé, le sang bouillonnant de désir, le coeur battant à faire éclater ma poitrine... Ce lamentable état atteignait son point culminant lorsque l'une ou l'autre se présentait à mon étal. Je m'efforçais alors de me contenir pour ne pas commettre quelque maladresse aux conséquences fâcheuses. Mais, tout en m'affairant, je ne pouvais m'empêcher de lancer, de temps en temps, droit dans les yeux de ma cliente, des regards, furtifs certes, mais ô combien expressifs! . Les phantasmes du boucherA vrai dire, ce n'était pas des regards, mais plutôt des flèches perçantes, débordantes de désir et de feu. Ces regards, certaines les évitaient en détournant pudiquement les yeux; d'autres, en revanche, les assumaient, avec même parfois un semblant de complicité qui permettait tous les espoirs.C'était surtout celles-ci qui peuplaient de bout en bout mes nuits. Je les accueillais dans les ténèbres de ma mansarde, les déshabillais, l'une après l'autre, mais pas tout de suite, pas trop vite, exactement comme dans la chanson. Consentantes qu'elles étaient, je me livrais sur leur corps de houris à toutes sortes de jeux interdits. J'étreignais, caressais, pelotais, lutinais, léchais, suçais, gémissais... Chaque geste, même anodin, me procurait un plaisir unique, une sensation de plénitude qui, parvenue à sa fin, me donnait l'impression de passer à l'état liquide, de couler tel un torrent longtemps retenu par une digue qui cède tout d'un coup. Toutes les nuits, sous ma gandoura, quelque chose ne cessait de grandir et de durcir, ne cessait de vomir à flots drus.Au fil du temps, mon état empirait, mes fiévreuses appétences devenaient de plus en plus incontrôlables. Je commis, apparemment malgré moi, quelques maladresses à l'égard de quatre ou cinq jeunes femmes, les plus irrésistibles de mes clientes, cela va de soi.Leurs réactions furent différentes. L'une fut si fâchée qu'elle déserta le magasin dès le lendemain. C'était malheureusement ma cliente la plus importante; elle m'achetait, presque tous les jours, un kilo de viande, sans compter les tripes, les pattes, les têtes... Vraiment, c'était une perte considérable.L'Adel, toujours attentif à l'assiduité des clients, ne tarda pas à en faire la remarque. Il exigea de moi une explication immédiate à ce brutal départ. J'esquivais, m'empêtrais, me dépêtrais... enfin, je fis appel à mon imagination, inventant de toutes pièces une histoire susceptible de me blanchir de tout soupçon. . Une magnifique réussite de la CréationL'Adel approcha de moi sa face ronde de bédouin, m'examinant de près, comme pour m'ausculter. Je déteste ses grands yeux noirs où luit toujours une lueur soupçonneuse. Il se tritura la barbe, ramena en arrière ses lèvres en cul de poule, remua la tête d'un air de défiance extrême... Il ne fit toutefois pas de commentaire. A quoi bon, ses manières montraient bien que mon histoire n'avait pas réussi à le convaincre. Au contraire.D'autres, par contre, firent preuve d'une certaine compréhension, voire, parfois, d'une forme de complicité implicite. Je voudrais surtout parler de Zineb, une jeune femme berbère que le Ciel, dans la plénitude de son génie, a dotée d'un charme et d'une grâce uniques: une taille de cyprès, un corps divinement sculpté, une peau claire et douce, de merveilleux yeux au regard un peu mélancolique où l'on a envie de se perdre à tout jamais, un visage aux lignes pures... une magnifique réussite de la Création, pour tout dire. Pour un sourire de Zineb, plus d'un aurait fait bien des bêtises. Mais elle ne souriait jamais.Chaque fois qu'elle se présentait à mon étal, une attaque foudroyante m'ébranlait de fond en comble. Ma respiration s'entrecoupait, mon coeur s'affolait, ma voix trébuchait ou menaçait de s'éteindre. Des vagues de chaleur et de froid balayaient tour à tour mon corps. Jamais de ma vie, je n'ai eu, devant une femme, une sensation si violente, si intolérable. J'avais beau me répéter que Zineb était une femme mariée et que, par conséquent, je n'avais guère l'espoir d'obtenir ses faveurs... mon coeur n'en démordait pas.Ce coeur que je croyais aveugle ou fou, ou les deux à la fois, avait pourtant ses raisons, lesquelles allaient se révéler bellement concluantes par la suite.-------------------------------------------
Demain, cinquième épisode: La conquête de Zineb

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