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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
Xe épisode: Le terrible adel est de retour
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1571 Le 29/07/2003 | Partager

. Résumé:Rehma, la cancanière, vient de révéler à Thami, le jeune boucher, que sa famille cherche à le marier avec Keltoum, sa cousine. Son père, parti en voyage, n'a rien dit de cela, pourtant Rehma est sûre de son fait: un mariage se prépare pour Thami, qui de son côté est fou amoureux de Zineb.---------------------------------------------Les révélations de Rehma me tourmentèrent beaucoup, mais, après réflexion, j'en conclus qu'il n'y avait là rien de vraiment inquiétant et qu'il était stupide de s'alarmer à la suite du commérage d'une croulante désoeuvrée et malveillante...-«Prépare-toi en conséquence, avait dit Rehma, le mariage n'est pas une simple affaire; c'est un engagement qui, en principe, doit durer jusqu'à la mort. En d'autres mots: il va falloir euh... il va falloir que tu mettes un terme à tes aventures amoureuses avec... Une décision difficile à prendre, bien entendu, surtout si la promise n'est pas de la même carrure que l'amante -une hypothèse fort probable du reste... Je ne sais pas, mais... j'ai... comme le pressentiment que cette Keltoum ne sera pas à ton goût!... Tu me diras que je n'en sais rien. Soit. Mais, moi, mes pressentiments ne me trompent jamais!... Cela dit, de mémoire de vieille femme, je n'ai jamais vu de Keltoum belle, ni même passable! Toutes les Keltoum qu'il m'a été donné de connaître n'étaient que des mochetés, des mochetés finies! Pourquoi? Mystère du Ciel!... Regarde un peu, à titre d'exemple, les deux Keltoum de notre quartier, je veux dire Keltouma-Lehbila, la bonne des Bensghir, et l'autre, cette albinos-là... comment elle s'appelle déjà?.. La nièce de Mi-Yamna! Dis-moi, y a-t-il plus moche, plus répugnant dans cette médina? Tu peux toujours chercher!« Les paroles de Rehma s'insinuaient en moi. Lorsque la dernière image de ma cousine Keltoum me revenait en mémoire, je commençais aussitôt et inéluctablement à me faire du mauvais sang. Un épais nuage sombre s'abattait sur moi. Ma mémoire ne pouvait décidément me consoler, car les souvenirs qui me restaient de ma cousine étaient tout, sauf rassurants.. Ma petite cousine KeltoumQuelques années auparavant, mes oncles et leur fille Keltoum étaient venus deux ou trois fois chez nous. La fillette, âgée alors d'une douzaine d'années, portait déjà tous les traits d'un laideron fini: elle était petite de taille, sèche et plate comme une perche qu'on aurait habillée d'une robe serrée. Son front bombé me rappelait celui de ma mère, une véritable masse ronde qui s'avançait en saillie, comme pour abriter le reste du visage des intempéries. Son teint hâlé par les excès du climat, témoignait des longues corvées champêtres. Deux lèvres minces, pincées, presque effacées mettaient la touche finale au chef-d'oeuvre de disgrâce. Son menton en lame de couteau était percé d'une fossette un peu de travers.La fillette avait alors une singulière passion: récurer le sol. Elle passait des heures et des heures, l'échine courbée, les mains dans la serpillière mouillée à frotter le carrelage noir et blanc du patio. Pour l'arracher à cette étrange passion, ma mère lui demandait parfois de laver la vaisselle ou d'aller râper le linge qui marinait dans le cuvier à lessive. Mais Keltoum ne tardait pas à revenir à ses carreaux et à sa serpillière, comme on revient à une drogue, dès que possible.De toute évidence, ces quelques souvenirs que ma mémoire avait gardés de ma cousine étaient, pour le moins, alarmants. Cependant, je ne désespérais pas tout à fait. Je ne désespère jamais tout à fait, c'est idiot, sans compter que c'est un péché. Parfois, je nourrissais le mince espoir que durant ces années écoulées, ma cousine avait peut-être changé et qu'elle avait bien tourné en grandissant, hypothèse assez probable du reste. Dans notre quartier, bien des filles n'étaient point belles au cours de leur enfance, mais, une fois adolescentes, elles commençaient à prendre soin d'elles, se mettaient à s'arranger et devenaient ainsi de plus en plus charmantes; certaines s'étaient même métamorphosées en véritables beautés que les hommes se disputaient.D'autres fois, en revanche, je devenais moins optimiste et m'arrêtais subitement de spéculer sur le possible embellissement de ma cousine. Les paroles de Rehma se mettaient à retentir dans ma tête. La vieille avait raison: quelle que soit son amélioration physique, cette maudite cousine ne me fera jamais oublier ma Zineb, c'était décidément une certitude. Comme pour l'affermir davantage, des images douces et délicieuses défilaient à nouveau dans ma tête. Je revoyais la superbe croupe de mon aimée. Je revoyais sa grande taille cambrée, sa chevelure de Shéhérazade, ses jambes en parfaite harmonie, sa poitrine ferme et lourde, ses cuisses sculptées dans du marbre... Puis il y avait le sourire, son sourire, et quel sourire! Non! trois fois! m'écriai-je, je ne veux pas de cette cousine de malheur!Le coeur oppressé, je me retirai un après-midi dans l'arrière du magasin et levai les bras au ciel, implorant Allah de descendre de son Coran pour balayer cette satanée Keltoum de mon chemin: un virus mortel, une attaque d'apoplexie, une balle égarée, un arrêt cardiaque, une mort subite comme celle des chefs d'Etat, une morsure de cobra... enfin, n'importe quoi qui pût m'ôter cette mocheté de dessus la terre! Le soir, je refis la même prière à la maison, puis le lendemain, puis tous les jours qu'allait durer le suspense. Le vendredi, après la Grande Prière, je distribuai une poignée de pièces jaunes à la kyrielle de mendiants et de traîne-misère qui se massaient à la sortie de la mosquée, espérant, par cette bonne action, que le Très-Puissant interviendrait et ferait en sorte que mon chemin ne croiserait jamais celui de ma cousine.. La présentation de KeltoumLe huitième jour, mon père rentra de voyage. L'homme était confortablement barricadé à l'intérieur d'un burnous de haute laine noire qu'on lui avait sans doute offert à la campagne. Le majestueux habit accentuait son allure hautaine et son air naturellement impérieux. Arrivé devant le magasin, il ralentit. Ses yeux firent un rapide tour des lieux -prélude à une inspection générale. A sa droite, mon oncle maternel, un quinquagénaire dans la force de l'âge, marchait au même rythme. Le paysan portait une blouse d'ouvrier avec, dans le dos, en gros caractères, les sigles OCP légèrement délavés. La calotte blanche qui lui couvrait le haut du crâne fraîchement rasé, ressemblait plutôt à une petite pyramide posée sur une grosse masse ronde dénuée de cheveux. L'Adel et son accompagnateur avançaient côte à côte, pleins d'eux-mêmes, l'allure dédaigneuse. Derrière eux, à deux ou trois pas, un troupeau de femmes dociles et satisfaites de leur escorte, suivaient, les yeux rivés au sol, le cou et les bras chargés d'un lourd assemblage de bijoux en argent. Au milieu du troupeau, je distinguai ma mère, puis ma tante -toutes deux engoncées dans d'amples djellabas. Une jeune fille, plus petite de taille, avançait entre elles. Elle portait un caftan rouge ocre et un foulard de même couleur. Deux ou trois colliers en vieilles pièces d'argent entouraient son cou comme de gros anneaux. Ses pieds s'empêtraient dans des babouches de cuir noir. D'une main fraîchement teintée au henné, elle tenait le pan avant de son long vêtement de peur de marcher dessus. Pour toute femme vêtue de la sorte, cette précaution est plus que nécessaire, si elle veut éviter une chute interprétée comme le signe d'une maladresse innée. De mon étal, je n'eus guère de difficulté à reconnaître Keltoum. C'était elle. . J'étais terrasséLes années avaient quelque peu affermi ses traits d'enfant sans pour autant en modifier la nature. Rien ou presque n'avait changé en elle: le visage mi-os mi-peau, le large front bombé, dont elle dissimulait vainement la difformité avec son foulard, la bouche fendue en tirelire, le menton en lame de couteau, la fossette... C'était Keltoum!Il n'y avait pas l'ombre d'un doute. J'eus un frisson. La peur? L'inquiétude? La déception? Je ne savais pas, je ne savais plus. La vieille Rehma avait raison: cette cousine de malheur était un vrai laideron. Je regardai encore un moment le maudit cortège qui défilait devant moi: d'autres femmes passaient, toutes des paysannes, les vieilles en haïk, les moins vieilles en djellaba. Suivait une ribambelle de petits péquenots, filles et garçons mêlés, les yeux grands ouverts sur les échoppes pleines.Mes deux soeurs se détachèrent un peu du troupeau et me firent un discret signe de la main, auquel je ne pus ni ne sus répondre, tant j'étais terrassé.----------------------------------------------. Demain, onzième épisode: Zineb apprend le mariage et s'en va

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