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    Exceptionnel, le quotidien d’une prison
    La loi du Talion à Aïn Ali Moumen

    Par L'Economiste | Edition N°:2144 Le 03/11/2005 | Partager

    . Bagarres, bastonnades et cachot. Commerce de drogues et rivalité des clans Après un premier jour qui n’en finissait pas, la deuxième nuit au pénitencier agricole Aïn Ali Moumen, n’allait ressembler en rien à la première. Tout ce que l’on a vu, constaté et entendu durant la journée se précipite dans notre tête. En attendant le jugement en appel, le mauvais sang s’installe dans notre tête. Certes, le fait que de nombreux juristes aient estimé que la condamnation était “sévère” pour un accident où il n’y a eu que des dégâts matériels, est rassurant en soi quant à l’aboutissement du procès en appel. Mais cela ne nous empêchera pas de nous inquiéter quand même. Contrairement à la première nuit, là, c’est l’espoir qui prend naissance et l’on se met à rêver au “miracle” qui nous fera sortir indemne physiquement et psychiquement de ce lieu. On a beau crier que la prison, c’est pour la rééducation et la préparation à la réinsertion sociale, rien n’y fait. Ce n’est pas vrai: une prison reste une prison et une maison de correction ne sera rien d’autre que cela. La privation de liberté ne s’arrête pas seulement à l’incarcération physique. Elle la dépasse pour toucher le condamné au plus profond de ses croyances, de ses convictions et ses idéaux qui, du jour au lendemain, prennent d’autres allures, d’autres chemins. On perd ainsi la foi que l’on avait dans la société parce que c’est elle qui a mis en place tout le système privatif de liberté. On ne croit désormais plus en la justice des hommes et l’on remarque, qu’en fait, elle est bien en deçà de l’échelle des valeurs qu’elle se donne. “Nous sommes encore loin de l’Etat de droit et il ne faut s’étonner de rien”, me répétait un ami. Je me rends compte aujourd’hui combien il a raison. . «Canasta» et télévisionLa série de pensées commence à défiler. Le film des évènements se déroule au ralenti. Les images en deviennent nettes et bien distinctes et l’on se prend au jeu des “si et si...”. La nuit risque d’être longue comme le jour qui l’a précédé. Les nouveaux amis ont préparé à manger. Au menu ce soir “canasta”, un plat préparé à l’aide de sardines en conserve, pommes de terre, tomates, carottes et oignons. “Il faut être patient pour le réussir, car il faut tout le temps surveiller la cuisson”, affirme un codétenu. En attendant, on regarde la télé. Un luxe dans cet univers carcéral. C’est le seul lien avec le monde extérieur. En principe, elle est interdite. Avant, nous a-t-on raconté, il y avait une télévision, don d’un bienfaiteur, qui était installée dans une sorte de cafétéria. Aujourd’hui, personne ne sait où elle est passée. Même la cafétéria n’existe plus. “C’est l’administration du pénitencier qui n’en voulait pas. Alors, on a fermé la cafétéria et fait disparaître la télé. On essaie d’éviter au maximum la proximité entre détenus, nous dit-on”, raconte un pensionnaire. Mais, ajoute-t-il, ne sont-ils pas tout le temps ensemble? Depuis, les détenus, surtout ceux qui purgent de longues peines, ont la télé dans leur cellule. Mais seules TVM et 2M sont captées. Comble du malheur, ni l’une ni l’autre ne proposent un programme à vous divertir, un film ou un documentaire qui vous aideront à vous changer les idées. On avait l’impression de l’intérieur de la prison que les programmes des deux chaînes nationales captées ici étaient différents de ceux que daignent regarder quelques milliers de Marocains à l’extérieur de la prison. Le silence revient. Plat et monocorde. On n’entend plus que les battements de nos cœurs qui, bizarrement, se nouent comme cela, brusquement. Parfois sans raison apparente. Dès lors, on “plonge” dans les abysses d’un présent que l’on souhaite bien meilleur. C’est à ce moment qu’un bruit de pas se fait pressant et rapide. On court dehors. Des pas lourds et des voix rauques. Ce sont les gardiens de nuit: une bagarre a éclaté au pavillon “infirmerie”. Un prisonnier s’est fait tabasser par ses codétenus. Paraît-il, il a avalé tellement de psychotropes qu’il a “dégueulé” dans le plat que ses codétenus venaient de servir, les privant de dîner. Couteaux, lames de rasoir et armes blanches ont été sortis cette nuit. Dans la cellule de moins de six mètres carrés, c’est la bataille rangée. D’une violence inouïe, cette bagarre allait alimenter la “chronique” des allées “piétonnes” de Aïn Ali Moumen. Trois détenus furent grièvement blessés au visage et aux bras. Le forcené drogué a été difficilement maîtrisé. Il fut emmené par les gardiens qui avaient promis de le “jeter au cachot”. Une punition largement méritée, mais c’était surtout pour le protéger des amis de l’un des détenus blessés. Les gardiens les avaient entendu jurer du fond de leur cellule, non loin de là, de lui faire la peau. Il restera dans “l’isoloir” jusqu’à ce qu’il devienne plus lucide et que les esprits se calment. Il ne sera remis dans sa cellule que trois jours après. Quelqu’un a mené une “mission de bons offices” auprès des amis du détenu blessé. Ce dernier n’est pas “n’importe qui”: à l’extérieur, il était un grand dealer. A l’intérieur, il l’est resté, dit-on. Les prisonniers sont persuadés que sa spécialité, c’est le haschich et le kif. Un commerce qu’ils pensent juteux et pratiqué par certains non seulement pour subvenir à leurs besoins à l’intérieur de la prison, mais aussi pour se faire de l’argent. Certains, raconte-t-on, sortent pleins aux as grâce à ce commerce. Qui dit donc haschich, dit drogue. Et qui dit commerce illicite, dit méfiance, intérêts contradictoires et conflits d’intérêt. Voici donc trouvée l’origine première de la violence. Les rixes entre “clans” sont suffisamment fréquentes pour interpeller les responsables et leur demander d’augmenter les effectifs de gardiens. Peut-être arriverait-on à éviter que ce pénitencier ne se transforme en purgatoire, en couloir de la mort pour tous ceux qui auront le malheur de se mettre ce clan ou l’autre sur le dos. . La solitude des fousCette violence que l’on sent présente, sournoise, prête à éclater à tout moment, peut prendre plusieurs aspects. Elle peut être physique et c’est, paraît-il, la plus facile à surmonter. Car, souvent, ce ne sont que quelques ecchymoses et traumatismes que l’on supporte plus ou moins bien. La violence qui fait mal est celle qui a pour origine la solitude, l’isolement. Le “coupable” est banni par la population carcérale. Le mot circule vite et il se retrouve en un temps record proscrit, au banc de la “confrérie”. C’est une solitude qui plane bien plus haut que celle décrite par un écrivain bien de chez nous. Les affres, toutes les affres de la prison ne représentent qu’un moindre mal par rapport à ce que peut provoquer la solitude. Les cas illustrant cette détresse ne maquent pas à Aïn Ali Moumen. On les rencontre aux heures de promenade, hagards et perdus, les cheveux sales et la barbe hirsute. Ils n’ont rien à voir avec les “zombies”. Eux, ce sont les fous. Les fous de la solitude et du bannissement. Parce qu’ils ont un jour “moucharder” ou “cafter”, ils se sont retrouvés candidats à l’aliénation. Imaginez quelqu’un qu’aucun n’accepte, que tout le monde rejette, même les gardes-chiourme, qui n’a personne à qui dire combien sa solitude lui pèse. C’est cela la prison et bien plus. Un adage marocain dit: “celui qui y entre est perdu, celui qui en sort (indemne) vient de naître”. L’adage résume fidèlement la situation. Alors, c’est la loi du talion qui prévaut. Chacun pour soi dans 99% des cas. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut gagner le respect de l’autre, des autres et leur estime. Ne pas se laisser marcher sur les pieds ni sur les plates-bandes est la règle de comportement dans ce milieu. Autre chose vous ferait passer pour un “boujadi” fini.Jamal Eddine HERRADIDans une prochaine édition Salon Nancy Ajram à Aïn Ali Moumen

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