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    Politique Internationale

    Croissance économique : Les Dragons asiatiques, au delà des légendes

    Par L'Economiste | Edition N°:31 Le 28/05/1992 | Partager

    Depuis quelques mois, les responsables économiques ont trouvé de nouveaux modèles, les pays du Sud-Est asiatique. Ils vont jusqu'à qualifier, le Maroc de dragon à la porte de l'Europe. La croissance et l'industrialisation des Nouveaux Pays Industriels ne relèvent pas toujours du miracle ou du génie. La locomotive japonaise et l'accès au marché américain y ont contribué. Les équilibres sociaux sont souvent sacrifiés.

    Il y a quelques jours se tenait à Rabat un séminaire sous le thème "les expériences des pays du Sud-Est asiatique en matière de développement", avec la participation de hauts responsables, d'éminents universitaires et d'experts. Pendant deux jours, le modèle asiatique était décortiqué. Qui de penser "Pourquoi pas le Maroc?", qui de tirer les enseignements des expériences exposées et qui de rechercher les points de convergence ou de divergence pour affirmer ou rejeter l'idée que le Maroc pourrait bientôt imiter ces pays. Quelques jours plus tard éclataient les événements de Bangkok, comme s'ils venaient nous rappeler l'amère réalité de ces Nouveaux Pays Industrialisés (NPI), qui nous émerveillent tant.
    Il est vrai que les dragons asiatiques ont réalisé, en 25 à 30 ans, des performances économiques qui laissent rêveurs. Leurs PNB ont enregistré des taux d'accroissement moyens annuels de 8 à 12% et leurs exportations industrielles se sont développées, mêmes dans des secteurs qui étaient, il y a encore peu, la chasse gardée des pays riches.

    Le Maroc aussi, en près de dix ans d'ajustement structurel, a réalisé des performances qui, sans égaler celle des NPI, sont tout aussi remarquables. Le déficit courant de la balance des paiements a été ramené de plus de 12% du PIB en 1982 à 2,6% en 1990 et nos avoirs extérieurs, qui avaient frôlé en 1983, l'équivalent d'une semaine d'importation dépassent aujourd'hui l'équivalent de cinq mois, atteignant près de 3 Milliards de Dollars. Le déficit du Trésor a été ramené de 11,2% du PIB en 1984 à 3,3% en 1990. Parallèlement, l'inflation a pu être maintenue, en moyenne entre 5% et 8% durant la même période et le PIB a crû, en moyenne de 4% par an, en termes réels.

    La croissance n'est pas reproductible

    Les NPI eux, ont connu cette phase, durant les années 1950 et 1960. C'est son succès qui a ouvert la voie à la deuxième phase, celle qui a permis leur vrai décollage et c'est cette phase que le Maroc devrait engager maintenant, si la comparaison avec les NPI ne s'arrêtait pas là. Et apparemment ont laissé entendre la plupart des intervenants au séminaire, elle ne s'arrête pas là.
    Pourtant, la croissance n'est ni codifiable ni reproductible et ses théories les mieux construites sont aujourd'hui remises en cause. Même le modèle asiatique n'est pas unique. Il recouvre autant de modèles que de pays concernés. Si l'industrialisation de la Corée s'est faite par les grands conglomérats, au détriment de l'aspect social, l'Etat Taïwanais a favorisé la petite et moyenne entreprise et a assuré les investissements en infrastructure de base dans un souci de société équilibrée. En Indonésie, l'Etat a préféré jouer le rôle de régulateur en intervenant sur les marchés et les prix. Dans le cas Thaïlandais, ce sont les apports en technologie et en ressources financières étrangères qui ont joué le rôle de moteur.
    Aussi le modèle marocain ne peut être que différent. Cela est même souhaitable. Peut-il cependant devenir le premier dragon occidental et réaliser des taux de croissance aussi performants que ceux affichés par les dragons asiatiques?

    Contamination

    La croissance de 30 à 40 années des pays du Sud-Est asiatique était le résultat d'une adjonction de variables favorables, une contamination en fait, pour parler le langage médical. Le développement serait contagieux mais il ne contamine que les sujets présentant un terrain favorable. Condition externe et condition interne doivent aller de pair. Et c'est ce qui s'est passé en Asie du Sud-Est durant les dernières décennies.
    Lorsqu'on se réfère aux expériences asiatiques en effet, et malgré leur diversité, force est de constater que trois points forts les caractérisent, la réussite d'une certaine stabilité économique et sociale, une forte politique d'ouverture sur l'extérieur et le développement des ressources humaines. A ces variables internes, sont venues se conjuguer des variables externes, liées, dans le cas des pays asiatiques, à leur position entre "deux géants", le premier servant de fournisseur, et le second de marché. Le Japon a surtout rempli le rôle de fournisseur, essentiellement de technologie, et les Etats Unis ont plutôt constitué un gros et fidèle client.

    La hiérarchisation de la région a favorisé cet échange. C'est le développement important et continu que connaît le Japon qui a profité à ces voisins. La forte croissance du Japon durant les 30 dernières années a provoqué une certaine délocalisation des investissements, cherchant des rendements plus élevés ou fuyant des rendements en baisse au Japon. Si de surcroît, le nombre de pays pouvant recueillir ces délocalisations se trouvait limité, l'effet d'entraînement ne pouvait être qu'accentué. Les investissements nippons n'avaient pas beaucoup de choix. Ils ne pouvaient s'orienter ni vers la Chine ni vers la Corée du Nord en raison du régime communiste qu'avaient choisi ces pays. Ils ne pouvaient pas non plus aller vers la péninsule Indo-chinoise en raison des guerres et de l'instabilité qui ont longtemps marqué cette région. L'Inde ou l'Asie Centrale n'étaient guère intéressantes non plus, en raison de l'éloignement et du manque de moyens de communication.

    Marché américain

    L'effet d'entraînement ainsi induit s'est trouvé renforcé tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur. Sur le plan intérieur en effet, les économies étaient prêtes à accueillir ces transferts de technologie, à les imiter et même à les améliorer tant elles avaient privilégié une politique de développement des ressources humaines. Sur le plan extérieur, l'ouverture qu'elles avaient toutes bien réussies, leur ont permis de mener avec succès des politiques de promotion des exportations. Et c'est là qu'est intervenu le deuxième facteur externe; les possibilités d'absorption du marché américain.
    Dans le cas du Maroc, les deux variables externes ont longtemps fait défaut. L'Europe, notre premier pourvoyeur de technologie et d'investissement n'a, pendant ces dernières décennies, ni connu le développement japonais ni encouragé la délocalisation de son industrie déclinante. Bien au contraire, en raison particulièrement du poids du chômage et du déclin des secteurs qui ont longtemps fait la prospérité européennes-textiles et habillement, sidérurgie et automobile - l'Europe a plutôt pratiqué une politique de protection de son agriculture et de son industrie déclinante. Mêmes les quelques délocalisations qui ont pu s'opérer n'avaient que l'embarras du choix tant les pays receveurs étaient nombreux. La politique extérieure de la Communauté n'était jamais orientée vers une seule zone d'influence.

    Locomotive japonaise

    Aujourd'hui les choses sont en train de changer. La Communauté arrive à nos portes et avec sa façade la plus dynamique que constituent l'Espagne et dans une moindre mesure, le Portugal.
    Bien plus, la communauté se propose même de porter ses relations avec le Maroc à un niveau supérieur qui bien qu'il n'apportera pas grand changement quant à nos possibilités d'accès, constituera indéniablement l'adjuvant aujourd'hui nécessaire à une meilleure réussite de notre politique économique.
    Si la locomotive japonaise, de 125 millions d'habitants et de près de 3.000 milliards de Dollars de PNB en 1990, a tracté, 30 années durant, des "wagons" trois fois plus lourds en terme de population et cinq fois plus légers en terme de PNB: pourquoi la locomotive espagnole, d'une quarantaine de millions d'habitants et de 350 milliards de Dollars de PNB, ne le ferait-elle pas pour un Maroc beaucoup plus léger; ou pour un Maghreb, légèrement plus lourd en terme de population mais toujours plus léger en terme de PNB?

    Le rôle du marché américain lui peut valablement être rempli par l'ensemble de la Communauté. C'est un marché de 320 millions de consommateurs au pouvoir d'achat fort élevé. Le marché communautaire nous est largement ouvert et peut encore l'être davantage.
    Sur le plan interne, le Maroc comme les nouveaux dragons, pratique une politique d'ouverture, avec un forte composante de promotion des exportations, lui aussi a refusé de sacrifier l'agriculture sur l'autel de l'industrie. Au Maroc aussi, on implique de plus en plus les opérateurs économiques, sans désengagement disproportionné de l'Etat, comme cela a été pratiqué dans la plupart des pays du Sud-Est asiatique.

    Le Maroc par ailleurs s'est doté d'un dispositif incitatif à l'investissement qui a donné quelques fruits mais qui, selon l'avis de beaucoup d'investisseurs, souffre encore de quelques limites de taille. Et ce sont là les variables internes sur lesquelles l'Etat a encore à agir, non pas uniquement sur le papier mais beaucoup plus sur les mentalités et les habitudes.
    Le Maroc dispose donc d'atouts qui peuvent lui permettre de réussir son décollage économique et d'évoluer vers des performances économiques proches de celles des dragons asiatiques. Cet objectif ne doit pas cependant nous empêcher de regarder la réalité des NPI en face. Les succès économiques de ces pays ont été, bien souvent, réalisés dans des contextes politiques et sociaux plutôt difficiles. Conduire au développement dans le cadre de régimes autoritaires finit toujours par arriver à ses limites. Hier à Séoul, aujourd'hui à Bangkok et demain dans une autre capitale, le développement pour le développement ne peut que générer des frictions et des tensions sociales.

    Mohammed MELIANI

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