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    Culture

    Crise mondiale et piraterie
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:2922 Le 17/12/2008 | Partager

    Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad» (Editions Complexe, 2004)Le pirate est mis à toutes les sauces(1). Il navigue aussi bien dans le temps, de l’antiquité(2) à nos jours, que dans l’espace, des Caraïbes aux réseaux informatiques. Et la question ne cesse d’être actuelle. Le 15 décembre encore, des pirates somaliens rendaient à la liberté un cargo grec et ses 17 hommes d’équipage sur les 20 membres initiaux, les trois manquants étant présumés morts. Toujours en Somalie, d’autres bâtiments, quatorze pour être précis, et quelque trois cents membres d’équipage, attendent le bon vouloir des pirates ou celui des armateurs, si ces derniers payent la rançon. Parmi les prises majeures d’une guerre qui ne dit pas son nom, il y a le Faina, cargo ukrainien chargé de 33 chars de combat T 72, arraisonné le 30 septembre, et le Sirius Star, vedette incontestée, superpétrolier de 300.000 tonnes, capturé le 15 novembre, avec à bord 3 millions de barils de brut, un tiers de la production quotidienne du royaume d’Arabie. Une paille!

    Une guerre asymétrique
    Du coup, le monde s’interroge. L’ONU est saisie. Au fond, un massacre à Mogadiscio émeut moins l’opinion que ces désordres attentatoires à la sacro-sainte liberté des mers. Mais pourquoi ces pirates? Qu’ont-ils à dire pour leur défense? Et comment faire pour que cesse le fléau? Des amiraux américains, des Russes aussi, en débattent vivement. Poursuivre les pirates à terre pour les atteindre dans leurs repaires sans trop avoir à se soucier des dommages collatéraux? Couler les embarcations ultrarapides de ces nouveaux flibustiers au risque d’envoyer par le fond d’inoffensifs bateaux de pêche? C’est là un superbe exemple de guerre asymétrique avec, d’un côté, des porte-avions, des missiles de croisières, des armes anti-sous-marins performantes, de l’autre, des canots pneumatiques, une demi-douzaine d’agresseurs, deux lance-roquettes, quatre fusils d’assaut. Voilà bien une guerre inégale! Ont-ils tous les torts ces malheureux pirates? Du pétrole, des armes, des rançons, ces hommes-là, un temps au moins, sont sortis de la misère. Et de se faire construire de belles villas, au bord de la mer. Mais derrière eux, il y a la masse informe des Somaliens et autres damnés de la terre, tous les autres, réduits à regarder passer, de leurs rivages désolés, toute la richesse du monde ainsi que les armes requises pour en assurer la sécurité. De temps à autre, certains d’entre eux décident de rompre avec leur destin de spectateurs désespérés pour devenir des desperados, acteurs enfin rétribués d’une tragi-comédie à succès.
    Le désordre des Etats
    L’anarchie est mère de la piraterie. L’une et l’autre ont pris naissance en 1991, quand l’Etat somalien s’est effondré. En 1992 a eu lieu l’intervention «humanitaire» américaine conçue, disait-on, pour venir au secours des petits somaliens privés de nourriture et qui tombaient comme des mouches. Selon les chiffres de l’ONU, 90% des deux milliards de dollars dépensés pour cette opération ont servi à satisfaire les besoins proprement militaires. Le reste de la somme devait aller à une hypothétique reconstruction; il a surtout permis aux «seigneurs de la guerre» d’importer des armes. Le phénomène «piraterie» a commencé quand le gouvernement de Mogadiscio s’est avéré incapable de protéger les droits de ses pêcheurs. Le thon rouge abondait dans les eaux somaliennes. Tout au long des années 1990, des chalutiers ultramodernes, venus surtout d’Asie, ont réduit la ressource à néant. Les pécheurs somaliens ont dû renoncer. Ils se sont faits pirates mais ils ne sont pas les seuls. On trouve d’autres sortes de piraterie comme ces pharmaciens inventeurs de cures médicales fondées sur les ressources de la flore tropicale, Afrique incluse. Cela aboutit à ce que le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz appelle la «piraterie biologique» ou «bio-piracy». En même temps que le monde développé exploite les ressources africaines, pétrole inclus, que les Etats-Unis subventionnent leurs fermiers pour mieux empêcher le coton africain de demeurer compétitif, que les révolutions vertes et technologiques vont leur chemin, que l’Afrique continue d’être pillée, l’extrême pauvreté de ses habitants s’accroît, les pirates prolifèrent. Il en est ainsi au large du Nigeria. Les habitants du delta du Niger ne profitent en rien des revenus du pétrole extrait par les grandes compagnies. A Abuja, le pouvoir fait peu pour ces populations. Celles-ci ne reçoivent aucune compensation pour prix d’une exploitation du brut qui pollue la terre, tue les poissons, empoisonne l’atmosphère. Du coup, les sociétés pétrolières, non par philanthropie mais pour avoir la paix, aménagent des dispensaires, entretiennent des écoles, électrifient des villages, toutes actions insuffisantes pour calmer le mécontentement. Alors les enlèvements, les attaques de plates-formes, les actes de piraterie se multiplient.
    L’inéluctable catastrophe
    Il en va de même au Niger dont la situation générale est en passe de s’améliorer par la grâce du minerai d’uranium dont la planète ne saurait plus se passer. Cependant, les populations n’en profitent pas. Les Touaregs de l’Aïr ont beau réclamer leur part du pactole, rien n’y fait. En attendant d’éventuels dividendes, ils se font pirates du désert, enlèvent les touristes, rançonnent les caravanes, pillent les magasins d’Etat.L’Afrique, évidemment, n’est pas seule en cause. Très à l’Est de la Somalie, en plein océan Indien, se trouvent les Maldives et leurs 300.000 habitants. Avant cinquante ans, l’archipel sera submergé. En cause le réchauffement climatique, la fonte des glaces, la hausse du niveau de la mer! Vont-ils se transformer en pirates, ces déshérités, et bien d’autres victimes indirectes du pétrole qui fait tourner les centrales, du charbon dont la combustion détruit la couche d’ozone, des usines qui crachent des fumées chargées de CO2. Certes, les pirates somaliens, malais, nigérians, touaregs, indonésiens, originaires des Caraïbes… ne sont pas conscients de cette sorte de protestation qu’ils semblent émettre face à l’inéluctable catastrophe; pour autant leur comportement n’en est pas totalement déconnecté.L’effondrement de la planète financière est un signe évident d’un mépris corporatiste pour le bien commun. Faisant fi d’une élémentaire équité, investisseurs, spéculateurs, banquiers, gouvernements même, choisissent de privilégier des intérêts à court terme. Mauvais calcul! Le monde ne peut fonctionner de la sorte. Une réforme fondamentale de notre économie globalisée est aussi urgente qu’indispensable; la piraterie au large des côtes de Somalie est un signe, parmi des centaines, de son absolue nécessité. L’injustice énorme qui frappe la majorité de la population mondiale est en train de refluer sur la très étroite société d’abondance, telle une marée qui apporterait avec elle des flottilles de pirates, avec grappins d’abordage et fusils lance-grenades. Pour affronter pareille invasion, les armes des puissances risquent d’apparaître aussi dérisoires qu’inadaptées.

    L’ONU et la piraterie
    Jeudi 11 décembre, des discussions se sont engagées aux Nations unies à propos d’une résolution anti-pirate présentée par les Etats-Unis. Elle vise à autoriser les pays étrangers à intervenir en Somalie, espace aérien inclus.Cette résolution permettrait d’intensifier la lutte contre les pirates que les Etats, de par la loi internationale, ne peuvent poursuivre qu’à l’intérieur des eaux territoriales somaliennes. Les Américains veulent pouvoir intervenir au Puntland, au nord-est de la Somalie, là où les chefs de clans prônent l’autonomie.Pour autant la piraterie est d’une importance stratégique limitée. Tout juste constitue-t-elle une nuisance pour le commerce. Toutefois la capture du Sirius Star, dans la mesure où elle contraint les pétroliers à passer très au large des côtes somaliennes, a attiré l’attention des Etats-Unis. Ceux-ci, première puissance navale de la planète, à tort ou à raison, se considèrent comme le garant de la liberté des mers. Qu’ils s’en préoccupent est dans l’ordre des choses.Il n’empêche! Poursuivre à terre des pirates somaliens, tout comme les bombarder, risque d’entraîner des conséquences politiques néfastes et des pertes au sein des populations. Toute intervention armée contre les entreprises des pirates est difficile à mettre en œuvre: il est trop tard dès lors que ceux-ci ont pris un équipage en otage; il est trop tôt tant que les assaillants ne se sont pas dévoilés. Distinguer des pirates de pêcheurs inoffensifs n’est pas évident. Aucune marine ne dispose encore d’armes non létales qui permettraient de neutraliser des pirates sans leur causer de pertes irréversibles. Comme l’a rappelé vendredi 12 décembre un amiral américain, le moyen le plus efficace demeure la présence à bord des navires d’hommes armés chargés de les prémunir contre toute tentative d’intrusion. Ce qui peut se faire sans le vote préalable d’une résolution des Nations unies.
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