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    Economie

    Connexion électrique: Polémique en Espagne

    Par L'Economiste | Edition N°:269 Le 27/02/1997 | Partager

    D'un côté la Compagnie Electrique d'Espagne, de l'autre la «Plate-forme contre le câble de 400.000 volts», les pêcheurs de Tarifa et Greenpeace expliquent leurs arguments.


    L'installation du câble haute tension aux abords de Tarifa suscite depuis près de deux ans de vives polémiques. Parmi les opposants au projet regroupés au sein de la «Plate-forme contre le câble de 400.000 volts» figurent la majorité de la population de Tarifa, la confrérie des pêcheurs et de nombreux professionnels du secteur hôtelier qui craignent de voir affectées les deux principales activités de la petite ville andalouse: la pêche et le tourisme des véliplanchistes. Se sont également joints au combat de la Plate-forme trois conseillers municipaux -deux de la Gauche Unie et une indépendante- sur les 17 de la mairie de Tarifa, ainsi que Greenpeace, de l'extérieur.
    Parmi les défenseurs du câble figure bien évidemment le groupe chargé du projet, la compagnie nationale «Réseau Electrique d'Espagne» -REE- (dont 53% du capital appartient toujours à l'Etat), ainsi que les entreprises sous-traitantes, dont Pirelli. Figure également le maire de Tarifa et les partis qui le soutiennent (voir article ci-contre).
    La problématique étant complexe, nous avons choisi de reprendre les sujets de désaccords point par point.

    Pourquoi l'interconnexion?
    Réseau Electrique d'Espagne (REE): «Ce câble a été déclaré d'intérêt public. Il va permettre de fournir au Maroc l'électricité dont il a besoin pour faire face aux demandes croissantes et de plus en urgentes de son marché», explique le directeur d'Etudes de Planification Stratégique de REE, Luis Perez Rey. «Or le Maroc n'a pas actuellement la capacité de construire un parc électrique adéquat, c'est pourquoi la solution du câble a été choisie», complète-t-on chez REE. Dans le dépliant distribué aux habitants de Tarifa, REE insiste sur la solidarité avec le Maroc, rappelle les accords de coopération avec l'Union Européenne et les bénéfices pour les deux rives de la Méditerranée: «Le développement économique du Maghreb va bénéficier aux industries européennes en augmentant le nombre de consommateurs potentiels (...). L'objectif de l'UE est d'améliorer la qualité de vie des pays nord-africains et par là réduire les flux migratoires».
    Plate-forme: «Ce méga-projet, néfaste pour Tarifa, n'est ni nécessaire (il existe des solutions alternatives), ni solidaire avec le Maroc», rétorque le coordinateur Antonio Vegara. «En fait, il s'agit d'une opération politique néocolonialiste et qui, écono-miquement, n'est rentable que pour les grandes compagnies et dont l'objectif final et secret est le développement de centrales nucléaires au Nord du Maroc», dénonce-t-il, brandissant deux séries de documents-témoins.
    Dans le premier, l'acte de la table des négociations du 19 juin 96, le gouverneur civil de Séville insiste sur «l'importance politique du câble. Dans le cadre des accords de pêche, celui-ci pouvant être utilisé comme interrupteur».

    Les autres documents viennent renforcer l'hypothèse de l'objectif nucléaire. Dans un rapport de l'Ambassade Américaine à Rabat, datant de février 1993, et diffusé par Reuter, il est effectivement question de l'intérêt du Maroc et de deux de ses partenaires, la France et les Etats-Unis, pour l'énergie nucléaire. «Le Centre National de l'Energie, des Sciences et des Techniques Nucléaires travaille déjà avec des réacteurs américains de recherche (American Atomic). Tandis que Sofratom, une entreprise française, cherche le site pour installer la première centrale marocaine de nucléaire prévue pour 2010».
    Pour REE, cette hypothèse est farfelue: «Le Maroc a une série d'engagements internationaux qui rendent difficile de développer ce genre de projets», insiste le spécialiste de REE. «Construire une centrale nucléaire coûte très cher, près de 600 milliards de Pésètes, et dure au moins huit ans... Et actuellement le système électrique marocain ne suppporterait pas les 900MWh».

    Existe-t-il d'autres alternatives?
    REE: «L'interconnexion sous-marine est la solution la moins coûteuse. La construction d'une centrale thermo-électrique à partir du Gazoduc aurait coûté 4 à 5 fois plus cher, soit 100 milliards et non 20», assure Luis Perez Rey.
    Plate-forme: Les experts de la Gauche Unie -parti regroupant communistes, indépendants et membres de la Plate-forme- n'arrivent pas aux mêmes calculs et considèrent la solution de la centrale thermo-électrique plus rentable. L'autre alternative consiste à installer sur la rive marocaine un parc éolien «comme celui de Tarifa, qui donne de si bons résultats», précise la proposition déparalysation du chantier, présentée au Parlement le 16 décembre dernier. «Cette solution encouragerait les relations avec le peuple marocain et constitue un transfert de technologie qui permet un développement postérieur basé sur ses propres ressources».
    Pour Greenpeace, «le Maroc est en train de faire les mêmes erreurs que l'Espagne qui a mal planifié sa production électrique aujourd'hui largement excédentaire, et qui n'a pas tenu compte des moyens de production plus écologiques».

    Pourquoi par Tarifa?
    REE: «C'est à Tarifa que le Détroit de Gibraltar est le plus étroit et le moins profond», explique le directeur de REE. «Suite aux manifestations, nous avons, conformément aux négociations avec la Plate-forme, modifié le tracé du câble en l'éloignant encore de la ville et en amplifiant la partie sous-terraine pour qu'il soit tout à fait invisible».
    Plate-forme: Cette modification est mineure et ne supprime pas le danger que le câble constitue pour la zone.
    La Plate-forme exige la paralysie du chantier, des négociations et des études approfondies sur les risques réels.

    Le câble est-il dangereux pour les migrations d'oiseaux?
    REE: «Toutes les précautions ont été prises dans ce domaine pour éviter toute collision et danger pour les oiseaux locaux et migrateurs».
    Plate-forme: «Par la présente, nous vous informons du décès massif d'aigles à cause du câble électrique aérien entre l'Espagne et le Maroc (...)», signale une lettre de l'Association de Défense de la Nature de Cadix, en date de février 1997, adressée aux autorités régionales.

    Le câble affecte-t-il l'une de ses principales activités économiques, le tourisme des véliplanchistes et des amoureux de la nature?
    REE: Au contraire. Pour compenser les «ennuis causés par les travaux», REE a obtenu du gouvernement central une dotation spéciale de 1,8 milliard de Pésètes «pour créer à Tarifa des centaines de nouveaux emplois, construire des logements sociaux et aider le tourisme et la pêche». «Il ne s'agit pas d'acheter la volonté du peuple», précise REE, «mais d'encourager le développement de Tarifa, qui doit être le point de rencontre de deux continents».
    Plate-forme: Cette dotation spéciale, loin de calmer les ires populaires, l'a renforcée, et a définitivement marqué la rupture entre la population et le maire qui, après avoir fait campagne contre le câble, a accepté l'offre économique. La Confrérie des Pêcheurs, qui fait vivre la moitié du village, fut la première à rejeter virilement cette offre pour le moins suspecte -370 millions de Pésètes-.
    Quant aux hôteliers et responsables de l'Horeca, l'initiative a également été accueillie d'un très mauvais oeil. La présence d'une centrale en pleine plage et de câbles traversant le Parc Natural des Alcornocales risque de ruiner le 2ème secteur économique le plus florissant de Tarifa, le tourisme de sport et de nature.

    Le champ électro-magnétique est-il dangereux pour la santé humaine?


    REE: «Depuis plus de 75 ans, nous vivons entourés de lignes électriques sans que l'on n'ait détecté aucun problème de santé», informe le dépliant de REE. «Les experts de l'Institut Karolinska, qui évoquent certains effets pour la santé, ont eux-mêmes reconnu que leurs conclusions avaient été exagérées... De fausses informations ont été lancées créant l'alarme sociale».
    Plate-forme: «Personne n'a encore pu prouver que les champs électro-magnétique sont tout à fait inoffensifs», s'insurge les membres de la Plate-forme se basant sur les conclusions de Joselyne Leal, directrice du Département d'Electro-magnétisme à l'hôpital Ramon y Cajal de Madrid.
    En fait, faisant échos aux conclusions de l'Académie Américaine -parues dans la revue Sciences en 1990-, la spécialiste française, qui reconnaît avoir reçu la visite -très correcte- de REE, est moins radicale que ne le laisse entendre la Plate-forme: «Les risques de leucémie chez les enfants peuvent effectivement se voir augmenter si certaines précautions ne sont pas prises. Il est conseillé de maintenir, pour une ligne de 500.000 vols et selon la configuration du câble, une distance minimum de 500 mètres à 1,5km. Dans le cas de Tarifa, ces précautions sont respectées». Mais, reconnaît la docteur, «ce danger peut être réel dans certains villages où le câble passe très près des mai-
    sons».

    Le champ électro-magnétique est-il néfaste pour la pêche?


    REE: «Le câble sous-marin ne génère aucun champ magnétique, c'est comme une simple corde», assure le directeur de Chantier Manuel Ruiz Urbieta, interviewé sur les lieux. Pour parer à l'inquiétude grandissante des pêcheurs de Tarifa, la REE a fini par accepter de financer une étude sur le sujet. Les conclusions du Pr Corrado Piccinetti, du Laboratoire de Biologie Marine de l'Université de Bologne -choisi par la Confrérie- sont venues confirmer la thèse de la compagnie électrique: «D'après ces recherches, il appert que la connexion électrique ne provoque aucun impact négatif important sur les activités de pêche».
    Plate-forme: «Cette étude n'est pas suffisante», s'insurge peu rassuré le patron de la Confrérie des 600 Pêcheurs, la première activité économique de Tarifa. «On nous avait promis une étude scientifique et spécifique à la zone avec des expérimentations sur place, et on nous donne une compilation bibliographique...».
    Greenpeace: «On ignore encore beaucoup de choses dans ce domaine. Le Détroit de Gibraltar abrite actuellement le plus important banc de dauphins de la Médite-rranée.
    Or il a été prouvé que ces animaux s'orientent aux ondes électro-magnétiques. Des variations de celles-ci pourraient
    les déboussoler et entraîner une catastrophe».

    Pascale BOURGAUX,
    notre envoyée spéciale à Tarifa


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