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Cette Amérique qui vote, un voyage avec Guy Sorman
Etape XI: Une vénération religieuse pour la Constitution

Par L'Economiste | Edition N°:1888 Le 02/11/2004 | Partager

Aujourd’hui mardi 2 novembre, les citoyens américains qui ne l’ont pas encore fait sont appelés à voter, pour élire les électeurs de leur président et pour une très grande quantité d’autres sujets, concernant tout le pays, leur Etat ou simplement leur comté. Les Américains tiennent plus que tout à la liberté, concrétisée dans les votations. La Constitution est la garantie de cette liberté et ils lui vouent une sorte de culte.En août 2001, le président de la Cour suprême de l’Etat, Roy Moore, le plus haut magistrat de l’Alabama, fit installer dans la rotonde du palais de justice, à Montgomery (célèbre car c’est de là qu’est partie la bataille pour les droits civiques des Noirs), un bloc de granit de plusieurs tonnes représentant les Dix Commandements. Il respectait ainsi une promesse électorale (la Cour suprême de l’Alabama est élue) visant à restaurer ce qu’il considère comme le fondement du droit américain. Jefferson, auteur de la Déclaration d’indépendance, n’avait-il pas écrit que toute liberté venait de Dieu? Moore en a conclu que, sans Dieu, la liberté disparaîtrait, et que les seuls droits dont disposeraient alors les citoyens seraient octroyés par l’Etat; le même Etat pourrait à sa convenance les leur retirer. Tels sont les raisonnements du juge Roy Moore. Il prétend ne soutenir aucune religion en particulier, car ce sont les “religions” et non pas “Dieu” que Jefferson a exclues de la place publique! La preuve en est, dit Moore, que le président des Etats-Unis, les officiers publics qui prêtent serment ou les billets de banque font référence à Dieu: In God we trust est la devise des Etats-Unis. Une devise plutôt récente, qui fut adoptée par le Congrès en 1954, au sommet de la guerre froide contre le communisme athée. Des associations de défense de la laïcité ont exigé de la justice le retrait des Dix Commandements. Les citoyens de Montgomery se sont divisés. Les uns et les autres ont affiché des slogans sur leurs voitures et devant leurs maisons. En 2003, la Cour fédérale de l’Alabama, au nom du gouvernement des Etats-Unis, a exigé le retrait du monument. Roy Moore a refusé et a été démis de ses fonctions. En 2004, les partisans ont contre-attaqué, conséquent une atteinte à la liberté religieuse; ils ont été déboutés en appel. Voici désormais le juge Moore héros national. Mais de quelle cause au juste est-il le martyr?Depuis qu’il a été exclu de la Cour suprême de l’Etat, Roy Moore reçoit ses interlocuteurs dans une grande demeure patricienne, le siège d’une toute nouvelle Fondation pour les Dix Commandements. Les moyens ne manquent pas. Autour de lui gravitent secrétaires, attachés de presse, agents de sécurité et candidats aux élections locales en quête d’un parrainage. Au-dessus de Moore trône le portrait de George Washington. Autour de lui, des drapeaux et des insignes patriotiques témoignent de l’ambition nationale du magistrat déchu. «Il était temps, commente Moore en parlant de lui, qu’une voix s’élève pour dire: “Ça suffit, ne touchez plus à notre Constitution!»C’est un argument auquel bien des Américains sont sensibles, parce que la Constitution a historiquement précédé la nation, au contraire de ce qui s’est passé en Europe. Elle revêt pour tous, aux Etats-Unis, un caractère quasi sacré, impensable de ce côté-ci de l’Atlantique.L’Amérique, dit Roy Moore, dérive parce qu’elle perd de vue le caractère exceptionnel de sa Constitution. Si celle-ci, depuis deux siècles, a résisté à toutes les tempêtes de l’histoire, c’est qu’elle est hors normes. Prétendre l’interpréter au nom d’on ne sait quelle “évolution”, faire dire au texte autre chose que ce qu’il dit, vouloir l’adapter à une société qui change, finira par anéantir le fondement divin -et pas seulement religieux- de la démocratie américaine. Malheureusement, ajoute Moore, depuis les années 1920, des juristes humanistes et laïcs se sont emparés des facultés de droit et des cours de justice; ils ont imposé le révisionnisme. Résultat? Contre l’opinion majoritaire des Américains, arguant de ce que le vide laissé dans la rotonde du palais de justice était un manifeste athée, par l’avortement et le divorce ont été légalisés, ce qui a conduit à la dégradation des mœurs et de la famille. La Constitution, conclut Moore, pas plus que la Bible, ne saurait évoluer. Le juge Moore n’est-il pas -se demande-t-il à lui-même- le soldat d’une cause qui le dépasse? Les grands bouleversements de l’histoire américaine n’ont-ils pas toujours été provoqués par des réveils religieux? De vastes convulsions mystiques, les “awakenings”, avaient saisi la nation entière à la veille de l’indépendance et avant la guerre civile. On vit alors, sous la conduite de pasteurs improvisés, des foules en transe s’en retourner à Jésus. Comme de nombreux conservateurs, Moore est persuadé qu’un nouvel awakening se prépare: l’attentat apocalyptique du 11 septembre y aurait contribué en rassemblant les Américains et en leur rappelant leur destinée exceptionnelle parmi les nations. Le succès commercial d’un film de Mel Gibson, La Passion du Christ, témoignerait aussi de ce réveil religieux. Moore en est transporté d’une exaltation que plusieurs millions d’Américains partagent. Cette controverse entre Dieu et les religions, entre Constitution intangible et Constitution évolutive, semblera bien abstraite, mais elle ne l’est pas: aux Etats-Unis, le droit détermine le destin personnel, qu’il s’agisse de l’avortement, de la discrimination raciale, des libertés individuelles. Entre l’interprétation littérale de la Constitution et son interprétation évolutive se joue le pouvoir du patriarcat blanc sur les femmes et les minorités ethniques ou religieuses. Le procès Moore passionna donc l’opinion, suivi sur place par des milliers de partisans des deux camps venus de toute l’Amérique, comme en 1955 lorsque des militants des droits civils se retrouvèrent en Alabama pour soutenir Martin Luther King. Le procès des Dix Commandements est devenu une affaire nationale parée, du côté des conservateurs autant que chez les libéraux, d’une ambiguïté certaine (…) Dans cette guerre (qui va jusque dans le choix des mots), chaque camp avance donc masqué: par-delà les dérives et les ridicules, c’est le contrôle de la société qui se joue entre les deux nations, dont l’une souhaite l’évolution et l’autre la redoute.


La Constitution et Dieu

EN Alabama, la théologie se confond avec la politique, ce qui ne se devrait pas, puisque le premier amendement de la Constitution interdit à l’Etat de soutenir quelque religion que ce soit. Jefferson n’a-t-il pas aussi écrit qu’un “mur doit séparer l’Etat et les religions”? N’est-ce pas “la condition de la liberté de conscience”? Roy Moore en convient, mais introduit dans ce débat une distinction essentielle entre “Dieu” et “religion”. Pour les conservateurs, l’affaire des Dix Commandements a permis de mobiliser les partisans et de lever des fonds. Il en va de même dans les rangs libéraux. Il apparut que le procès contre Roy Moore a été déclenché et soutenu par une fondation de Montgomery, le Centre sudiste de lutte contre la pauvreté; or, cette fondation, qui n’est pas sudiste et ne lutte pas directement contre la pauvreté, entretient en réalité une armée de juristes libéraux à l’affût de toute atteinte aux droits civils. Leur président, Richard Cohen, est un avocat juif new-yorkais descendu dans le sud pour lutter contre l’antisémitisme du Klan (...) Mais le Klan a disparu, et Richard Cohen ne serait-il pas devenu un avocat sans cause si le juge Moore ne lui avait permis de renouveler son combat? En exploitant le procès des Dix Commandements, en soulignant la menace que la droite fondamentaliste fait peser sur le sud, la Fondation a mobilisé ses donateurs et recueilli des fonds considérables dans le nord-est libéral des Etats-Unis. Ces sommes lui permettent à la fois de soutenir de bonnes causes et de financer le Centre de lutte contre la pauvreté, le plus somptueux des édifices de Montgomery, ville par ailleurs fort modeste.


Sexe et Coca, ça ne s’invente pas!

Rappelons comment, en 1992, la désignation par le président George Bush père d’un magistrat noir et conservateur, spécimen peu commun, donna lieu à un spectacle de télévision suivi pendant plusieurs mois par toute la nation. Ce candidat, Clarence Thomas, était en effet accusé de harcèlement sexuel par une ancienne collaboratrice, noire elle aussi, mais libérale. Quel crime de lèse-féminité avait donc commis Clarence Thomas? Il aurait déclaré devant Anita Hill, sans que le propos ne lui fût directement destiné, qu’il avait repéré un poil de pubis sur son verre de Coca-Cola. Sexe et Coca-Cola: ça ne s’invente pas! Des témoins furent convoqués devant le Sénat, qui devait ratifier cette nomination. Clarence Thomas était par ailleurs marié à une femme blanche, circonstance assez rare pour épaissir l’intrigue politico-sexuelle. Le Sénat finit par agréer Clarence Thomas après qu’il eut comparé l’interrogatoire auquel on le soumettait à un lynchage médiatique; les sénateurs, blancs, libéraux, cédèrent à cet argument ultime. La race, le sexe, le lynchage, l’affrontement des conservateurs et des libéraux réunis en une seule et même occasion: c’est ça, l’Amérique -ou les Amériques!


Elire le juge

Les Etats-Unis sont un Etat de droit, mais qui dit le droit? Les Congrès votent les lois, mais ce sont les juges qui les interprètent. La Cour suprême -et pas le Congrès- a ainsi autorisé l’enseignement de l’évolution, prohibé la ségrégation raciale dans les écoles (1954), légalisé l’avortement (1973), restauré la peine de mort (1976), organisé la discrimination positive (1974 et 2003). Selon les Etats, la nomination de ces magistrats inamovibles par les gouverneurs et le président, ou leur élection pour des mandats qui dureront bien plus longtemps que la majorité politique du moment, constituent donc un enjeu considérable (mais cela n’a pas que des avantages; cf. notre étape X).Etape XII: Un clivage constant et animé pour tout et sur tout

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