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Culture

Cette Amérique qui vote, un voyage avec Guy Sorman
Etape III: Confusions idéologiques, religions envahissantes ou plaisirs des batailles politiques?

Par L'Economiste | Edition N°:1880 Le 21/10/2004 | Partager

A quelques jours des élections américaines, Guy Sorman nous invite à un voyage philosophique à travers les Etats-Unis. Son dernier livre est tout entier consacré à cette société, qui est devenue la plus puissante du monde, la plus enviée et la plus haïe, au point que dans la bourgeoisie marocaine, il n’est pas si rare de faire l’investissement d’un long séjour aux Etats-Unis, juste pour que l’enfant à naître puisse un jour demander la nationalité américaine… mais qui sait si l’Amérique de demain sera celle d’aujourd’hui? Elle a une telle propension à se remodeler! Toujours est-il que les Américains ont une manière bien à eux d’animer le champ politique.L’Amérique est donc la somme de deux héritages philosophiques: la libération des sixties et le moralisme des années 80 (cf. notre étape II). C’est la somme de leurs contradictions et de leurs affrontements; une “nation pour deux cultures”. . Le marché tout puissantCes Américains qui paraissent si semblables, vus de l’extérieur, vus de près sont engagés dans un conflit idéologique permanent attisé par les extrêmes. Il n’existe pas de consensus national sur la définition ultime du Bien et du Mal, ce qui est une situation inconnue en Europe occidentale. Mais le culte de la règle démocratique interdit que ce clivage mystique et idéologique ne dégénère en guerre civile: grâce à la démocratie, religion laïque autant qu’institution, les affrontements restent non violents. Chaque élection aux Etats-Unis peut donc être interprétée comme un référendum culturel entre la libération des sixties et le retour aux valeurs traditionnelles, entre les orthodoxes de toutes croyances et les adeptes des Lumières. Les résultats de ce référendum ne bouleversent pas pour autant la société parce que celle-ci est autonome de l’Etat. Les hommes politiques qui, le temps d’un mandat de deux ou quatre ans, s’emparent des institutions publiques resteront encerclés par l’économie de marché, par les institutions laïques et religieuses de la société civile, par les juges et par les médias. La politique change rarement la société américaine qui évolue, mais selon des cycles plus longs que ceux des élections; ce qui explique le taux d’abstention, un citoyen sur deux estimant inutile de participer à ces procédures à ses yeux inessentielles. Celui-ci préfère s’investir dans les institutions religieuses, scolaires, sportives, charitables, qui leur semblent plus décisives que l’Etat, fort lointain (…)(Témoin des agitations de la société américaine, les multiples développements de ce que l’on peut appeler “les affaires” Darwin).. La religion transparaît constammentComment une nation moderne peut-elle en arriver à se diviser sur une théorie biologique? En Europe, le darwinisme ne provoque pas la moindre guerre des cultures. Mais nous ne sommes pas en Europe. Aux Etats-Unis, Darwin est, de fait, une sorte d’équivalent politique de ce que Karl Marx représente chez nous. Marxisme et darwinisme remplissent des fonctions symétriques de marqueurs idéologiques, l’évolution étant dans la conscience américaine ce qu’est la révolution dans la conscience européenne. Le sens de l’histoire divise les Européens; Dieu et le sens de la vie opposent les Américains. Toute controverse politique en Europe est historique et sociale. Aux Etats-Unis, derrière les attitudes politiques, c’est constamment la religion qui transparaît. Pour les conservateurs, les Etats-Unis participent d’un projet divinement inspiré; la destinée des Etats-Unis leur semble “manifeste” (une expression des années 1840 qui légitima la conquête de l’Ouest). Mais, pour les libéraux, les Etats-Unis ne procèdent que de l’histoire humaine. Les querelles européennes autour de la révolution et du sens de l’histoire ont beau être violentes, des compromis n’en sont pas moins envisageables. Mais, aux Etats-Unis, entre deux visions, l’une transcendante, l’autre immanente, entre Dieu et l’histoire, quelle transaction possible? Derrière les étiquettes partisanes -démocrates contre républicains, libéraux contre conservateurs-, à quand remonte cette guerre des cultures qui dresse une moitié des Américains contre l’autre? A 1798, quand Dwight, au nom des Evangiles, fulminait contre le déisme qu’incarnait Jefferson? Ou, plus près de nous, à 1967, quand les étudiants de Berkeley versèrent dans une sorte de nouveau paganisme? Ou à 1925, avec le procès de Scopes? Toutes ces origines sont valides, car elles s’engendrent les unes les autres. En période électorale, c’est avant tout la référence aux années 1960 qui sépare les camps, mais parce que les acteurs sont toujours présents, qu’ils ont atteint l’âge des responsabilités et qu’ils s’affrontent. Si l’on adopte une perspective plus longue et moins partisane, le procès de Scopes est plus éclairant: il définit les frontières invariables de la guerre des cultures dans ses termes contemporains. Il permet de comprendre pourquoi, en Europe, le débat politique porte sur l’organisation de la société, et, aux Etats-Unis, plutôt sur les mœurs, le corps, les interdits, le mariage. La sexualité de Bill Clinton, la nudité de la chanteuse Janet Jackson, le mariage des homosexuels, la place de la religion dans la vie publique, le droit à la différence: voilà ce qui occupe et divise, plus que la réforme de la Sécurité sociale! Ce qui est naturel, ce qui ne l’est pas, ce qui est américain et ce qui ne l’est pas, voilà qui forme la trame d’un conflit dont le sens et la stridence échappent souvent aux Européens. Les Américains ne sont pas comme les Européens; en somme, ils ne sont plus européens. Ou bien, autre hypothèse : les Américains sont restés des Européens d’avant les Lumières, occupés par des querelles théologiques. Bien des Américains considèrent qu’ils sont les véritables continuateurs d’une civilisation abandonnée en route par la trop vieille Europe. De cette revendication à l’héritage témoigne l’architecture des universités américaines, copiées sur l’Antique, ornées de citations grecques et latines que des étudiants, plus nombreux qu’en Europe, savent lire (…) Molière sans doute se retrouverait à l’aise dans l’Amérique d’aujourd’hui, plus d’actualité qu’il ne l’est en France, ainsi qu’en témoigne la grande affaire du sein de Janet Jackson (cf. encadré).


Ces incroyables affaires Darwin

En 1925, un certain John Scopes, professeur de biologie âgé de vingt-quatre ans, originaire de New York, est entré dans l’histoire des Etats-Unis par un chemin discret. En professant un cours sur l’évolution sel on Darwin à des écoliers de Dayton, dans le Tennessee, il révéla aux enfants comment la théorie de l’évolution des espèces contredisait la création de l’univers telle qu’elle ressort d’une interprétation littérale de la Bible. La leçon de Scopes alluma une guerre des deux cultures qui ne cesse d’opposer les Américains entre eux: libéraux contre conservateurs, religieux contre laïcs, fondamentalistes contre réformateurs, nordistes contre sudistes, métropoles contre petites villes. Le Tennessee était en 1925 l’un des vingt Etats, tous situés dans le centre et le sud du pays, où l’enseignement du darwinisme avait été prohibé par la loi comme une atteinte à la vérité religieuse; seul le créationnisme biblique pouvait être dispensé dans les écoles. Scopes le savait; c’était un provocateur, désigné par une association d’avocats anticléricaux résolus à démontrer l’archaïsme de l’Amérique calviniste et à lui apporter, si possible, les lumières de la science. Scopes fut inculpé; s’ensuivit un procès spectaculaire qui passionna l’Amérique. Créationnistes et darwinistes s’affrontèrent, brandissant la Bible contre la Science, la révélation contre l’expérimentation, la Vérité éternelle contre les vérités du moment. Scopes fut condamné à 100 dollars d’amende et expulsé du Tennessee ; mais les créationnistes ayant été ridiculisés pendant le procès, chaque camp se proclama victorieux. Aujourd’hui, bien des Américains libéraux croient à tort que Scopes a gagné ce procès, et bien des Américains conservateurs restent hostiles à l’enseignement du darwinisme.Il fallut attendre les années 1960 pour que la Cour suprême des Etats-Unis décide qu’il n’était pas conforme à la Constitution d’interdire l’enseignement de l’évolution. Dans le sud des Etats-Unis, la plupart des écoles, religieuses ou non, enseignent maintenant de front les deux théories. Dans les régions plus progressistes, par prudence, le darwinisme n’est dispensé qu’à l’aide de termes aseptisés: on ne parlera pas de l’évolution, mais de brusques mutations biologiques. Il se trouve partout des parents vigilants pour dénoncer les enseignants par trop scientistes. Mais la prudence ne suffit pas. En 2004, dans l’Ohio, le Montana, la Géorgie, l’Alabama, des députés et sénateurs locaux ont déposé des propositions de loi pour que l’enseignement de la science créationniste devienne obligatoire : la croyance promue au rang de science ! La même année, à Pensacola, en Floride, un nouveau parc de loisirs consacré aux dinosaures devait présenter l’histoire de l’univers dans une version biblique, non évolutionniste. En quête de synthèse, des chrétiens relativement éclairés, soutenus par une fondation conservatrice de Seattle, l’Institut de la découverte, proposent une théorie dite de l’évolution intelligente : Darwin aurait eu raison de concevoir l’évolution, mais celle-ci aurait été guidée par Dieu. L’Institut adresse aux écoles publiques le matériel pédagogique nécessaire à l’enseignement de cette théorie intermédiaire. Les médias débordent de cette controverse.


Le sein qui soulève la tempête

Au début de l’année 2004, un sein divisa l’Amérique, déchaînant les conservateurs contre les libéraux. Ce sein, on l’aperçut à peine, un bref instant, à la télévision (…) lors du Superbowl. Une fois l’an, la nation américaine communie autour d’un spectacle télévisé qui n’est pas la messe de Noël, mais l’ouverture de la saison de football, retransmise en janvier 2004 depuis le stade de Houston. Un spectacle considéré comme national et familial. Le football américain est un sport brutal pratiqué uniquement aux Etats-Unis, une agressivité chorégraphiée qui passe ici pour une leçon de vertu virile. De tradition, la mi-temps est occupée par des chanteurs qui, d’ordinaire, se cantonnent au répertoire patriotique, aux mélodies sirupeuses et à la country music. Mais, cette année-ci, ô surprise, des rappeurs et Janet Jackson débarquèrent dans les living-rooms, parce que CBS avait jugé bon de rajeunir le spectacle (…) Le sein de Janet émut peu les libéraux, mais, à entendre les conservateurs, ce sein entraperçu annonçait pour le moins la décadence de l’Empire américain. Une nouvelle affaire Lewinsky? Six ans plus tôt, les frasques de Bill Clinton dans son bureau de la Maison-Blanche avaient divisé la nation de part et d’autre de la même frontière. Convient-il, comme au temps de la belle Monica, de s’en amuser, de renvoyer les Américains à leur puritanisme et à leur hypocrisie sexuelle? Ce n’est pas si simple: Janet Jackson a véritablement scandalisé l’Amérique des familles. En passant du câble à la diffusion en clair, elle a franchi la ligne qui sépare deux nations américaines, celle des valeurs et celle de toutes les libertés. Passée d’un camp à l’autre, volontairement ou par inadvertance, elle a agressé l’Amérique conservatrice en exhibant ce sein qui était d’ailleurs plus qu’un sein: il était noir, et orné d’un piercing. La famille blanche dans son living-room du Kansas avait subi toutes les agressions à la fois: par la nudité, la sexualité noire, la hantise du métissage, la culture jeune. Ledit sein souleva donc une tempête. Il mobilisa les éditoriaux et les débats politiques. Janet Jackson dut présenter ses excuses à la nation. Elle jura que l’incident n’avait pas été organisé pour lancer son prochain disque, mais que tout venait d’un “dysfonctionnement de sa garde-robe” (sic). Le chanteur qui l’accompagnait ne devait qu’arracher le haut pour dévoiler non pas le sein, mais les bonnets rouges de son soutien-gorge. Janet Jackson fut exclue de la distribution des prix couronnant les meilleurs disques de l’année. Mais Justin Timberlake, qui avait arraché la robe, fut curieusement épargné par la meute. Parce que blanc? Les parlementaires conservateurs demandèrent une enquête et envisagèrent d’étendre les pouvoirs de contrôle de la FCC aux chaînes câblées; celles-ci protestèrent contre l’atteinte à la liberté d’expression protégée par la Constitution. Les dirigeants des réseaux de télévision et de radio furent convoqués par une commission du Congrès; on put y voir une représentante du Kansas pleurer à l’antenne. Son fils de neuf ans, dit-elle en sanglotant et se mordant les lèvres, avait vu le sein. Tels des bourgeois de Calais, des gens parmi les acteurs les plus puissants de la société américaine confessèrent leur faute: ils s’engagèrent à amender leur comportement; des programmes jugés licencieux furent supprimés; la compagnie de radio ClearChannel offrit en sacrifice l’émission quotidienne de Howard Stern, réputé pour sa scatologie. Les parlementaires parurent apaisés; ils portèrent à 500.000 dollars l’amende pour transgression infligée aux diffuseurs de radio et télévision. Tout ça pour un sein... La guerre du sein est réelle, mais n’est pas réaliste: 85% des foyers américains sont abonnés à des chaînes câblées en sus des chaînes gratuites, et les enquêtes menées auprès des téléspectateurs montrent que la plupart ignorent, en zappant, qu’ils passent d’un domaine à l’autre. Ont-ils su expliquer à leurs enfants pourquoi le sein de Janet était pornographique et pourquoi son soutien-gorge ne l’était pas? Les majorettes ne sont-elles pas pornographiques? Sans doute, comme le football, participent-elles d’une authentique tradition américaine, et pas Janet Jackson.Prochaine étapeIl y a un avant et un après «9.11»

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