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    Canton, sauvagement capitaliste dans la Chine ex-rouge

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    En donnant la parole aux Cantonais de la rue - une serveuse, un homme d'affaires, une étudiante et un paysan - ce reportage décrit la ville la plus développée et occidentalisée de la Chine.

    Joe, jeune serveuse au restaurant Guangzhou de Canton, vient de dresser les couverts dans la salle Xi Guan Di (la grande forteresse de l'Occident). Son vrai nom est Ching Ming mais, comme beaucoup d'autres jeunes Chinois, elle porte un prénom occidental. La salle est déserte et ce soir-là il se pourrait bien que personne ne vienne goûter les plats exquis qui ont fait le renom du lieu - comme la bosse de chameau en sauce sucrée et saupoudrée d'or.

    Il y a peu, le salon était rempli d'hommes d'affaires. Attirés par les annonces publicitaires parues dans la presse et à la télé où l'on voyait le fameux chanteur de l'Opéra de Canton Wang Jun Yong, venaient débourser pour un repas ce que la plupart des Chinois n'arrivent pas à gagner en plusieurs années de travail.

    Le prix des plats, dit Joe, varie entre 4.000 et 7.000 Renminbi yuan(1) soit entre 6.700 et 11.700DH. Son salaire, d'environ 800 RMB (1.340DH), est supérieur à celui de certains professeurs. Joe ne s'étonne pas des excès de ses clients : "Ils sont sympas et très riches. D'habitude, je reçois un bon pourboire".

    Les sept diables de Canton

    Mais, autres temps, autres moeurs. Le luxe ostensible de la province chi noise la plus prospère a irrité les autorités pékinoises. Moteur des réformes, le Sud développé et florissant est devenu aussi le foyer de quelques-uns des "sept diables" qui tourmentent le Parti Communiste chinois, telles la corruption, la prostitution ou la drogue. De mauvaises habitudes capitalistes qui ont accompagné la croissance annuelle du PNB cantonais, supérieur à 13% depuis 1979.

    "La corruption ? Le Parti a ouvert le chemin du succès aux hommes d'affaires et peut-être certains d'entre eux n'ont-ils pas choisi la voie la plus convenable. Mais cela fera l'objet de corrections" , dit Hong Qin Xiong, 36 ans, propriétaire d'une usine d'objets en céramique. Il est né à Canton, dans une famille riche. Ses employés estiment sa fortune à plusieurs millions de Dollars provenant d'exportations vers les Etats-Unis, l'Amérique latine et l'Australie. Il s'habille à l'occidentale, porte une chemise française et une montre en or. Son bureau est cependant modeste si l'on tient compte de sa fortune et des 1.700 RMB/jour (2.900DH) que coûte le loyer : une table de travail et deux bancs où couchent ses trois employés. Il hausse ses épaules en signe d'impuissance quand nous lui demandons s'il a une voiture: "Non, pas encore. Je n'ai pas encore l'autorisation d'en importer une".

    Une étude, achevée l'été dernier par des étudiants de Macao, Hong-Kong et de plusieurs universités d'Europe avec le soutien de la Communauté, révèle que les millionnaires cantonais préfèrent les voitures européennes, allemandes surtout, et continueraient à vouloir les importer, même si leur montage se faisait en Chine. "Etant donné nos liens plus étroits avec l'extérieur, nous sommes différents des autres Chinois. Canton a toujours été la porte du Sud de la Chine" remarque Xiong.

    Aucune raison de ne pas s'estimer satisfait donc : le gouvernement central prélève, en 1993, 32 milliards de RMB d'impôts (53,6 milliards de DH), soit plus de deux fois plus que les recettes fiscales et assimilées du Budget marocain pour 1994). Le gouvernement provincial s'attend à un PNB de 500 milliards de RMB en l'an 2000, trois fois le montant de 1980 ; enfin, le revenu par habitant est de 1.200 Dollars (l'équivalent du PNB/tête du Maroc actuel), bien plus que la moyenne nationale chinoise. Dans certaines villes telles que Shenzen, zone économique privilégiée à la frontière de Hong-Kong, le PNB par habitant de 1.925 Dollars a déjà dépassé celui de la Thaïlande.

    Pas de modernisation urbaine

    L'heure est donc venue des châteaux en Espagne. Dans son dernier rapport, le gouverneur Zhu Senli estime que dans 20 ans Canton rattrapera les "quatre dragons", Hong-Kong, Taïwan, la Corée du Sud et Singapour, pourvu que se maintienne la politique de réformes imposée par les dirigeants communistes, dont aucun n'est originaire de la province chinoise la plus riche.

    Développement économique et ouverture à l'extérieur (25 banques internationales et environ 2.000 entreprises à capitaux étrangers) ont pourtant entraîné de nombreuses difficultés. L'une des images de marque de Canton est son trafic routier chaotique, qui ne supporte même plus la circulation des transports publics qui desservent les 6 millions d'habitants et une population flottante estimée à 1,2 million de personnes par jour.

    La ville a grandi, mais ne s'est pas modernisée. La construction d'un réseau de 18 stations de métro est envisagée. Comme à Hong-Kong, les constructeurs recevront comme paiement des terrains situés à proximité des stations. De plus, Canton se heurte à de graves problèmes de pollution. Indifférents aux nuages de fumée qui planent sur les berges de la rivière des Perles, où se trouvent les grandes usines, et aux énormes flaques d'eau de pluie, les résidents s'intéressent plu tôt au taux de criminalité croissant et dont ils tiennent pour responsables les immigrants. Canton réapprend donc à vivre avec la criminalité éradiquée après la victoire des communistes en 1949 et qui est revenue en cette période de capitalisme à la chinoise''.

    L'argent du retour

    Chaque jour, à la gare centrale de Canton, des trains venant du Nord et du centre du pays déversent une foule de paysans, de chômeurs, de vagabonds et d'aventuriers en quête de la fortune qu'ils croient trouver dans celle que l'on surnomme la "ville aux chèvres ", la "grange de la Chine " ou la "ville aux fleurs". La plupart dorment sous les ponts en face de la gare, tandis que d'autres louent des taudis. Pour presque tous, Canton sera bien tôt une illusion perdue.

    Deng Shi Peng, un paysan de Nanning, capitale du Guangxhi, attend depuis trois jours un billet de train pour rentrer chez lui. Il est assis sur un seau de plastiquez entouré par des milliers d'autres gens ; l'air sent fortement l'urine. Leurs repas se composent de riz et de pâtes qu'ils mangent dans des boîtes en carton. Ils bavardent et fument tout en surveillant du coin de l'oeil leurs ballots de linge froissé ou leurs sacs en raphia. Un long voyage les attend, sauf pour ceux qui arriveront à se trouver une place sous les sièges ou dans les casiers à bagages. Shi Peng a cherché du travail partout, auprès des nouvelles usines et entreprises. "On me dit que je suis trop vieux", raconte-t-il.

    Beaucoup ont amené leurs familles, mais aucun n'a trouvé du travail. Pour payer le voyage, ils se sont endettés et le retour chez eux est ce qu'ils peuvent espérer de mieux.

    Luis Andrade de Sà, correspondant à Macao de Publico (Portugal)

    (1) USA $1 = 5,73 RMB = 9,60DH


    Canton, ville stratégique

    Depuis l'arrivée des Portugais, en 1513, la ville, capitale de la province du même nom (Guangzhou et Guangdong en chinois), est un important entrepôt maritime. Plus tard, sous l'influence anglaise, elle prendra un grand essor. Les guerres de l'opium, puis l'expulsion des Britanniques aboutissent à la fondation de Hong-Kong, à la perte d'influence de Macao et à l'établissement de comptoirs étrangers le long des côtes chinoises. Canton est ébranlée, mais ne tombe pas.

    Elle conserve son importance stratégique, même aux moments les plus difficiles de la Révolution Culturelle. Pendant cette période troublée, que le Parti Communiste tient pour être l'une des grandes catastrophes de ce siècle, la ville continue à tenir ses deux foires annuelles, les plus importantes de la région, à l'automne et au printemps. Avec plus de six millions d'habitants dans sa zone métropolitaine, qui s'étend sur environ 7.500 kilomètres carrés, Canton reste le miroir du développement chinois, selon le modèle "d'économie socialiste de marché" défini au XlVème Congrès du Parti Communiste. Se considérant comme la porte du Sud, cette province richissime de la Chine s'ouvre au capitalisme et à ses fléaux tout en représentant le modèle "d'une économie socialiste de marché".

    D'ici 20 ans, Canton espère jouer à armes égales avec les "quatre dragons" : Hong-Kong, Taiwan, la Corée du Sud et Singapour, si la politique de réformes imposée par les dirigeants communistes est maintenue 

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